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Jack Smith, « No President », 1967-70 - screenshot

No President ! Les créatures politiques de Jack Smith

Jack Smith, figure pionnière de l'underground new-yorkais, réalise No President en réponse au chaos politique des années 1960. Mêlant performances polymorphes et extraits de campagnes politiques, l'œuvre en elle-même se révèle indéfinissable. Plongée dans l'univers d'un cinéaste de la marge qui influença notamment Andy Warhol, par le critique de cinéma américain J. Hoberman.

± 8 min

Que reste-t-il d’une projection lorsqu’elle ne peut avoir lieu ? Nous avions prévu de présenter le film No President de Jack Smith lors d’une séance inialement programmée le mercredi 4 novembre 2020, c’est-à-dire au lendemain des élections présidentielles aux États-Unis. Nous avions anticipé le fait que nous n’aurions pas encore les résultats définitifs lors de cette même soirée. Nous n’avions pu, en revanche, prédire le reconfinement, entraînant l’annulation de toute programmation culturelle, ni l’extraordinaire retard dans le décompte des votes des électeurs, qui nous a laissés accrochés aux informations jusqu’à l’après-midi (heure de Paris) du samedi 7 novembre. À défaut d'une projection, J. Hoberman, fin connaisseur du travail de Jack Smith et de l’imaginaire politique de la cinématographie américaine, revient sur l'histoire et le destin de No President

Son titre, ouvertement négatif, résonne de manière particulièrement forte dans les États-Unis de l’année 2020 ; No President (1967-1970) est une réponse de Jack Smith au chaos politique de la fin des années 1960, mais également aux déboires juridiques rencontrés avec son premier moyen-métrage, Flaming Creatures (1962-1963), une représentation anarchique de l’absence ou de la négation de l’autorité ultime de l’État.

 

Son titre, ouvertement négatif, résonne de manière particulièrement forte dans les États-Unis de l’année 2020 ; No President (1967-1970) est une réponse de Jack Smith au chaos politique de la fin des années 1960.

 

 

Comme l’ensemble des films réalisés après Flaming Creatures, No President est une œuvre instable qui, dans toutes ses itérations, demeure essentiellement performative. Relevant davantage de la démonstration sensible que technique, le film est né de la programmation de Smith de la fin de l'année 1967, Horror and Fantasy at Midnight, dans laquelle un nombre de titres distincts (Reefers of Technicolor Island, Scrubwoman of Atlantis, Ratdroppings of Uranus, Marshgas of Flatulandia, The Flake of Soot and Overstimulated) ont été présentés, accompagnés par le Cineola Orchestra d’Angus MacLise (le premier batteur du Velvet Underground, ndlr).

 

No President est une œuvre instable qui, dans toutes ses itérations, demeure essentiellement performative. 

 

 

La critique rédigée par Jonas Mekas dans The Village Voice (16 novembre 1967) rapporte une projection de plus de deux heures, comportant trois films sans titres, d’une durée de 45 minutes chacun. « Le premier mettait en vedette un très beau plan de marijuana, superbe reine blanche en fleur avec sa couronne montant jusqu’au ciel. Dans le deuxième, nous voyions une galerie de créatures, et il n’y a pas d’autre façon de les nommer que de les appeler les créatures de Jack Smith. Bien qu’elles soient interprétées par d’autres personnes magnifiques et talentueuses, c’est l’imagination de Jack qui les pare de ces robes et de ces chapeaux sublimes, de ces plumes et de ces couleurs. Le dernier film est comme la suite du deuxième, mais en noir et blanc, ou pour être plus précis en gris et blanc.»  

Comme Star Spangled to Death de Ken Jacobs, dans lequel Smith fait une apparition (et qui, commencé à la fin des années 1950, est resté en cours de réalisation pendant près de cinquante ans), Horror and Fantasy at Midnight mêlait des éléments originaux au remploi d’archives filmiques. Un autre critique du Village Voice, James Stoller, a vu le programme après Mekas et y a trouvé des actualités cinématographiques de la Convention républicaine de 1940 au cours de laquelle Wendell Willkie était nommé pour contrer Franklin D. Roosevelt, qui briguait un troisième mandat. (De manière éloquente, cette séquence a été introduite au moment même où le sénateur Eugene McCarthy, opposant démocrate à la guerre du Vietnam, se présentait contre le président démocrate en exercice, Lyndon B. Johnson.)

 

« Je ne sais pas ce que Wendell Willkie représente pour Jack Smith, mais cet étrange rapprochement m’a immensément ému », écrivit Stoller. L’accompagnement musical « envoûtant » du Cineola Orchestra était accompagné par « un discours gluant sur le Vietnam », discours que Stoller se souvenait avoir entendu lors de la représentation de Smith intitulée Rehearsal for the Destruction of Atlantis en 1965. Selon lui, tout cela invitait le public à « envisager ces images d’êtres exotiques, de la neige qui tombe à Noël, etc. dans un contexte beaucoup plus large. Et ce n’est pas difficile à faire. »

 

Une troisième chronique de cette programmation, publiée par le psychanalyste Joseph Aliaga dans la revue d’art qui n’a pas fait long feu, Medium, commence par les mêmes images en couleur que celles décrites par Mekas, accompagnées par « le son des clarinettes » et les « sinistres tam-tam menaçants des tambours ». Venaient ensuite les images de « garçons travestis » accompagnées par la bande-son sur le Vietnam.

 

« Assis et se balançant langoureusement avec un grand éventail devant le visage, le chef supérieur, nommé Lobster Man [l’Homme Homard], astique le pénis d’un homme nu sans visage qui se tient debout sur le côté, pendant qu’un narrateur s’empare de certains détails pour évoquer, de manière diplomatique, un fonctionnaire corrompu qui se branle sur une nation, un peuple, un pouvoir, et c’est drôle.»

 

Le dernier plan, écrivit Aliaga, était « une intuition lumineuse… un extrait d’actualités filmées montrant des centaines de civils alignés de part et d’autre d’une rue. Ils acclamaient fougueusement les recrues de l’armée en route vers le premier conflit mondial. »

 

En janvier 1968 (alors qu’une copie de Flaming Creatures était confisquée par Robert Morgenthau, procureur du district de New York), Horror and Fantasy continuait à être montré downtown. L’écrivain Irving Rosenthal était présenté comme la star du film. Fin mars, peu de temps avant que Johnson n'annonçât sa décision de ne pas briguer un nouveau mandat, la programmation s’intitulait Kidnapping and Auctioning of Wendell Willkie [sic] by the Love Bandit – une mise en scène exclusivement en noir et blanc de Rosenthal, lèvres fardées et mal rasé, dans le rôle de Willkie enfant, alors enlevé par un pirate moustachu (Doris Desmond) et vendu sur le marché aux esclaves, tout comme dans Arabian Nights, le film d’aventure avec Maria Montez de 1942.

Cette juxtaposition du Bagdad vu par Jack Smith et de la politique électorale américaine se révéla prophétique. En juillet 1968, Johnson désigna le juge Abe Fortas pour remplacer le président de la Cour suprême Earl Warren, parti à la retraite. Afin d’attirer l’attention sur la position libérale du candidat sur la question de l’obscénité, le membre républicain le plus haut placé du Comité judiciaire du Sénat, Strom Thurmond, de Caroline du Sud, mit en place le Fortas Film Festival, où figurait notamment Flaming Creatures. Le film de Smith fut condamné dans le Congressional Record [compte-rendu des séances du Congrès]. Une projection pour l’ensemble du Sénat fut envisagée avant que la nomination de Fortas ne s’effondre en septembre.

 

Cette juxtaposition du Bagdad vu par Jack Smith et de la politique électorale américaine se révéla prophétique.

 

 

Moins de deux semaines avant l’investiture de Nixon en janvier 1969, une version d’une heure de No President fut projetée à l’Elgin, une salle de cinéma de répertoire de Chelsea qui allait, un peu plus tard la même année, accueillir l’avant-première du film culte El Topo, d'Alejandro Jodorowsky : « Wendell Willkie [sic]… Plus célèbre que la plupart des présidents — Il possédait des fermes en Indiana, le dynamisme d’un végétal et la volonté d’être président… », pouvait-on lire sur le programme de salle, ou encore « si l’on savait ce qu’on attendait d’un président, on pourrait s’en passer, n’est-ce pas ? »

 

La projection fut un événement. Andrew Sarris dans le Village Voice ainsi que le critique du East Village Other soulignèrent le nombre important de spectateurs dont certains furent stupéfaits. Mekas rapporte, également dans le Village Voice, qu'au moins un spectateur à l'Elgin qualifia No President de « première projection publique remarquable d'un film réalisé il y a cinquante ans ».

 

No President fut montré ensuite au Cinema 7 « un club privé dédié au cinéma gay ». Le même jour, une conférence sur la censure et la pornographie, qui se tenait sur le campus de l’université Notre-Dame à South Bend dans l’Illinois, fut interrompue par les adjoints de la police locale. Ils chassèrent les étudiants à coup de gaz lacrymogène et mirent fin à la projection de Kodak Ghost Poems d’Andrew Noren qui, avec Flaming Creatures (arraché du projecteur après deux minutes sulfureuses), avait été interdit par le gouvernement.

La nuit d’Halloween 1969, deux semaines après que le moratoire qui mettait un terme à la guerre au Vietnam eût déclenché des manifestations et des conférences sauvages à travers les États-Unis, et deux semaines avant l’immense marche sur Washington D.C., No President connu un nouveau cycle de projections organisées à minuit au Bleecker Street Cinema à New York. Le film fut à nouveau projeté un an plus tard, le 12 octobre 1970, dans l’arrière-salle du Max Kansas City, à l’occasion du premier New York Underground Film Festival. (Alors étudiant à l’université, j’ai assisté à cette projection improvisée et intime.) 

 

Seul dans ses louanges, Jonas Mekas avait déjà écrit à Smith pour l’informer que le comité de sélection de la toute jeune Anthology Film Archives avait voté pour inscrire Flaming Creatures, mais également No President dans le cycle des œuvres incontournables du cinéma, présenté dans leurs locaux, l’« Essential Cinema ». Dans sa lettre, Mekas précisait bien qu’il s’agissait de la « version originale » de No President, « celle projetée quinze mois auparavant » à l’Elgin à l’aube de la présidence Nixon.

 

Cela ne s’est pas produit et seule une copie abîmée a été retrouvée après la mort de Smith. Cette version, la seule qui soit connue, alterne des scènes tournées dans son loft de Soho avec des images d’archives, notamment un film de voyage de Lowell Thomas à Sumatra, une séquence de la fin des années 1940 d’un couple d’anonymes qui chante le tube romantique A Sunday Kind of Love et des archives d’actualités du candidat Willkie s’adressant à la Convention républicaine et aux Future Farmers of America. La « niaiserie » devient tangible, tout est ici uni sous le signe du primitivisme.

 

Le récit s’articule autour de deux tableaux, similaires, mais plus agressifs dans leur crudité que ceux que l’on trouve dans Flaming Creatures. Dans le premier, le futur candidat à l’élection présidentielle (interprété par Irving Rosenthal), avec à ses côtés une infirmière endormie, est kidnappé dans son berceau par un pirate moustachu (Doris Desmond). Dans le second, où l’on voit une danseuse du ventre professionnelle, mais également la chanteuse Tally Brown, Willkie est mis aux enchères, puis sacrifié. Cette scène est suivie d’une séquence d’euphorie dans laquelle Willkie accepte la nomination de son parti.

Les fantasmes enfantins fabriqués par Jack Smith se mêlent à des scènes visuellement séduisantes et violemment éclairées dans lesquelles les tenues aux couleurs criardes côtoient le nu provoquant. Comme il convient à un scénario politique, No President regorge de représentations phalliques, et pas seulement métaphoriques. Le film, entre autres, « littéralise » l’idée de cocktail au champagne. Sa vision critique paraît empruntée au psychanalyste hongrois Geza Roheim, dont on dit qu’il « a réduit la politique au culte du pénis, la guerre aux caprices d’un enfant frustré, et l’économie à un échange rituel d’excréments » [Paul A. Robinson, The Freudian Left, New York, Harper Colophon, 1969].

 

Smith a rarement projeté No President après 1970. À ces occasions, le film était projeté à vitesse réduite pour contracter le discours et les chants des passages sonores, et laisser la place aux sons de disques que jouait Smith pour accompagner les séquences sans son. Les projections ne pouvaient se faire qu’en présence de Smith. Dans sa version posthume, la projection du film comporte un enregistrement sur cassette réalisé par le cinéaste Jerry Tartaglia, qui a restauré l’œuvre de Smith. Cette bande-son essaie d'imiter la bande originale en utilisant les disques issus de la collection de Jack Smith.

Dans ses mémoires, toujours inédites, le professeur Charles Bergengren se souvient que la projection de No President à l’Elgin était précédée du court métrage en couleurs Song for Rent. Dans ce film, Smith apparaissait sous les traits de son double, Rose Courtyard, perruque rouge et mâchoires saillantes, assis dans un fauteuil roulant au milieu des détritus de son loft de Greene Street. Le film se termine sur deux interprétations de Kate Smith chantant God Bless America. Vêtue d’une robe de satin rouge, serrant un bouquet de roses fanées, Rose est finalement portée pour se lever et saluer.

 

C’est précisément l’absence jubilatoire d’autorité patriarcale qui alimente le désir primaire d’un leader charismatique.

 

 

Présentés ensemble dans la morne matinée qui a suivi l’arrivée de Nixon au pouvoir, No President et Song for Rent ressemblaient au Discours sur l’état de l’Union de Jack Smith. Reconnaissant la défaite, Song for Rent présentait une manifestation grotesque d’un statu quo triomphal et décrépi. No President était autre chose. Comme son titre l’indique, le film faisait écho à la décision de Lyndon Johnson, quelque onze mois plus tôt, de ne pas se représenter, décision qui avait suscité un bref sentiment de libération générale – un moment semblable aux effusions spontanées de joie qui ont éclaté dans de nombreuses villes américaines à l’annonce de la défaite de Donald Trump lors des dernières élections présidentielles.

 

En février 1969, cette libération ne pouvait être considérée que comme une histoire ancienne (« un film réalisé cinquante ans plus tôt »). En effet, la logique de No President (plus extrême encore que l’orgie parodique de Flaming Creatures) suggère que c’est précisément l’absence jubilatoire d’autorité patriarcale qui alimente le désir primaire d’un leader charismatique. ■

Programmation

 

Enrico Camporesi
Chargé de la recherche et de la documentation
Johnathan Pouthier
Attaché de conservation, chargé de la programmation
Service du cinéma expérimental, Musée national d'art moderne