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Chez Orianne Ciantar Olive, une jeunesse ukrainienne qui rêve d'une insouciance perdue

Invitée par le festival Hors Pistes, la photographe Orianne Ciantar Olive y présente À Cœur, une œuvre interactive et immersive. Comme un prolongement de @_stuck_in_here_, le compte Instagram qu'elle a lancé au début du conflit en Ukraine, et pour lequel elle collecte les images du quotidien d'une jeunesse prise au piège de la guerre. Rencontre.

± 8 min

Orianne Ciantar Olive appartient à une jeune génération de photographes, qui n'hésite pas le temps d'un projet, à remiser son appareil favori pour se lancer dans la collecte, via les réseaux sociaux, de photographies prises par d'autres qu'elle met en scène. C'est ainsi qu'est née son installation immersive À Cœur, présentée dans le cadre du festival Hors Pistes — le prolongement d'un compte Instagram, puis d'un livre, Stuck in here, photographies d'une jeunesse coincée dans la guerre. La jeune femme (elle n'a pas quarante ans) en faisait d'ailleurs la présentation, en début d'année, aux côtés d'Hélène Mutter, dans un bar culturel du 19e arrondissement fondé par un collectif d'artistes et de journalistes. L'occasion d'échanger quelques phrases sur l'avenir de la photographie et du photojournalisme à l'ère des réseaux sociaux et de la photo instantanée prise au smartphone.

Le 24 février 2022, date du début de l'agression russe vis-à-vis de l'Ukraine, Orianne Ciantar Olive s'interroge : des confrères, des consœurs lui demandent des gilets pare-balles pour partir couvrir ce conflit de haute intensité, sans expérience du terrain. De quelle légitimité se revendiquer pour couvrir un théâtre de guerre ? Faut-il encore montrer des photos d'exactions, de ruines, de combats… vues, revues jusqu'à la nausée ? N'y a-t-il pas un risque de lassitude face à ces images ?

 

Les histoires de guerre, pour sa part, elle connaît : cinq ans déjà qu'elle se rend à Sarajevo pour y réaliser des portraits d'ados dont les parents étaient pris au piège de 1991 à 1994. Puis il y a le Liban aussi, où elle va souvent. Là encore, nulle image de combat ni de violence, mais des impressions d'une vie de tous les jours, troublée par un regard, ou un détail de la composition qui en dit long. « La question des civils, je l'ai beaucoup en tête. Leur quotidien est rarement raconté. Montrer des scènes ordinaires me permet de susciter un intérêt pour une zone de conflit. » Sarajevo, Beyrouth… de ces deux villes sacrifiées, Ciantar Olive présente prochainement des clichés à la biennale d'architecture de Venise. Des images qui, espère-t-elle, invitent le public à se décentrer, à changer de point de vue.

 

La question des civils, je l'ai beaucoup en tête. Leur quotidien est rarement raconté. Montrer des scènes ordinaires me permet de susciter un intérêt pour une zone de conflit.

Orianne Ciantar Olive

 

C'est déjà de décentrement qu'il s'agit quand, en 2018, la jeune photojournaliste largue les amarres, traverse une partie de l'Europe suite à « une déroute personnelle » pour atterrir, enfin, dans l'actuelle capitale de la Bosnie-Herzégovine. Au moment de la guerre, elle habitait en Guyane. Sarajevo n'était alors qu'un fantasme nourri par le trait d'Enki Bilal ou les chroniques du reporter de guerre Paul Marchand, « un mec clivant, mais fascinant, concède-t-elle. Ma vocation ? C'est grâce à lui ». Elle passe des heures, des jours à arpenter la ville baignée de lumières crépusculaires d'où elle tire sa propre écriture personnelle et artistique. Comme si se perdre dans un dédale de ruelles avait été le moyen de se (re)trouver. Puis elle photographie des jeunes devant un lycée, puis encore et encore… « J'écoutais leurs histoires, je me suis identifiée à eux », confie-t-elle, nostalgique d'un passé pas si lointain. C'est ainsi qu'est née Sous les étoiles d'Andromède, à mi-chemin entre série documentaire et recherche personnelle, présentée prochainement au Mans, dans le cadre des Photographiques.

Mais avant d'être artiste, la native de Marseille a commencé par le photojournalisme, auquel elle a été formée. De son métier d'alors elle avait une conception très ouvrière : « On m'envoyait sur une mission, je couvrais l'événement et je rentrais avec les clichés. Je faisais le job. Point », lâche-t-elle sans regret ni amertume. Elle était observatrice du monde, avant d'avoir quelque chose à en dire, à en révéler. Ça lui a donné une liberté qu'elle n'avait pas, une liberté du point de vue, et le bonheur de pouvoir prendre le temps d'un questionnement esthétique, renouant ainsi avec ses études de cinéma qui lui ont permis de découvrir de grands noms de la photographie, comme Raymond Depardon ou Seamus Murphy.

 

À l'en croire, photographe, elle le serait devenue par hasard. D'abord, en récupérant le Nikon FM de son père, amateur éclairé, membre de comités de soutien à la construction du Centre Pompidou (la boucle est bouclée). Un excellent Reflex avec lequel elle travaille encore, lorsqu'elle n'utilise pas son Olympus Pen, un demi-format lui permettant de doubler le nombre de vues d'une pellicule, comme une envie insatiable de capturer le monde sur du 24 × 36. Cette pratique quotidienne et compulsive de la photographie lui vaut une première exposition en 2004, à Alep (elle vit alors en Syrie), alors qu'elle n'a que 23 ans et déjà un œil sûr.

 

Les meilleures photos sont celles qui n'existent pas.

Orianne Ciantar Olive

 

Un Proche-Orient qui ne la quitte pas vraiment, car à peine a-t-elle eu le temps de souffler à Paris que la lauréate 2022 de la bourse de soutien à la création contemporaine du Cnap (Centre national des arts plastiques) doit repartir pour le Liban afin d'y poursuivre son travail prenant pour matière centrale la lumière et le soleil. Et lorsqu’on lui demande quelle serait, selon elle, la recette d’une bonne photo, elle répond, après un brin d’hésitation : « Les meilleures photos sont celles qui n'existent pas. » Nous n'en saurons pas davantage. ◼