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Avec l'exposition numérique « Sans objet », naviguez dans l'abstraction !

À l'heure où l'art numérique fait l'objet d'un engouement inédit via notamment les fameux « NFT », le Centre Pompidou consacre à cette forme de création une exposition exclusivement en ligne. Son titre, « Sans objet », est autant un clin d'œil à la culture Internet qu'à l'histoire de l'abstraction. Réunissant neuf artistes du Net art, l'exposition présente leurs créations abstraites, conçues spécifiquement pour le navigateur Internet, un dispositif pouvant rappeler celui du tableau. Décodage avec son commissaire, Philippe Bettinelli.

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À partir du milieu des années 1990, de nombreux artistes se sont saisis d’Internet comme d’un médium artistique, réalisant des œuvres prenant la forme de sites web – dans la lignée des expériences télématiques des décennies précédentes, et notamment des œuvres sur Minitel des années 1980. À l’aune de certaines de ces créations, souvent regroupées sous le terme de « net art », il serait tentant de voir dans le navigateur Internet un nouvel avatar du tableau, qui est comme lui un cadre, délimitant une image en deux dimensions. Penser cette analogie, c’est inviter à voir, dans les productions des artistes qui se sont appropriés cet outil, une potentielle filiation avec une histoire de la peinture, et prendre le risque d’un écueil méthodologique, qui consisterait à n’aborder qu’un aspect de ce qu’Internet permet en tant que médium artistique. L’exemple des pratiques abstraites, au cœur de l’exposition en ligne « Sans objet », est à ce titre intéressant. Si celles-ci permettent de lire différents degrés de liens entre œuvres en ligne et œuvres peintes, elles rappellent dans le même temps leur irréductible différence – et avec elle ce qui relève de ce que l’historien de l’art Clément Greenberg présentait comme « la spécificité du médium » dans « La Peinture moderniste ».

 

« Sans objet », une exposition en ligne à retrouver ici.

 

Lorsque Miltos Manetas réalise son jacksonpollock.org, qui permet à l’utilisateur de créer d’un mouvement de souris des œuvres rappelant les productions de cet artiste emblématique de l’abstraction américaine, il joue à souligner les différences entre l’œuvre du peintre et les images produites par son site, qu’il qualifie de « Cartoon Pollock ». Si ces images, immanquablement, tournent autour de la peinture de Jackson Pollock sans l’atteindre, la lumière émanant de ces tableaux de pixels réalise paradoxalement une prophétie de Clyfford Still, autre artiste majeur de l’abstraction américaine qui annonçait dans une lettre à Betty Freeman en 1960 : « Les peintures porteront leur propre feu. » L’artiste Annie Abrahams, ayant longtemps pratiqué la peinture avant de se lancer dans le net art, réalise avec Moving Paintings un site qui pourrait appeler la même citation : une œuvre dont les formes changeantes reposent sur le plaisir simple du mouvement des images, qui doit, selon elle, rappeler celui d’un feu de cheminée. Par son titre évoquant les « moving pictures », cette œuvre semble également convoquer une tradition cinématographique, rappelant que si le navigateur Internet peut être rapproché du tableau, il pourrait l’être de l’écran de cinéma, de télévision, comme, de manière plus évidente encore, de l’écran de l’ordinateur – avec lequel il ne se confond pas, bien qu’il lui soit indissociable.

Avec Web-Safe, une œuvre reposant sur 212 monochromes de couleurs produits par le navigateur Internet, et non lus par celui-ci, Juha van Ingen réalise une œuvre abstraite radicalement spécifique à ce médium. Elle s'inscrit formellement dans l’histoire du monochrome peint comme dans celle du cinéma expérimental, en particulier celle du cinéma structurel, ayant souvent eu recours à des photogrammes de pure couleur. De la même manière, si Carin Klonowski propose, avec Img214270417, une œuvre construite à partir d’un glitch de Photoshop, et donc produite par le pur aléa d’un outil numérique, elle le fait par une succession d’images rapide pouvant rappeler le cinéma expérimental, dans un dispositif où le scrolling du visiteur et le battement du fichier .gif semblent rejoindre le scintillement du flicker. On sait que Carin Klonowski a pu nourrir sa pratique d’une connaissance de l’histoire du dégradé coloré, de la peinture romantique au Colour Field Painting : c’est littéralement un champ de couleur pure que propose de son côté Rafael Rozendaal pour into time .com, choisissant deux couleurs aléatoires pour produire des effets de dégradés constants. Il se livre alors à un exercice de révélation du temps, mis en avant par la respiration des changements de couleur, mêlant rythme et algorithme. Chaque clic crée une nouvelle partition dans l’espace, dans un jeu de composition rappelant le goût affirmé de l’artiste pour la peinture abstraite minimale du mouvement néo-géo, dans les années 1980 – Rafael Rozendaal ayant réalisé plusieurs sites faisant écho, par exemple, à la peinture de Peter Halley (comme Neo Geo City . com ou l'extension de navigateur Internet Abstract Browsing). Le champ des référents se mêle, inscrivant ces œuvres dans une histoire des formes dont elles constituent un nouveau chapitre, et non un champ imperméable et strictement autonome.

 

L'œuvre What you see is what you get propose une réflexion sur les traces que nous laissons lors de nos visites numériques – et avec elles sur le spectre de la surveillance en ligne.

 

 

L’écueil méthodologique énoncé en ouverture de ce texte reste cependant entier, et avec lui le risque d’assigner abusivement ces œuvres à des référents ancrés de plus longue date dans notre culture visuelle et artistique. L’œuvre de Jonas Lund, What you see is what you get, proposant l’affichage successif de rectangles venant progressivement obscurcir l’écran, en offre un bon exemple. La proximité du titre de l’œuvre avec la maxime de Frank Stella, « what you see is what you see », et sa composition en rectangles imbriqués, qui rappelle les réflexions menées par ce pionnier du minimalisme sur le cadre comme point de départ de la composition, pourraient inviter à rapprocher les deux artistes. Le champ de référence de l’œuvre est cependant ailleurs : l’expression du « what you see is what you get » relève du plein domaine de l’informatique, et les rectangles affichés ne sont autres que les traces des résolutions des écrans de l’ensemble des visiteurs du site, présentés dans leur ordre de consultation. Si l’œuvre repose sur un jeu de composition géométrique dont les décisions formelles sont déléguées à un protocole, dans la lignée de certaines productions de l’art minimal et conceptuel, elle ne trouve pas sa raison d’être première dans un positionnement vis à vis de cette tradition, mais dans une réflexion sur les traces que nous laissons lors de nos visites numériques – et avec elles sur le spectre de la surveillance en ligne.

À travers des œuvres comme Scrollbar composition, Jan Robert Leegte explore les éléments constitutifs d’Internet en tant que médium ; dès 1997, avec son œuvre Scrollbars, il prend pour premier outil formel la barre de défilement, servant de point de départ à une composition abstraite. L’analogie choisie par l’artiste n’est alors pas celle de la peinture, quoique cette œuvre entretienne une parenté formelle avec l’histoire de l’abstraction géométrique, mais de la sculpture, que l’artiste prend comme référent dans son ambition de travailler la matière du net – matière mouvante, fluctuante, qui fait évoluer son œuvre au rythme des mises à jour et au gré des transformations des logiciels qui la lisent. Il n’est pas anodin qu’à rebours, il ait pu amener ces éléments dans l’espace de la sculpture, proposant des œuvres jouant sur la projection de barres de défilement sur des volumes minimaux posés au sol de la galerie, et rendant physiquement palpable le matériau qu’il aura choisi en ligne (voir notamment Scrollbar, 2002). De la même manière, un singulier retour au tangible a pu s'opérer autour d’un des Patternsde Nicolas Sassoon : l’une de ses compositions abstraites en mouvement, fondée sur un effet de moiré, a en effet servi de point de départ à une collection du groupe textile Uniqlo en 2017. Une histoire, non plus de l’abstraction peinte, mais de l’abstraction comme pan des arts décoratifs est alors réactivée ; Nicolas Sassoon semblant retrouver les premiers métiers à tisser programmables, qui, au début du 19e siècle, précédaient par le point textile l’esthétique du pixel.

Ce passage du numérique au physique est également le mode opératoire de Rectangulairede Claude Closky, un générateur de cartes de visites abstraites, produites à partir des noms que ses utilisateurs soumettent à l’œuvre. Réalisée dans le cadre du programme Les Nouveaux Commanditaires pour Paste, une association d’anciens élèves de l’université Paris I, elle permet de télécharger des fichiers .png prêts à l’impression. Cette œuvre interactive et générative, dont le titre joue du format du tableau comme de celui des cartes qu’elle produit, clôture l’exposition « Sans objet » d’un objet bien réel, à la manière d’une carte postale dont on pourrait se faire l’acquéreur en quittant l’espace de visite pour la librairie du Musée. L’occasion de rappeler que si penser un Internet de pure image est réducteur, cette opération permet de faire l’économie d’une autre analogie récurrente, celle du navigateur Internet et du livre, dont il partage les pages et les signets : une indexation d’Internet au texte qui a largement occupé certaines des premières productions des artistes du net.art, et que cette publication en ligne ne peut démentir. ◼