le cinéma du musée

Les films de la Collection

Chaque mercredi à 15h, découvrez un film de la Collection !

Texte Chaque mercredi à 15h, découvrez un film de la Collection !

Chaque semaine, nous vous présentons ici une œuvre cinématographique issue de nos collections. Comme une salle de cinéma dématérialisée, ce nouvel espace de programmation vous offre une occasion inédite de découvrir des films à la croisée des avant-gardes, du cinéma expérimental, du documentaire et du film d’artiste. Chaque film est accompagné d’un commentaire, ​d’une analyse ou ​d'une mise en dialogue avec d’autres œuvres des collections du Musée national d’art moderne.
 
Découvrez la singularité de l’image en mouvement au sein de l’histoire de l’art moderne et contemporain !

20 mai - 26 mai : Grand Littoral (2003) de Valérie Jouve et Marseille vieux port, (1929) de László Moholy-Nagy
27 mai - 2 juin : Mass for the Dakota Sioux, (1963-1964) de Bruce Baillie

Archives des séances passées :

1er avril - 7 avril: Les Mains négatives (1979) de Marguerite Duras
8 avril - 14 avril : La Première partie du roi Henri IV de double V Shakespeare : une analogie (1972) de Joëlle de la Casinière
15 avril -21 avril :  Au Printemps (1929) de Mikhail Kaufman
22 avril - 28 avril : Deux fois (1969) de Jackie Raynal
29 avril - 5 mai : L’Eau de la Seine (1982-1983) de Teo Hernandez
06 mai - 12 mai : Le journal de Gloumov (1923) de Sergueï M. Eisenstein
13 mai - 19 mai : Nuits électriques (1928) d'Eugène Deslaw

Bruce Baillie - Mass for the Dakota Sioux, 1963-1964

Film 16 mm (numérisé), noir et blanc, sonore, 20 min. 10 sec. (AM 1975-F0013)

Texte

(Photogrammes) © droits réservés © photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Service de la documentation photographique du MNAM/Dist. RMN-GP

Disparu le 10 avril 2020 à l’âge de 88 ans, le cinéaste Bruce Baillie a été l’un des plus grands poètes du cinéma indépendant américain. Ses films, situés à la croisée du documentaire et de la fiction, oscillent entre la description du réel et la recherche formelle. Aux haïkus de ses débuts succèdent des formes plus longues où l’influence esthétique du travail filmique de Stan Brakhage (1933-2003), se combine avec sa position politique de pacifiste idéaliste s’opposant à la guerre du Vietnam et aux idéaux consuméristes. Portée par une sensibilité remarquable à la forme, la texture de l’image et la couleur, son œuvre, profondément poétique et lyrique, traduit les conflits qui se nouent dans la rencontre de la nature et de la civilisation occidentale. Élégiaque et héroïque, Mass for the Dakota Sioux (1963-1964) est une ode teintée de mélancolie, un « requiem » selon les termes de son auteur, au paysage américain éternel. Cette épopée cinématographique puise dans la mythologie américaine et dans ses cultures séculaires (amérindiennes, folk et pop) - les éléments d’une prose filmique à travers laquelle la quête d’une innocence perdue s’éprouve dans la confrontation des corps en mouvement et de l’immensité du paysage.

Parole d’artiste

Texte Parole d’artiste

Bruce Baillie, Mass for the Dakota Sioux, 1963-1964, Film 16 mm, noir et blanc, sonore, 20 min. 10 sec. Achat 1975 (Photogrammes) © droits réservés © photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Service de la documentation photographique du MNAM/Dist. RMN-GP

« Mass est un requiem réalisé à l’occasion de l'assassinat du président Kennedy. Cela a été un moment triste pour beaucoup de gens. Je revenais d'un long voyage solitaire dans les Dakotas, où je suis né. Je ne me souviens pas si j'ai tourné quelque chose pendant ce voyage - je ne pense pas - mais je savais que j'étais dans un film. Une nuit après mon retour, je suis resté debout toute la nuit - une des rares fois où je reste debout toute la nuit - et j'ai écouté les messes de requiem jouées à la radio, surtout celle de Mozart. C'était tellement beau. Vous savez, les Celtes aiment répondre au monde par la tristesse. C'est très profondément enraciné en moi, et peut-être en vous aussi. La messe de requiem est une façon non celtique de célébrer la mort avec joie. Je savais donc que je faisais une messe, mais là encore, c'était une nouvelle information pour moi. Je vais tomber sur des catholiques qui pensent que je suis catholique. Mais je n'ai étudié la messe que pendant une courte période afin de faire mon travail, et puis je l'ai oubliée. […]

Le film possède une thèse critique très forte : il est contre la société contemporaine, les bâtiments, la pollution - tout le reste - mais pour la joie au moins implicite de la nature et de l'égoïsme et de l'être humain ! […]

Nous ne pouvons pas laisser de côté dans cette discussion à propos de Mass l'hommage aux aborigènes américains, les peuples originels qui ont été considérés par les célébrants de la Sainte Messe comme des sauvages impies. Le héros du film est un hommage aux indigènes du Dakota, aux Sioux Lakota en général et à toutes leurs tribus, et c'est un hommage au meilleur de l'homme qui gît sur le trottoir, mort déjà au début du film et enlevé plus tard par les célébrants : le corps de tout le monde emporté lors de la célébration de la Sainte Eucharistie. C'était aussi un hommage au poète (et plus particulièrement à Jean Cocteau). J'ai représenté le don de la poésie comme un défunt, disparu. Le film est une célébration de ce qui a disparu de notre milieu hystérique de matérialisme et de “ploucitude technologique”. »

Traduction d’un extrait de l’entretien avec Bruce Baillie par Scott MacDonald, A Critical Cinema 2. Interviews with Independent Filmmakers, Berkeley - Los Angeles, University of California Press, 1992, pp. 124-125.

Biographie

Texte Biographie

Portrait de Bruce Baillie, Bard College, NY 1976 © droits réservés © Bruce Baillie

« Bruce Baillie fonde le Canyon Cinema qui, de salle de projection pour films d’avant-garde, devient par la suite coopérative de distribution (toujours en activité dans la région de San Francisco). Il réalise la majeure partie de son œuvre au cours d’une période très féconde, entre 1960 et 1970. Depuis lors, affaibli par une maladie du foie, Baillie n’a fait qu’un seul film, Roslyn Romance (Is It Really True?, 1977), mais il a montré des extraits d’un film dans lequel il joue le rôle d’un cardinal, a énormément travaillé en vidéo et tenu une rubrique sur la santé et les maux, sous le pseudonyme de Dr Bish.

Qu’il ait été directeur de salle de cinéma, professeur ou éditorialiste, Baillie a toujours eu un faible pour l’excentricité : utiliser par exemple des bananes en guise de tickets d’entrée aux projections, ou faire collecter les ordures du campus par ses étudiants du Bard College. Ce comportement lui valut la réputation de “Maître Zen” des cinéastes américains d’avant-garde.

Dans presque tous ses films Baillie adopte un ton prophétique, déplorant les horreurs de l’urbanisation et de l’uniformisation et idéalisant la présence des cultures indiennes et amérindiennes dans la culture et le paysage américains. Mr Hayashi (1961) est un court métrage haïku, portrait d’un homme que Baillie décrivait comme “un véritable saint incarné”. Les titres mêmes des trois films marquants de sa maturité artistique, To Parsifal (1963), Mass for the Dakota Sioux (1963-1964) et Quixote (1964-1965), suggèrent la fusion entre héroïsme, élégie et ironie, caractéristique de toute son œuvre.

On peut avancer qu’une symbiose certaine avec les films de Stan Brakhage a poussé Baillie à trouver son identité cinématographique propre : il fut le premier cinéaste, et sans doute le plus éminent, à subir l’influence de Brakhage, ce qui transparaît dans son maniement de la caméra, dans l’utilisation d’épreuves couleur et noir et blanc, et surtout dans le montage des films de 1963-1965. Même en travaillant selon la rhétorique visuelle de Brakhage, il sut garder sa position politique personnelle en contestant la guerre du Vietnam, le déferlement urbain et le mythe du progrès.

Par la suite, de 1966 à 1968, Baillie s’éloigne du style de montage de Brakhage pour réaliser une remarquable série de films très courts. Deux d’entre eux – Still Life, All My Life – ne durent que le temps d’une prise de vue, avec une bande sonore minutieusement composée. Le plus long et le plus complexe des films de cette période, Castro Street, s’attarde sur les images d’un chantier de chemin de fer. Les trains sont des objets quasi obsessionnels des films de Baillie, parce qu’ils mettent en évidence une contradiction entre la volonté acharnée de maîtriser le paysage américain au nom du progrès, et la fascination quasi nostalgique pour la conquête du milieu par les voies de chemin de fer : la superbe juxtaposition du train de marchandises et des fleurs dans To Parsifal, avait été un symbole naturaliste par la puissance de son montage.

Quoi qu’il en soit, le film le plus brakhagien de Baillie, Quick Billy (1967-1970) est plus ou moins composé selon le plan du Livre tibétain des morts, en quatre parties (comme Dog Star Man), avec un prélude (qui peut être épilogue) de six bobines sans coupures, rappelant le style de certains de ses films des années 1966-1968.

Baillie est l’héritier conceptuel de Ron Rice, dont le film The Flower Thief (1960) précisait le profil héroïque de la contre-culture cinématographique des années soixante à San Francisco. Mais c’est l’influence de Brakhage, et non celle de Rice, qui l’amena à exprimer les contradictions de la culture américaine en images complexes plutôt qu’en récits épiques. Personne, dans l’avant-garde américaine, n’a jamais surpassé son art de trouver des images à la fois belles et conflictuelles. »

P. Adams Sitney, « Bruce Baillie », dans L’Art du mouvement. Collection cinématographique du Musée national d’art moderne. 1919-1996, sous la direction de Jean-Michel Bouhours, Paris, Editions du Centre Pompidou, 1996, p. 37.

Pour aller plus loin

Ruth Anderwald et Leonhard Grond
This Kind of Thing - He and Us (Bruce Baillie), 2000-2002
Film Super 8 transféré sur DV, noir et blanc / couleur, sonore, 24 min (vostf).

 

Texte

Ruth Anderwald et Leonhard Grond, This Kind of Thing - He and Us (Bruce Baillie), 2000-2002, Film Super 8 transféré sur DV, noir et blanc / couleur, sonore, 24 min. (Détail) © droits réservés © photo : Ruth Anderwald et Leonhard Grond

This Kind of Thing - He and Us (Bruce Baillie) est un portrait filmé de Bruce Baillie, un personnage mythique de la scène du cinéma expérimental de la Californie du Nord. Produit sans scénario ni plan de tournage, le film se situe quelque part entre le home movie et le documentaire. Il intègre le hasard et la discontinuité, répète les mêmes séquences en boucle, alterne entre la couleur et le noir et blanc, et est entrecoupé d'images vides, floues ou inversées. La bande sonore est constituée d'un monologue improvisé de Bruce Baillie qui se déroule sans interruption, suivant son flux de pensée discontinu. Ce film reproduit ainsi de manière mimétique l'esprit de certains films de Bruce Baillie, notamment ceux dans lesquels le cinéaste s'est efforcé d'explorer, à travers des relations non illustratives entre le son et l'image, le pouvoir du cinéma à susciter, au cœur même de l'acculturation moderne, une relation plus profonde ou plus authentique entre l'individu et la nature ou le réel.

Texte

Portrait de Bruce Baillie, 1973 © droits réservés © Bruce Baillie

Lisez le portrait de Bruce Baillie par le critique et théoricien P. Adams Sitney dans Artforum, 23 avril 2020 et retrouvez Sitney et Baillie en conversation lors de l’édition 2016 du festival « Art of the Real » au Lincoln Center (New York)