Né en 1942, le photographe et réalisateur
Raymond Depardon, qui co-fondait l’agence Gamma avec Gilles Caron,
n’a cessé d’ébranler les certitudes du «
document » (et du documentaire), et d’en réinventer
la grammaire visuelle. De la campagne de Giscard d’Estaing en 1974
à « 10 minutes de silence pour John Lennon », des guerres
du Tchad à La Captive du désert (avec Sandrine Bonnaire)
et des batailles du Vietnam à celles d’Algérie, il
a imposé la « photo de contact » – qui laisse
leur place
à la subjectivité du regard comme à la sidération
de l’instant – contre les propagandes du Spectacle. Et montré
ce que l’image a pour fonction précise, désormais,
d’abolir : les temps morts, le temps lui-même en ses infimes
nécroses, comme il l’a fait à l’asile, aux urgences,
à la ferme ou dans une salle d’audience. Crédits photos
: Raymond Depardon et Magnum photos
1979 par François
Cusset
Attention à l’oeil. À son emprise, son vertige, ses
mots d’ordre. Au monopole que lui assurent déjà les
nouveaux écrans et la démocratie culturelle. Pour sa structure
diaphane et sa passion des arts visuels, Michel de Certeau attribuait
au Centre les vices et les vertus d’un certain impérialisme
de l’oeil : il y voyait un « lieu panoptique » voué
à « contribuer à l’expansion conquérante
de l’oeil », un véritable « sabbat encyclopédique
du voir » oscillant entre la « pratique du visible »
et les dogmes du tout-voir. Clivage d’origine qui fait du Centre
une institution délibérément schizoïde, regard
et objet, juge et partie, oeil du dedans oeil du dehors. Car il travaille
dès cette époque à tromper la rétine, à
esquiver son propre double panoptique : en optant de préférence
pour le regard torve, en l’occurrence celui de Salvador Dalí
venu inaugurer avec canne et col de panthère l’exposition
qui lui est consacrée; en distillant les ambivalences du visible
qu’on croyait le plus pur, Soulages et Matisse exposés cette
année-là comme une toute première fois ; en montrant
l’oeil dansant/dansé des chorégraphies de Merce Cunningham
ou des ballets miniatures de Léningrad, et de l’autre côté
l’oeil-rayon de la science et de l’industrie – Einstein
ou le « Temps des gares » faisant alors du Centre ce «
jardin des sciences » que vient y célébrer en connaisseur
Michel Serres. L’oeil ainsi roule, vrille, enrobe, glisse ou s’égare,
comme celui d’un « dragon furieux mais approchable, un peu
tapageur », ainsi que Bill T. Jones décrira le Centre Pompidou.
Désapprendre à voir, s’essayer aux visions, ou tenter
d’entendre au moins quelque visionnaire – parmi les quelques
exercices pratiques que s’impose le Centre en sa troisième
année. Laquelle n’est pas, pourtant, la plus réjouissante.
Car pendant qu’y est exposée l’oeuvre de René
Magritte, l’homme des « souvenirs de vacances de Hegel »,
et qu’y passe en coup de vent Allen Ginsberg, chantant son Kaddish
sous amphétamines, le mauvais oeil éclipse le soleil des
beaux jours, sarabande infernale pour fin de décennie : assassinat
de Pierre Goldman, fin de cavale pour Jacques Mesrine, suicides en rafales,
de Jean Seberg à Nikos Poulantzas, sur fond de révolution
iranienne, de bateaux pour le Vietnam et de la ferraille exaltée
du premier Paris-Dakar. Le monde « redevenu infini » dont
parlait Nietzsche ouvre bel et bien sur « une infinité d’interprétations
» – que l’oeil, borgne interprète, ne saurait
épuiser. Tous les
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