L’auteur de la Trilogie new-yorkaise et de L’Invention de la solitude a construit une œuvre radicalement singulière dans la littérature américaine contemporaine, aux confins de la poésie et du roman policier, du vertige de l’identité et des hasards du récit, d’un Manhattan rêvé et d’un Brooklyn vécu – le quartier de New York où il habite depuis l’adolescence, et auquel il a consacré notamment le film Brooklyn Boogie (écrit avec Wayne Wang) et son récent roman Brooklyn Follies. D’abord nouvelliste et traducteur des avant-gardes françaises (de Mallarmé à Blanchot et Jacques Dupin), il est révélé en 1986 par son roman labyrinthique Cité de verre, avant que ne s’enchaînent les succès mondiaux de Moon Palace,La Musique du hasard, Mr . Vertigo et La Nuit de l’oracle. Il a obtenu le Prix Médicis étranger en 1993 pour Léviathan.
Rencontre présentée par Marianne Alphant.
2001 par François Cusset
Le peuple aurait-il disparu, emporté avec le 20e siècle comme le Tiers-État le fut avec le 18e, et les classes dangereuses avec le 19e ? Ils sont nombreux en tout cas, en l’an 2001, à s’acharner à sa disparition, à vouloir sa mort – au moins comme sujet politique, comme rapport social, comme événement historique. Car plutôt qu’un tournant de civilisation, les attentats du 11 septembre constituent surtout une tentative diablement efficace d’éradication du social, une tentative jointe (l’alliance de Bush et Ben Laden est bien là) pour lui substituer la guerre sainte d’un côté et la guerre impériale de l’autre: pour rendre le peuple à son impuissance première, sous prétexte de le hisser vers Dieu ou, en face, de l’hyperprotéger. Pendant ce temps, les dernières usines explosent en pleine ville (AZF à Toulouse), et la plèbe anonyme a droit à son quart d’heure (torride) de télé-réalité — Loft Story, ultime planche de salut (glissante) du prolétaire français, divisant et passionnant la France de 2001. Ce peuple que la gauche a perdu, que les sociologues ont découpé en styles et en courants, que la diabolisation du communisme n’a pas laissé indemne, ce peuple introuvable, le Centre de son côté préfère le contourner du côté du Pop, de la culture populaire la mal-nommée (puisque moins popu que commerciale) : décoiffantes et décoiffées, “Les années Pop” (1956-1968) font souffler sur Paris un vent de liberté pré-médiatique et pré-fin de l’Histoire, tandis que l’exposition “Hitchcock et l’art” fait converger l’avant-garde et la culture pop, que la série “My God” permet d’entendre la Bible lue dans une traduction plutôt pop (due à une nouvelle génération d’écrivains réunis pour cette édition par la maison Bayard), et que pour son centenaire, Jean Dubuffet lui-même n’a jamais semblé aussi pop — jusqu’à Giacometti ou Robbe-Grillet, autres commémorés de l’année, qui paraissent soudain plus accessibles. Drôles de glissements: du peuple au pop, du social au culturel, du sujet à l’objet, d’une absence historique à ses formes ironiques. Soit la distance, peut-être, qui continue de séparer l’art et la vie, et en les empêchant de se confondre, qui leur évite sans doute d’entre-disparaître. La tentation est grande de les rabattre l’un(e) sur l’autre, comme s’y laissait aller le compositeur Stockhausen en qualifiant les attentats du 11 septembre, dès la semaine suivante, de “plus grande œuvre d’art du 21e siècle”. Gageons que celle-ci sera plutôt à trouver du côté de la traversée des usages, de la réappropriation des objets, du côté d’une constitution d’un peuple de l’art, d’un « peuple pop » — improbable, certes, mais prometteur. Tous les textes de François Cusset -->
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