Gilles Clément est né en 1943 dans la Creuse.
Il obtient son diplôme de paysagiste en 1969 à l’École
nationale supérieure du paysage de Versailles où il enseigne
actuellement. Il est une des personnalités les plus marquantes
de ce renouveau du jardin qui apparaît en France dans les années
1970-1980, enrichi chez lui par une dimension littéraire et théorique.
Le paysagiste contemporain ne limite pas son champ d’investigation
à la création de jardins, il est également aménageur
d’espace. Il nous rappelle ainsi que le paysage n’est pas
une fatalité mais la conséquence des politiques menées
à son égard (principalement agricoles et urbaines). Tout
commence dans le jardin de Gilles Clément dans la Creuse, lieu
où il expérimente dès le début des années
1980 un état de friche sous contrôle qui, avec un minimum
d’interventions, devient le lieu d’une diversité évolutive.
Cela donne lieu au concept du jardin en mouvement qui trouvera sa première
application dans le Parc André Citroën inauguré en
1992 et qui deviendra pour les paysagistes une œuvre fondatrice.
Sa portée dépasse largement le champ du jardin en écho
aux millions d’hectares laissés en friche sous la pression
constante des nouvelles politiques agricoles ou aux terrains abandonnés
des périphéries des villes. Crédits photos : jardin
de Gilles Clément dans la Creuse.
1992 par François
Cusset
Grandiloquente année. L’Amérique commémore
sa « découverte » il y a un demi-millier de printemps
par une poignée de navigateurs européens, et les États-Unis
ouvrent en Europe avec Eurodisney l’ultime étape de leur
métamorphose d’ex-colonie en culture dominante. L’Europe,
elle, est appelée à ratifier le projet économique
commun élaboré à Maastricht par ses leaders, moyennant
pour la France un référendum qui s’annonce malaisé.
Dans les marges d’un aussi lourd agenda, le Centre, de son côté,
préfère (comme certains) déplacer ce sempiternel
axe transatlantique vers son sud dénié, sa limite indigène
et antipodique: exposition « Art d’Amérique latine
», exploration de « L’Univers de Borgès »,
que restitue notamment la musique de Martin Matalon, festival de cinéma
mexicain, présentation de l’œuvre de Jorge Amado, l’écrivain
démiurgique de Salvador do Bahia, et partout les diverses facettes
photographiques d’un continent-monde. Un continent où confluent
les mondes, et où se négocient les appariements les plus
improbables, ceux du Nègre et du Petit Blanc, du Latin et de l’Indien,
du prolétaire et de l’Anglo-Saxon — pourvu qu’un
troisième monde ou un troisième sexe soient à nouveau
imaginables. Esclavage ou conquête coloniale, oppression culturelle
ou exploitation économique : ces affaires-là ont toujours
été triangulaires, leur billard est à trois bandes,
notamment parce que la concurrence des « nord » requiert toujours
un « sud » à disposition. C’est ce qu’explique
le théoricien Paul Gilroy dans L’Atlantique noir,
un livre paru six mois plus tard qui accompagne aux États-Unis
la naissance des études postcoloniales, et qui ne sera traduit
en français qu’en 2004. En attendant, cette étrange
Columbus Year célébrée de Séville (Expo’92)
à Barcelone (les J.O.), mais aussi de Washington à Londres,
marque surtout le cinquième centenaire de l’invention d’une
minorité absolue, minorité majoritaire vouée au joug
colonial puis au siècle des dictatures, puissante multitude au-delà
du Rio Grande dont l’arc nord-sud va des mineurs chiliens aux descendants
d’esclaves antillais — l’année où justement,
exception commémorative oblige, repentance par dédommagement
symbolique, le Prix Nobel de littérature est décerné
à l’écrivain caribéen Derek Walcott et le Prix
Goncourt couronne Texaco du Martiniquais Patrick Chamoiseau.
Mais au Centre, en 1992, on joue moins à se dédouaner qu’à
aller y voir de plus près, à vérifier sur pièces
si par hasard ces autres Amériques n’auraient pas justement
les forces que nous n’avons plus, celles de l’utopie et du
refus. Et celle de l’art, si l’on entend par là ce
qui est toujours du côté de la minorité. Tous les
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