« Figure majeure du graphisme européen contemporain,
Wim Crouwel, né en 1928, fut aussi directeur du musée Boijmans
van Beuningen de Rotterdam, de 1985 à 1993. Sa production, marquée
par la rigueur d’un héritage moderniste, révèle
également de profondes affinités avec l’art de son
époque et reflète une pratique étendue du design,
appliquée tant au domaine culturel qu’au domaine commercial
: création typographique, identités visuelles, signalétique,
affiches, édition, scénographie d’expositions. Ce
travail est fondé à la fois sur les inépuisables
ressources de la grille, matrice de toute composition, et sur l’exploitation
constante de l’écrit en tant qu’élément
plastique. Crouwel est notamment l’auteur du très expérimental
New Alphabet, célèbre caractère typographique conçu
en 1967 pour répondre aux nouvelles exigences technologiques, et
qui continue de fasciner les jeunes générations. »
Catherine de Smet. Crédits photos : New Alphabet.
1990 par François
Cusset
À l’heure des comptes et de la « fin de l’Histoire
» (une ritournelle à nouveau de saison), la publicité
serait-elle le seul vainqueur, elle qui l’emporta par k.o. contre
le communisme à l’est et la révolution française
chez nous — déclarée « terminée »
l’année précédente sous les auspices du créatif
Jean-Paul Goude et du roi des historiens François Furet ? C’est
en tout cas ce que l’on croirait en 1990, entre un scandale Benetton
de plus et l’occupation par l’agence anglaise Saatchi &
Saatchi des derniers pans indemnes du mur de Berlin (deux mois seulement
après les premiers coups de marteau). La pub trône désormais
seule au sommet de ce tas de ruines que Walter Benjamin voyait s’amonceler,
sous le nom de Progrès, autour de l’Homme moderne. Et si
l’englobante publicité, devenue le style même de la
vie et la forme joueuse du marché, connaît sa première
mauvaise année depuis longtemps comme secteur économique
— décrue oblige —, le Centre est pourtant bien inspiré,
cette année-là, d’interroger son rapport de plus en
plus intime au champ artistique: exposition « Art et publicité
» sous la lumière crue d’un vieux poster pour l’ampoule
AEG, dérive parmi les affiches pléthoriques des rues de
Tokyo, ou parcours historique plus didactique « De la réclame
à la pub » — et jusqu’à la grande rétrospective
Andy Warhol où s’indistinguent, d’icônes sérielles
en objets rutilants, le détournement de la publicité et
la publicité du détournement. Il ressort d’une telle
topique, entre ces deux cousins d’âges bien éloignés
(art et pub : techniques semblables, objectifs rarement convergents),
un jeu d’ombre et lumière, une minutieuse dialectique selon
laquelle l’art peut obscurcir la transparence obligatoire de l’ère
publicitaire, et la publicité tirer sans cesse l’art vers
sa vérité déniée — son existence publique,
son désir insatiable de publicité. Car si l’art a
ses trompe-l’œil, la pub, elle, n’a pas le goût
des fantômes, des revenants indécis et des traits ambigus,
auxquels elle préfère l’incontournable netteté
de la réclame. Or cette année 1990, première des
temps nouveaux, d’un monde enfin débarrassé de toute
espèce d’alternative, n’est pas exempte de spectres
et d’ectoplasmes, aussi loin du spot de pub pour l’esprit
des Lumières que de la Loi libérale et de la Raison démocratique,
déclarées désormais seules en piste. Si, en 1990,
l’Ircam va à Léningrad et le cinéma cubain
vient jusqu’au Centre, l’ex-bloc de l’est est en effet
plus agité, déjà, de conflits nationalistes et de
soubresauts antisémites que d’espoirs progressistes —
pendant que révisionnistes et profanateurs de cimetières
juifs, de Lyon-3 à Carpentras, s’en donnent à cœur
joie en France pour fêter à leur façon le cinquantenaire
des pleins pouvoirs à Pétain. Ainsi va la nouvelle décennie.
Louis Althusser et Robert Antelme s’en vont en silence, tandis que
les orphelins de la promesse communiste, mais aussi ceux du Troisième
Reich, fourbissent leurs armes contre le désenchantement. Tous les
textes de François Cusset -->
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