Né en 1944 à Rotterdam, fondateur en 1975
de l’agence OMA (Office of Metropolitan Architecture) qu’il
dirige depuis lors, lauréat du Prix Pritzker en 2000, l’architecte
et urbaniste Rem Koolhaas associe une audace formelle inégalée
dans sa génération et une pensée urbanistique en
acte, audacieuse et résolument critique. L’impact de Koolhaas,
référence incontournable dans l’architecture contemporaine,
tient à ce double geste d’inventivité plastique ou
technique (qui fait de ses réalisations autant de défis
à la rationalité du bâti) et de libre élaboration
théorique et imaginaire (qui en a fait l’auteur de plusieurs
classiques, dont Delirious New York (1978) et S,M,L,XL
avec le graphiste Bruce Mau). Parmi ses réalisations : l’Educatorium
d’Utrecht, le Guggenheim de Las Vegas, les magasins Prada de New
York et Los Angeles, la bibliothèque de Seattle ou la Casa da Musica
de Porto, plus ses nombreuses expériences aux Pays-Bas et des maisons
individuelles conçues comme autant de propositions radicales, notamment
la Villa dall’Ava à Saint-Cloud et une maison près
de Bordeaux (Prix de l’Équerre d’argent 1998). Crédits
photos : à gauche, photographie de Sann Peper ; à droite,
Hans Werlemann.
1998 par François
Cusset
Un peu de science-fiction : imaginez un cratère fumant au cœur
de Paris, à l’endroit où s’élevait une
machine à turbines trop intense pour contenir tous ses flux, pour
ne pas voler soudain en éclat, et après l’explosion,
comme libérés par le choc, zigzaguant en tous sens hors
du trou Beaubourg, imaginez ces mêmes flux soudain déterritorialisés
s’en allant parcourir le vaste monde, venant enrubanner, électrifier,
agiter de secousses inconnues d’autres sites en tous lieux, grouillement
énergétique d’un principe sans attache. Pour sa première
année hors les murs (les travaux de rénovation devant durer
plus de deux ans), c’est bien ce qui arrive en 1998 au Centre Pompidou,
qui pour n’être nulle part, est désormais partout,
disséminant ses projets et dispersant ses collections au gré
d’agencements inédits : « Man Ray » au Grand
Palais, les « Années Supports/Surfaces » au Jeu de
Paume, « 50 espèces d’espaces » à Marseille
(entre la Vieille Charité et le Musée d’art contemporain),
Kandinsky à Nantes ou Matisse à Lyon, et bien sûr
les partenaires étrangers, du Musée d’art moderne
de Mexico pour Joan Miró, à New York, naturellement l’éternelle
concurrente, où Fernand Léger s’expose au MoMA et
la rétrospective controversée « Premises » au
Guggenheim Downtown — tandis qu’à Paris, la BPI déménage
provisoirement rue Brantôme, et que l’Ircam inaugure son festival
Agora aux Bouffes du Nord. Et tant qu’à s’arracher
à ses origines, à quitter le sol matriciel, on peut aussi
se mettre à lire tous ensemble en séminaire Minima Moralia
de Theodor Adorno, bréviaire de la vie mutilée, ou encore
lancer la toute première Encyclopédie des Nouveaux Médias.
Le Centre, ainsi décentré, innoverait-il donc plus encore
? Mais s’il fallait choisir entre Adorno et les Nouveaux Médias,
l’année 1998 est une année de science-fiction et d’effets
spéciaux plus que d’hommage à l’École
de Francfort : c’est l’année où frémit
déjà la bulle spéculative Internet, où intellectuels
et économistes n’ont que le « virtuel » en tête,
l’année de Titanic et des Particules élémentaires
de Michel Houellebecq, mais aussi celle d’ATTAC et de « l’autre
monde possible » de Porto Alegre. On célèbre également,
en 1998, les trente ans de Mai 68, que leurs héros fatigués
décrivent en « révolution sans programme » sinon
le « triomphe du moi », et on fête surtout la Nation
réconciliée autour du ballon rond, un soir de victoire historique
dans le chaudron du Stade de France. En espérant, dans la liesse,
que de ce cratère-ci, de cette explosion-là surgissent enfin
les énergies positives de l’esprit d’équipe
et les flux heureux de la confiance retrouvée. L’euphorie
d’une sortie de soi, d’un territoire indéfiniment distendu
: hors les murs, en somme — mais jamais pour très longtemps.
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