« Pour la première fois, nous vivons [l’affreuse expérience] dans notre tête, notre cœur, notre chair. Elle devient la nôtre », écrivait Simone de Beauvoir lors de la sortie du film Shoah en 1985. Œuvre singulière, Shoah emmène le monde des vivants à la rencontre d’êtres qui vivent dans la mort. Rescapés, bourreaux, témoins actifs ou pas, tous sont marqués par ce qui reste une énigme. Pourquoi des hommes ont-ils décrété qu’une catégorie d’êtres humains devait disparaître de la surface de la terre ? « Il y a des moments où comprendre, c’est la folie même », répond le réalisateur qui préfère dire et faire dire les faits : les moyens de transport des déportés, la topographie des camps, la disposition des corps, l’organisation du temps.
Entre 1976 et 1981, en dix campagnes de tournage, Claude Lanzmann tourne trois cent cinquante heures de film, relevant les traces de l’infamie et leur refoulement dans la mémoire, écoutant les victimes, questionnant les lieux, les criminels et témoins. Cette œuvre inouïe, ce « monstre » comme a pu l’appeler le réalisateur est aussi un monument cinématographique dont nous n’avons pas encore mesuré la grandeur, et pour lequel doivent s’inventer de nouvelles formes de regard et d’écoute.
Photos :
Shoah, 1985 © Claude Lanzmann
Portrait de Claude Lanzmann : © Claude Lanzmann / Marc S. Hadas
À l’occasion de cette rencontre, projection des films Shoah et Sobibor, 14 Octobre 1943, 16 Heures
Séance organisée en collaboration avec le service des Cinémas.
Samedi 16 juin : Shoah - 1ere époque
14h30 – 17h (1ère partie)
17h30 – 19h30 (2e partie)
Dimanche 17 juin : Shoah - 2e époque
14h30 – 17h (1ère partie)
17h30 – 20h (2e partie)
Sobibor : lundi 18 juin, 17h– 18h35
1985 par François
Cusset
Hervé Guibert a beau venir décrire le Centre en «
mélangeur-propulseur à pôles innombrables »,
Philippe Sollers y parler de cinéma, Gae Aulenti y réaménager
les espaces du Musée, Tadeusz Kantor y empêcher de se cultiver
en rond grâce à la reprise de son happening pionnier Qu’ils
crèvent les artistes, les frères Balthus et Pierre
Klossowski y enrichir les collections — la proposition la plus radicale
de l’année au Centre Pompidou est toute autre, qui servira
longtemps d’étalon aux rapports entre travail théorique
et geste curatorial : l’exposition du Centre de création
industrielle « Les Immatériaux », du 28 mars au 15
juillet, sous la direction intellectuelle du philosophe Jean-François
Lyotard. Là où l’on proposait à l’auteur
du Différend de s’exprimer sur « Matériaux
nouveaux et création », il préféra en réagencer
les termes et suivre plutôt les enchaînements et déchaînements
des mots « matériau, matière, matrice, matériel,
matérialité »: dix ans après Économie
libidinale et dix ans avant l’art numérique, Lyotard
réinterroge le matérialisme philosophique à l’aune
des nouvelles technologies et d’un art encore indéfini, réticulaire
et dématérialisé, d’écrans Minitel en
premières vidéos d’artistes, des propositions de Jean-Jacques
Beineix à celles du groupe Illegal Command, et jusqu’au dispositif
de bandes magnétiques du compositeur Rolf Gehlharr qui transforme
les déambulations du visiteur en concert live. L’expérience
consiste avant tout, en exposant ainsi des concepts, à offrir au
public du Centre un matériau sensible inédit, où
« le modèle du langage supplante celui de la matière
», et dont le principe « n’est plus une substance stable
mais un ensemble d’interactions », explique alors Lyotard.
À partir de là, les échos possibles sont multiples
entre ces « Immatériaux » et les moments forts de la
programmation 1985, Armand Gatti, Paul Klee, « La mode en direct
» ou les harmoniques distendues de Stockhausen. Et on peut aussi
essayer d’y puiser les outils d’un déchiffrage de l’étrange
actualité de l’année, qui voit le lancement en musique
du badge « Touche pas à mon pote » et toujours la montée
de Le Pen et du racisme ordinaire, le « Plan Informatique pour tous
» mais aussi l’arrivée d’un jeunot à la
tête du Parti communiste soviétique, Mikhail Gorbatchev.
Dans les réseaux de signification qui grouillent à la frontière
du matériel et de l’immatériel, sur cette «
bande libidinale » chère au Lyotard des années 1970,
on pourrait en effet prendre et détourner la logique hystérique,
instantanée de l’information — désormais continue.
On pourrait, mais on a déjà fort à faire avec ces
Immatériaux. Tous les textes
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