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Sans objet

9 œuvres abstraites pour le navigateur Internet

Exposition virtuelle d'art numérique

19 mai – 19 novembre 2021

Le navigateur Internet présente plusieurs affinités avec le dispositif du tableau, jouant à la fois le rôle de cadre et celui de « fenêtre ouverte » sur la représentation, que l’humaniste Leon Battista Alberti prêtait à la peinture au début de la Renaissance. Faisant volontiers appel au vocabulaire de l’exploration ou de l’environnement (du navigateur Net « scape », référence des années 1990, à Internet « Explorer »), il a pour mission première d’être une interface avec le monde extérieur. Il a cependant fréquemment été utilisé par des artistes, en économie de toute référence aux choses qui nous entourent, pour produire des œuvres d’art purement abstraites, prenant la suite de pionniers du dessin assisté par ordinateur comme Vera Molnar ou Manfred Mohr. 


Cette exposition en ligne regroupe neuf créations s’étendant des années 1990 – qui ont vu les premiers artistes du « net art » développer l’idée qu’un site Internet pouvait-être une œuvre à part entière – jusqu’à nos jours. Elle propose d’explorer cette forme de la création numérique, qu’elle se construise en référence à l’histoire de la peinture ou en explorant la spécificité des outils numériques.


Pensée pour le seul espace du navigateur, cette exposition sans objet et sans cimaise vous invite à consulter les œuvres telles qu’elles ont été conçues par les artistes, sur leur URL d’origine lorsque celui-ci est encore accessible. Certaines de ces œuvres, interactives ou non, ont été réalisées avant le développement des surfaces tactiles utilisées par les smartphones et tablettes : une expérience sur ordinateur et en plein écran est ainsi conseillée. 

Présentation de l'exposition par son commissaire, Philippe Bettinelli


Miltos Manetas

jacksonpollock.org - 2003

Juha van Ingen
Web-Safe - 1999-2000

Annie Abrahams
Moving Paintings - 1998

Jan Robert Leegte
Scrollbar composition - 2000

Carin Klonowski

Img214270417 - 2014

Jonas Lund

What you see is what you get - 2012

Rafael Rozendaal

into time .com - 2010

Nicolas Sassoon

Ridge 11 - 2016

Claude Closky

Rectangulaire - 2015


Miltos Manetas

jacksonpollock.org

2003

Œuvre traduite de Flash vers HTML5 en 2020 grâce au soutien d'acces-s.org

 

Conçue par l’artiste grec Miltos Manetas, particulièrement actif sur la scène de l’art numérique depuis les années 1990, l’œuvre jacksonpollock.org est un hommage malicieux au peintre qui lui donne son nom. Réalisée en détournant un logiciel qui simule les effets de coulures de l’encre, elle permet au visiteur de réaliser, par simple mouvement de souris sur l’écran, des motifs rappelant les « drippings » caractéristiques de la peinture de Jackson Pollock.

L’implication physique du peintre parcourant la toile placée au sol, qui a grandement participé à en faire une figure héroïque de l’expressionnisme abstrait, se trouve ici réduite au simple déplacement d’une main, d’un doigt. Si le visiteur peut influer sur l’épaisseur du trait, et changer de couleur en cliquant, le processus garde une part d’aléa essentielle et le résultat, qualifié par Miltos Manetas de « cartoon Pollock », souligne l’irréductible différence entre les médiums employés.

Le caractère ludique et instantanément accessible de l’œuvre en a fait l’un des succès majeurs de l’artiste, qu’il transposera quelques années plus tard dans une application pour smartphones et tablettes tactiles : Random Pollock

Miltos Manetas

Né en 1964 à Athènes, vit et travaille à Bogota 
Site internet de l’artiste : http://timeline.manetas.com/


Juha van Ingen

Web-Safe

1999-2000

 

Si l’artiste finlandais Juha van Ingen a récemment été remarqué pour l’œuvre As long as possible, un fichier .gif d’une durée de 1000 ans, il s’est illustré à la fin des années 1990 par plusieurs œuvres croisant abstraction et net art. Au sein de ce corpus, Web-Safe est certainement la plus radicale : nourrie d’une réflexion sur l’histoire du monochrome et du cinéma structurel américain, il s’agit d’une succession d’aplats parfaits. Celle-ci décline en réalité les 212 codes hexadécimaux de couleur que pouvaient reproduire avec exactitude les premières générations de navigateur internet. Il ne s’agit ainsi pas d’une image lue par un navigateur, mais produite par celui-ci : une œuvre contemplative et purement spécifique à son médium, qui produit une succession de couleurs affichées en boucle, selon leur numérotation dans le code employé.

À travers Web-Safe, Juha van Ingen poursuit également une réflexion sur la standardisation du visible, les limites du copyright, et la diffusion des images en ligne. Un exemplaire de cette œuvre est aujourd’hui conservé au musée d’art contemporain Kiasma, à Helsinki et un autre est en cours d'acquisition au Musée national d'art moderne. 

Juha van Ingen

Né en 1963 à Hämeenlinna (Finlande), vit et travaille à Helsinki

Site internet d’artiste : https://www.juhavaningen.com/


Annie Abrahams

Moving Paintings

1998

 

L’artiste néerlandaise Annie Abrahams s’installe en France à la fin des années 1980. Sa pratique se concentre alors sur une peinture abstraite, chaotique et expressive, déployée dans des installations dont elle conçoît bientôt les plans sur ordinateur. Elle réalise à partir de 1996 des performances en ligne, et crée l’année suivante son premier projet de net-art (Being Human 1997-2007).

À la croisée de ces chemins, elle réalise en 1998 Moving Paintings, une composition abstraite que le spectateur active en choisissant parmi trois champs, discrètement placés dans la partie supérieure de l’image. Glissant d’une composition géométrique en mouvement à un espace où les formes se brouillent, cette œuvre semble dissoudre toute référence directe à la peinture. Face à l’importance croissante du design d’outils numériques, dont la prise en main intuitive par le spectateur et la fonctionnalité sont des enjeux essentiels, Annie Abrahams produit une interface où l’arbitraire, l’aléa et l’incertain semblent prendre le dessus. Elle propose une œuvre reposant sur le plaisir simple des mouvements et des formes, qu’elle compare à celui provoqué par la contemplation des flammes d’un feu de cheminée. 

Annie Abrahams

Née en 1954 à Hilvarenbeek (Pays-Bas), vit et travaille à Montpellier
Site internet de l’artiste : https://www.bram.org/


Jan Robert Leegte

Scrollbar composition

2000


Jan Robert Leegte a pu présenter son travail en ligne comme une forme de sculpture du net, dont il s’est appliqué à explorer les propriétés comme s’il s’agissait d’un matériau.

L’un des éléments centraux de cette pratique a été le motif de la barre de défilement, ou « scrollbar », élément de design essentiel du navigateur internet, que l’artiste a utilisé comme base de ses compositions. Il construit à partir de ce motif des structures géométriques abstraites, intégrant comme événement dynamique le mouvement automatisé des barres de défilement, privé de toute fonction pratique, dont le spectateur ne peut que tenter d’interrompre l’absurde manège.

En faisant reposer ses compositions sur des éléments de design numérique qui fluctuent d’une version à une autre d’un navigateur, et d’un format ou d’une résolution d’écran à une autre, il réalise des œuvres dont le rendu visuel a fortement évolué en l’espace d’une vingtaine d’année, et reflète une forme d’impermanence des productions réalisées pour internet.

Un exemplaire de cette œuvre est aujourd’hui conservé au Stedelijk Museum, à Amsterdam.  

Jan Robert Leegte

Né en 1973 aux Pays-Bas, vit et travaille à Amsterdam
Site internet de l’artiste : https://www.leegte.org/


Carin Klonowski

Img214270417

2014

 

Portant notamment sur l’étude des dispositifs du projecteur et de l’écran, le travail de Carin Klonowski porte sur les modes d’apparition, de reproduction et de détérioration de l’image technologique.

Dans la lignée de ces recherches, l’œuvre Img214270417 repose sur l’exploitation d’une anomalie d’affichage, à travers un protocole répété pendant une durée d’un mois, jusqu’à ce qu’une mise à jour de son système en empêche la poursuite : « Chaque jour, le blog présente un nouveau gif animé, somme du précédent et d’une nouvelle image : la même que celle de la veille. Les images sont le fruit de l’enregistrement d’une image, Img214270416.jpg, puis d’une capture d’écran de sa miniature, puis d’un enregistrement de cette miniature, et ainsi de suite… Un défaut d’affichage modifie peu à peu l’image, celle d’origine se dégrade chaque jour. »
Également marquée par la peinture romantique et l’abstraction américaine du « colorfield painting », Carin Klonowski développe avec cette œuvre un travail sur l’altération de l’image numérique, dont l’épuisement est à l’origine de nouvelles formes, indépendantes de tout contrôle formel, et de toute indexation au réel.

 

À l'attention des personnes photosensibles : cette œuvre présente des clignotements de couleurs et de lumières d'une certaine intensité. 

Carin Klonowski

Née en 1989 à Nice, vit et travaille à Paris, Chelles et Clermont-Ferrand
Site internet de l’artiste : https://carineklonowski.net/


Jonas Lund

What you see is what you get

2012

Collection Klinkhamer


Depuis ses premiers développements à la fin des années 2000, l’œuvre de Jonas Lund se nourrit d’un regard critique sur les technologies numériques ainsi que sur le monde de l’art. Cette œuvre, intitulée What you see is what you get, fait écho à une expression désignant en informatique des interfaces intuitives, permettant de voir directement à l’écran le résultat final : elle consiste en réalité en un dispositif qui enregistre la résolution des différents écrans des internautes qui consultent le site, et les reproduit dans l’ordre chronologique par l’affichage de rectangles de tailles correspondantes
Si cette œuvre évolutive trouve un écho dans les réflexions menées, à travers l’histoire de l’abstraction, sur le cadre comme élément déterminant de la composition d’une œuvre, elle souligne d’abord la manière dont chacune de nos présences sur internet peut produire une trace.

Cette question de la surveillance en ligne, récurrente dans le travail de Jonas Lund, a également croisé en 2014 sa pratique de l’abstraction à travers l’œuvre Studio Practice : celle-ci permettait à des spectateurs en ligne d’observer en vidéo son travail d’atelier, et de suivre un processus de production et de sélection collective d’œuvres peintes.

Jonas Lund

Né en 1984 à Linköping (Suède), vit et travaille à Amsterdam
Site internet de l’artiste : https://jonaslund.com/


Rafael Rozendaal

into time .com

2010

Collection Nur Abbas

 

Depuis le début des années 2000, Rafael Rozendaal a réalisé une centaine d’œuvres en ligne qui reposent sur une fascination pour le mouvement des images et l’interaction dans leurs formes les plus élémentaires.

into time .com est la première au sein de ce corpus à explorer la question de l’abstraction, balayant l’écran d’un constant dégradé entre deux couleurs choisies aléatoirement. Chaque clic du spectateur divise l’écran en deux, ajoutant un nouveau dégradé. À travers ces règles simples, Rafael Rozendaal propose une réflexion sur la composition de l’image, où chaque plan dispose de son propre mouvement, de sa propre respiration. Il réalise également une œuvre jouant des spécificités de son médium : une grande capacité de variabilité, dans laquelle le public joue un rôle actif, ne pouvant cependant pas excéder un protocole dont les détails lui restent inaccessibles, et dans lequel une dimension aléatoire est centrale.    
Rafael Rozendaal poursuit notamment cette réflexion sur l’abstraction en ligne en 2016, avec la réalisation de l’extension Abstract Browsing, qui permet au navigateur de transformer en compositions abstraites les données qui lui sont soumises. 

Rafael Rozendaal

Né en 1980 à Amsterdam, vit et travaille à New York
Site internet de l’artiste : https://www.newrafael.com/


Nicolas Sassoon

Ridge 11

2016

 

Artiste français installé à Vancouver, Nicolas Sassoon s’est particulièrement illustré par ses productions autour du format .gif, forme minimale d’animation numérique ayant fortement nourri la culture internet du « meme », après avoir été un élément essentiel de la décoration des pages personnelles et blogs des années 1990 et 2000.

Si cette technique lui permet de créer des compositions figuratives, il l’a également utilisée pour développer ses Patterns, plages hypnotiques de motifs abstraits en mouvement, reposant sur un effet de moiré obtenu par la superposition de deux images. Il s’inscrit alors dans une généalogie qui remonte au graphisme sur ordinateur du début des années 1980, lui-même inspiré de motifs textiles issus des premiers métiers à tisser mécaniques programmables, apparus au début du 19e siècle.

À travers la déclinaison de ces formes géométriques simples, c’est une histoire du lien entre abstraction et arts décoratifs que ravive sous une forme numérique Nicolas Sassoon, dont les motifs auront en retour donné lieu à une collaboration en 2017 avec un grand groupe du textile industriel.

Nicolas Sassoon

Né en 1981 à Marseille, vit et travaille à Vancouver
Site internet de l’artiste : http://www.nicolassassoon.com/


Claude Closky

Rectangulaire

2015

 

Depuis la fin des années 1990, Claude Closky est l’un des artistes français s’étant consacré à l’art en ligne de la manière la plus constante et la plus remarquée, réalisant l’une des premières œuvres acquises dans ce domaine par le Musée National d’Art Moderne, Calendrier 2000. Parmi les sites réalisés par l’artiste, nombreux sont ceux à prendre forme abstraite, des monochromes de Red Alert or Black Hole à l’ensemble des One Minute Drawings publiés jour et nuit, minute par minute, tout au long de l’année 2010. 
Dans le cadre du programme Les Nouveaux Commanditaires, Claude Closky est sollicité en 2015 par l’association Paste, regroupant des anciens élèves du Master professionnel Sciences et techniques de l’exposition de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Il propose alors Rectangulaire : un site internet générant une composition géométrique à partir du nom du visiteur, qui pourra ensuite obtenir en fichier .png une carte de visite prête à l’impression. Le résultat sera toujours le même pour un nom donné, mais le processus arbitraire qui permet d’aboutir à cette forme restera invisible pour le visiteur.

Par le titre de l’œuvre, Claude Closky renvoie au format de la carte de visites comme à celui du tableau. Il place ainsi malicieusement ce système de production de formes dans la lignée de l’abstraction géométrique, dont certains représentants, comme François Morellet, ont également imaginé des systèmes de compositions prenant l’alphabet comme point de départ.

Claude Closky

Né en 1963 à Paris, où il vit et travaille
Site internet de l’artiste : https://ww.closky.info/