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Portrait d'Olivier Cadiot par J-L Guérin

Olivier Cadiot : « D’accord, je meurs pas. »

À l'occasion des « Nuits de la lecture » l'écrivain Olivier Cadiot présente au Centre Pompidou son tout nouveau texte, Médecine générale, qui vient de paraître aux éditions P.O.L. Trois sessions de lectures par Cadiot lui-même, Jean-Max Colard, et par le comédien Laurent Poitrenaux, diffusées en direct sur Internet à partir du jeudi 21 janvier. Portrait d'un auteur à la fois romancier et poète, toujours sur une ligne de crête.

± 7 min

« D’accord, je meurs pas » : sans vouloir spoiler le tout nouveau livre d’Olivier Cadiot, Médecine générale, on s’autorisera juste à en citer sa dernière phrase. Car si elle ne dénoue rien du « premier vrai roman » d’Olivier Cadiot publié par les éditions P.O.L., elle sonne et résonne à nos oreilles comme un aveu de la part de son auteur. Dans la structure du récit, cette déclaration renvoie aux mots du testament de son demi-frère, « si je meure… », que le narrateur accompagne dans le corbillard en direction de la Touraine : c’est l’ouverture sombre et sobre du roman, son départ autobiographique. La suite sera plus fantaisiste, avec trois personnages partis à la recherche d’un « deuil express », comme s’il fallait absolument éloigner la mort et tous nous divertir de ce début funèbre. Au passage, Olivier Cadiot nous a révélé avec drôlerie le vrai mot de la fin : « Ce qui s’est passé avec ce livre a été assez étrange. J’avais ce début autobiographique sur la mort de mon demi-frère, et ensuite je suis parti vers des aventures avec mes trois personnages, mais entre temps, il m’est un peu arrivé ce que le livre racontait. C’était vraiment troublant. J’avais l’impression que ma vie était rattrapée par l’écriture, ou programmée par elle. C’est pour ça qu’à la fin du livre, j’ai écrit "D’accord, je meurs pas". Quitte à suivre ce qui est dans le texte, autant être positif ! ».

 

 


Mais si cette phrase, « je meurs pas », avec sa petite licence grammaticale et l’omission du « ne » de négation, peut nous apparaître comme un mot de l’écrivain, c’est aussi qu’elle renvoie à un autre mot d’auteur, carrément célèbre : « Ich sterbe », « je meurs », les derniers mots prononcés par Tchekhov quand il s’éteint, en juillet 1904, à Badenweiler en Allemagne, une coupe de champagne à la main. Nathalie Sarraute a consacré un texte à cette simple phrase, prononcée en allemand et non dans sa langue russe, par un Tchekhov « établissant le constat de sa mort ». Selon Sarraute, tout Tchékhov est là, sans pathos et sous la forme du diagnostic. On pourrait en dire autant du « D’accord, je meurs pas » qui clôt Médecine générale : tout Cadiot est là, diagnostiqué sans pathos, « d’accord », préférant la « guérison express » à la longue maladie, rétorquant à Tchékhov non pas en réél, non pas en « présentiel », mais dans cette langue étrangère que parlent les vrais livres : l’écriture. 

 

Mourir, pour Olivier Cadiot, ce serait peut-être tout simplement se figer : d’où son écriture hyper-mobile, d’où le débit rapide et saccadé de ses lectures qui ont marqué les esprits et les oreilles dès ses premières lectures publiques vers la fin des années 1980.

 


Mourir, pour Olivier Cadiot, ce serait peut-être tout simplement se figer : d’où son écriture hyper-mobile, d’où le débit rapide et saccadé de ses lectures qui ont marqué les esprits et les oreilles dès ses premières lectures publiques vers la fin des années 1980, d’où ce « facteur vitesse » de sa littérature, selon le mot du commissaire d’exposition du Centre Pompidou et conservateur du patrimoine Michel Gauthier, dans l’essai qu’il a consacré aux « trépidantes robinsonnades » de Cadiot. D’où cet art de la fugue qui fait que le texte se dérobe à toute classification de genre, évoluant entre roman, poème en prose, récit parlé, conte, autobiographie… D’où, surtout, la volonté d’échapper aux étiquettes. Au fil de ses diverses apparitions, Olivier Cadiot a refusé tour à tour d’être catalogué poète sonore, poète conceptuel, romancier, plasticien, se déplaçant sans cesse pour ne pas tomber dans l’ornière d’une posture, et écrivant sur cette ligne de crête qui lui permet de toucher à tout sans s’y trouver enfermé. Tout sauf finir dans un « cercle de poètes disparus », pour citer le film pitoyable et caricatural de Peter Weir, pourtant exactement contemporain du premier recueil de Cadiot, L’art poétic’, paru en 1988.

 

Au fil de ses diverses apparitions, Olivier Cadiot a refusé tour à tour d’être catalogué poète sonore, poète conceptuel, romancier, plasticien, se déplaçant sans cesse pour ne pas tomber dans l’ornière d’une posture, et écrivant sur cette ligne de crête qui lui permet de toucher à tout sans s’y trouver enfermé.

 

 

« Il y a une instabilité chez lui, témoigne le metteur en scène Ludovic Lagarde qui a porté au théâtre tellement de ses textes, une anxiété, un questionnement perpétuel. Cela lui apporte une grande et merveilleuse qualité : Olivier Cadiot veut tout, et pour lui tout doit pouvoir rentrer dans la littérature, tous les genres, tous les arts, le cinéma, la musique, l’installation, mais de manière instable, organique, vivante, jamais figée ». On pourra en prendre toute la mesure lors des trois séances de lecture de ce nouveau texte, Médecine générale, programmées par le Centre Pompidou et diffusées sur le Net à partir de ce jeudi 21 janvier : soit trois manières différentes de lire, et donc de faire vivre un texte.

Ne pas se figer, ne pas mourir, c’est justement élargir le cercle du poète apparu, et notamment en multipliant les collaborations. Par exemple en confiant ses écrits au metteur en scène Ludovic Lagarde et aux lectures du comédien Laurent Poitrenaux, en faisant des tournées au Japon avec Benoît Delbecq, où la poésie se mélange au jazz électro, ou en travaillant aujourd’hui avec Christoph Marthaler : « Il m’a commandé un texte pour la scène en me disant : "tu écris ce que tu veux, mais la situation c’est qu’il y a trois personnages, dont un qui ne parle pas". C’est génial, j’adore, mais qu’est-ce que je fais avec ça ». Cet esprit d’ouverture et cette fuite en avant et sur tous les côtés à la fois l’incite encore à aller du côté de la scène rock et musicale avec le musicien Rodolphe Burger, rencontré tout comme Ludovic Lagarde ou le compositeur Pascal Dusapin, encore un peu étudiants dans le quartier Oberkampf à Paris — « on a réalisé ensemble trois albums correspondant chacun à un voyage, et on réfléchit encore vaguement à en faire un quatrième ».

 

De cette manière, Olivier Cadiot est sans aucun doute le poète français contemporain qui a le plus élargi son audience, qui a exporté son écriture dans d’autres champs artistiques sans jamais se déprendre de son activité d’écrivain, qui a su sortir de la poésie sans jamais la quitter, qui a cherché et trouvé un public au-delà des sphères habituelles de la poésie, jusqu’à se retrouver artiste associé du festival d’Avignon en 2010.

 

Olivier Cadiot est sans aucun doute le poète français contemporain qui a le plus élargi son audience, qui a exporté son écriture dans d’autres champs artistiques sans jamais se déprendre de son activité d’écrivain, qui a su sortir de la poésie sans jamais la quitter, qui a cherché et trouvé un public au-delà des sphères habituelles de la poésie.

 

 

Et quand, au milieu des années 1990, il crée avec le poète Pierre Alféri l’excitante Revue de Littérature générale, véritable laboratoire qui en deux numéros successifs rassemble et sort de l’ombre une ribambelle de nouvelles voix et voies pour la littérature contemporaine, aussitôt après Cadiot et son comparse Alféri renoncent à poursuivre l’aventure et à fonder une collection aux éditions P.O.L. : « nous ne voulions pas devenir les patrons d’une génération d’écrivains ». Jamais d’accord pour se figer, toujours d’accord pour pas mourir. ◼