le cinéma du musée

Les films de la Collection

Chaque mercredi à 15h, découvrez un film de la Collection !

Texte Chaque mercredi à 15h, découvrez un film de la Collection !

Chaque semaine, nous vous présentons ici une œuvre cinématographique issue de nos collections. Comme une salle de cinéma dématérialisée, ce nouvel espace de programmation vous offre une occasion inédite de découvrir des films à la croisée des avant-gardes, du cinéma expérimental, du documentaire et du film d’artiste. Chaque film est accompagné d’un commentaire, ​d’une analyse ou ​d'une mise en dialogue avec d’autres œuvres des collections du Musée national d’art moderne.
 
Découvrez la singularité de l’image en mouvement au sein de l’histoire de l’art moderne et contemporain !

17 juin - 23 juin : Man Ray - Essai cinématographique : La Garoupe, (1937)

Archives des séances passées :

1er avril - 7 avril: Les Mains négatives (1979) de Marguerite Duras
8 avril - 14 avril : La Première partie du roi Henri IV de double V Shakespeare : une analogie (1972) de Joëlle de la Casinière
15 avril -21 avril :  Au Printemps (1929) de Mikhail Kaufman
22 avril - 28 avril : Deux fois (1969) de Jackie Raynal
29 avril - 5 mai : L’Eau de la Seine (1982-1983) de Teo Hernandez
06 mai - 12 mai : Le journal de Gloumov (1923) de Sergueï M. Eisenstein
13 mai - 19 mai : Nuits électriques (1928) d'Eugène Deslaw
20 mai - 26 mai : Grand Littoral (2003) de Valérie Jouve et Marseille vieux port, (1929) de László Moholy-Nagy
27 mai - 2 juin : Mass for the Dakota Sioux, (1963-1964) de Bruce Baillie
3 juin - 9 juin : No Sex Last Night (1995) de Sophie Calle & Gregory Shephard
0 juin - 17 juin : Niki de Saint Phalle & Peter Whitehead : Daddy (1973)

Man Ray - Essai cinématographique : La Garoupe, 1937

Film 16mm (numérisé), couleur, silencieux, 8min. 52s. (AM 1997-F1386)

 

Texte

Man Ray, Essai cinématographique : La Garoupe, 1937, Film 16 mm, couleur, silencieux, 8 min. 52 sec. Don du Man Ray Trust 1997 (Photogrammes) © Man Ray Trust / Adagp, Paris © photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Service de la documentation photographique du MNAM/Dist. RMN-GP

En 1985 la filmographie de Man Ray jusque-là composée de quatre films réalisés dans les années 1920 et d’une dizaine de collaborations et autres projets avortés, est enrichie d’un ensemble de onze films courts. Parfois fragmentaires, ces derniers ont été retrouvés en partie dans son atelier de la rue Férou à Paris cette même année, et d’autres dans les archives d’Ady Fidelin, compagne de l’artiste de 1935 à 1940. Inconnus pour la plupart d’entre eux, ces films, comme le précise l’historien de l’art Patrick de Haas, permettent de reconsidérer le rapport ambigu de Man Ray au cinéma. Considéré comme l’un des précurseurs de l’avant-garde cinématographique, Man Ray n’a jamais cessé de se détacher de cette pratique, comme on peut lire dans cet entretien avec Roger Régent (Cahiers du Cinéma, n°14, juillet-août 1952, pp. 14-15) :

« La première fois que l’on m’a proposé de faire un film, j’ai dit : mais je m’adresse à des valeurs permanentes ; je veux rester dans mon petit coin de studio en faisant la peinture, une photographie de temps en temps, et ce sont des choses qui durent, qui restent accrochées au mur. On peut les regarder ou pas regarder, mais ce sont des choses permanentes. Le film, il faut le changer tout le temps, il faut se déplacer, il faut être nombreux pour le voir. C’est trop compliqué pour moi… »

Dès la fin des années vingt, avec l’arrivée du parlant, Man Ray revendique son souhait d’abandonner définitivement le cinéma. Il aura pourtant poursuivi dans la plus grande discrétion la réalisation de quelques films, que l’on pourrait qualifier de home movies. Mais au-delà de leur nature affective, ces « essais cinématographiques » pourraient prendre une toute autre importance dans le champ des études sur l’art. Réalisés dans la tradition du cinéma amateur, ces films constituent aujourd’hui une source précieuse d’indications, souvent inédites, sur la biographie de l’artiste et sur sa production, comme s’ils étaint des films sur l’art, mais à la première personne.

Unique film en couleur de cette série, La Garoupe (tourné vers 1937) est quasiment un film de vacances. C’est un portrait de groupe, réalisé à l’occasion d’un séjour de Man Ray à Antibes en compagnie de Paul Eluard, sa femme Nush et leur fille Cécile, Pablo Picasso, Emily Davis, Roland et Valentine Penrose. Cette bande d’amis improvise quelques petites scènes : ils dansent, rient et se prêtent à la photographie de groupe. Malgré la simplicité de sa démarche (l’enregistrement d’un moment de vie en commun), La Garoupe n’est pour autant pas dénué d’intérêts formels, notamment en ce qui concerne l’aspect chromatique, avec ces accidents de couleur typiques du Kodachrome, qui motiveront le cinéaste amateur à conserver le film après son développement en laboratoire :

« De retour à Paris, je retrouvai le film, ainsi qu’une note imprimée me signalant que j’avais oublié d’enlever le filtre de la caméra : aussi les couleurs étaient-elles fausses. Je projetais le film, qui m’étonna et m'enchanta : le ciel était vert ; la mer, marron ; et tout le monde ressemblait à des Peaux-Rouges, ou du moins à des gens qui auraient passé tout un mois au soleil. Je renvoyais la caméra, écœuré par les techniciens. Sans doute n’avaient-ils jamais entendu parler de Gauguin ni de Tahiti. Et moi, je ne voulais plus entendre parler de cinéma : ou au moins, je ne toucherai plus jamais à une caméra. » (Man Ray, Autoportrait [1963], trad. Anne Guérin, Paris, Actes Sud, 1998, pp.382-383).

Parole d'artiste

Texte Parole d'artiste

Man Ray, Essai cinématographique : La Garoupe, 1937, Film 16 mm, couleur, silencieux, 8 min. 52 sec. Don du Man Ray Trust 1997 (capture d'écran) © Man Ray Trust / Adagp, Paris © photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Service de la documentation photographique du MNAM/Dist. RMN-GP

 

 

 

 

« Nous nous retrouvions sur une petite plage privée, La Garoupe, à Antibes. Kodak venait de mettre en vente une nouvelle pellicule en couleurs, et m’en avait donné toute une provision, ainsi qu’une caméra, pour voir ce que je pourrais faire. »

Man Ray, Autoportrait [1963], trad. Anne Guérin Paris, Actes Sud, 1998, p.382.

Biographie

Texte Biographie

Man Ray, Autoportrait, vers 1930, négatif gélatino-argentique sur support souple, 9x6cm, Dation 1994 © Man Ray Trust / Adagp, Paris © photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Service de la documentation photographique du MNAM/Dist. RMN-GP

Man Ray (1890-1976) est peut-être l’artiste qui, au début du siècle, a le mieux réussi à faire de l’art un terrain de jeux et d’expérimentations. Il ne s’agit pas pour lui de réaliser des œuvres suscitant l’admiration pour la perfection de leur réalisation, mais d’inventer de nouvelles techniques permettant d’explorer l’inconnu. Et pour cela tous les médiums sont bons : peinture, photographie, assemblage, film. Les aérographies, les solarisations, les rayogrammes sont quelques-unes de ces aventures développées dans les années vingt. « J’aimerais voir dans un film quelque chose que je n’ai jamais vu, que je ne comprends pas. » : cette déclaration explicite bien l’attitude de Man Ray. S’il se sert de nouvelles technologies, c’est moins par fascination « technicienne » que pour déconcerter, bouleverser, transformer les mécanismes de vision : prendre le regard en défaut.

À New York, il se lie au milieu fréquentant la galerie 291 du photographe Alfred Stieglitz et rencontre Marcel Duchamp qui restera toute sa vie son complice. En 1921 il arrive à Paris et se trouve accueilli par le groupe Dada. Sur le tableau de Picabia, L’Œil cacodylate, il signe « Man Ray, directeur du mauvais movies ». Le rire, la provocation et la liberté Dada ne le quitteront plus. Pour la soirée Dada du « Cœur à Barbe » organisée par Tristan Tzara en 1923, il invente les « ciné-rayogrammes » : des séquences photographiques sont obtenues sans caméra par impression directe de la lumière sur la pellicule. Des petits éléments (grains de sel, épingles, punaises, perles, ressort…) sont posés à même la pellicule sans toujours tenir compte de la division en photogrammes, si bien que ce qui est vu par le spectateur (c’est-à-dire le film passé par la broyeuse du projecteur) n’est plus dans une relation de similitude avec ce qui a été impressionné par contact : cent punaises réelles deviennent une punaise virtuelle, les épingles apparaissent comme des lignes blanches brisées, et des photographies érotiques sont rendues invisibles.

Dans le courant des années vingt, Man Ray réalise trois autres films : Emak Bakia dans lequel l’accident cinématographique est mis à vif ; il lance sa caméra en l’air après l’avoir déclenchée ; il y explore aussi des jeux d’optique et de lumière (scintillements, reflets, effets d’anamorphose…) en alchimiste, tirant le merveilleux des objets les plus humbles (un siège de WC, par exemple). On y voit aussi le poète Jacques Rigaut orchestrer une danse de faux cols. Dans L’Étoile de mer le rêve se mêle de réalité – ce qui a enthousiasmé ses amis surréalistes – et des images brouillées révèlent les charmes de son amie Kiki de Montparnasse. Enfin, Les Mystères du château du dé mettent en relief la modernité de la villa du vicomte de Noailles construite par Mallet-Stevens. Man Ray collabore aussi à divers films : il aide Marcel Duchamp à filmer les disques optiques pour son film Anémic Cinéma, il tourne quelques plans pour Paris Express de Pierre Prévert et Marcel Duhamel, il joue dans Entr’acte de René Clair et Francis Picabia, il conçoit le scénario d’une séquence de Dreams That Money Can Buy de Hans Richter… Nombre de projets n’ont pu être réalisés (par exemple l’Essai de simulation du délire cinématographique en 1935, sur un scénario de Breton et Éluard), et certains films sont aujourd’hui perdus ou détruits : en 1920, avec Duchamp, il filme le « rasage » du pubis d’un modèle nu, puis, en 1929, en compagnie de Hemingway, il filme le championnat du monde de boxe poids mouche, et en 1933 il tourne quelques plans de Brancusi dans son atelier.

Dans les années trente, Man Ray reprend la caméra pour expérimenter de nouveaux procédés (formats 16 mm et 9, 5 mm, ainsi que les premières pellicules couleur). Contrairement aux précédents, ces « essais cinématographiques » (Autoportrait, Courses landaises, La Garoupe) n’ont pas été conçus comme « œuvres d’art » destinées à un public plus large que celui des amis. C’est pourquoi l’on peut considérer ces films, de par leur caractère intime et autobiographique, comme anticipant la pratique des home movies des années soixante. Ils valent aussi pour leur caractère documentaire puisqu’y apparaissent Picasso, Dora Maar, Éluard, Lee Miller…

Les films de Man Ray témoignent de la force de l’alliage art-plaisir-expérimentation quand elle est soutenue par la faculté commune aux étrangers et aux artistes d’être à tout moment étonnés.

Patrick de Haas, « Man Ray », dans L’Art du mouvement. Collection cinématographique du Musée national d’art moderne. 1919-1996, sous la direction de Jean-Michel Bouhours, Paris, Éditions du Centre Pompidou, 1996, pp. 268-269.