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Loïc Froissart, « Dans les tuyaux du Centre Pompidou », 2021 - repro page intérieure

Tuyaux dessinés, avec Loïc Froissart

Dessinateur de presse et illustrateur de livres pour enfants, Loïc Froissart signe Dans les tuyaux du Centre Pompidou, un superbe livre illustré (éditions du Centre Pompidou), qui nous emmène dans les coulisses du Musée national d'art moderne. Rencontre avec un passionné d'images et de couleurs.

± 8 min

Né dans le Nord de la France, Loïc Froissart étudie les arts appliqués à Roubaix, puis le graphisme. Baigné dès son plus jeune âge dans l’univers de la bande dessinée, il se tourne finalement, au hasard des rencontres, vers la littérature jeunesse. C’est un univers qu’il connaît peu mais il se passionne pour sa diversité et son potentiel créatif. À partir de 2010, il illustre plusieurs auteurs et autrices jeunesse comme Karine Dupont-Belrhali ou Coline Pierré (Je voulais un chat et j’ai eu une sœur, 2013 ; Le jour où les ogres ont cessé de manger les enfants, 2018) puis propose ses propres textes et devient auteur-illustrateur (Ma cabane, 2016). Les éditions du Centre Pompidou publient en février Dans les tuyaux, un superbe livre illustré qui nous emmène dans les coulisses du Musée national d'art moderne. Rencontre.

Comment s’est façonné le projet du livre Dans les tuyaux du Centre Pompidou ?

Loïc Froissart – J’ai été contacté au printemps 2019 par les éditions du Centre Pompidou qui connaissaient mon travail et qui m’ont approché pour ce projet. Ça m’a plu tout de suite ! C’est un lieu que je fréquente régulièrement. Alors l’idée d’interpréter avec mes dessins ce lieu fou, bizarre, c’était très excitant pour moi, bien qu'un peu intimidant. Je l’ai envisagé dès le départ car nous avons tout de suite parlé d’un grand livre, un grand livre d’images et c’est ce qu’est le Centre : un grand lieu dans lequel on circule, où les images gravitent autour de nous.

 

Dans les tuyaux est un grand livre d’images, et c’est ce qu’est le Centre d’abord je crois : un grand lieu dans lequel on circule, où les images gravitent autour de nous.

Loïc Froissart

 

Le texte vient enrichir l’expérience de lecture et les dessins. Il permet de parler de ce qui se passe dans un musée, de toutes ces choses que l’on méconnaît, surtout lorsqu’on est enfant. Mais mon approche avec le Centre a d’abord été par l’image, j’ai passé beaucoup de temps dans le Musée. Le travail a alors vraiment démarré à l’été 2019. J’ai commencé par un travail de découpage, et puis on s’est mis d’accord sur le chemin de fer, sur ce qu’on allait raconter dans le livre. J’ai ensuite entamé ma phase « d’imprégnation » en passant beaucoup de temps au Centre. J’ai pris des photos, je m’y baladais, je réfléchissais aux angles qui allaient me servir à concevoir mes images. Ça a été une phase d’autant plus importante que le moment où j’ai commencé à réaliser les images correspond au début du premier confinement. J’ai ressenti une double émotion : d’abord la frustration de ne plus pouvoir me rendre sur place, mais d’un autre côté, j’y avais passé suffisamment de temps pour créer à partir de mes souvenirs ! C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que ce n’était finalement pas si mal de me fonder sur des sensations, des impressions que j’avais en tête, plutôt que sur des représentations que j’avais en temps réel.

Où puisez-vous votre inspiration ? De quelle manière naissent ces univers colorés ? 

LF – Je consomme beaucoup d’images et beaucoup de livres. Mais pour les livres documentaires j’ai pensé quand même à deux auteurs que je trouve très importants dans la manière dont ils savent synthétiser les images, les informations. Je pense à Byron Barton, qui est un auteur jeunesse qui a réalisé des albums d’histoires mais aussi des livres documentaires que je trouve absolument magnifiques. Et j’ai également beaucoup pensé aux images de Roxie Munro, une illustratrice américaine qui a fait des couvertures pour The New Yorker. Elle a également fait des livres documentaires sur différentes villes comme New York, Paris ou Londres. Ce sont des images complexes qui fourmillent mais qui sont en même temps très lisibles.

 

Pour Dans les tuyaux du Centre Pompidou, je suis parti des gens qui peuplent le Musée. J’ai capté des attitudes, des looks. J’ai commencé par dessiner une sorte de répertoire de personnages, des foules, avant de dessiner le bâtiment.

Loïc Froissart

 

Pour Dans les tuyaux du Centre Pompidou, je suis parti des gens qui peuplent le Musée. J’ai capté des attitudes, des looks. J’ai commencé par dessiner une sorte de répertoire de personnages, des foules, avant de dessiner le bâtiment. Ensuite j’ai réalisé mes premières esquisses, j’ai imaginé les angles de vue. J’ai attaché une grande importance aux personnages. On les retrouve de page en page. Ils étaient devant la fontaine Stravinsky, puis sont montés voir les expositions, puis se retrouvent peut-être sur la terrasse. C’est un fil rouge, une visite que l’on suit avec les personnages.  

Que représente le Centre Pompidou à vos yeux et comment avez-vous retranscrit et représenté cela dans le livre ?  

LF – J’ai grandi dans une petite ville près de Roubaix où il n’y avait pas de musées, où je n’avais pas facilement accès à la culture. Je crois que j’entretenais alors un rapport un peu froid avec les musées, comme beaucoup de gens d’ailleurs. Les musées me paraissaient intimidants, hermétiques, je n’en maîtrisais pas forcément les codes. Le Centre Pompidou répond un peu à ces inquiétudes-là, c’est un lieu qui semble brasser toutes sortes de personnes et dans lequel je me suis tout de suite senti à l’aise. Je me rappelle ma première visite d’ailleurs, lors d’une colonie de vacances, je devais avoir quatorze ou quinze ans. Ce lieu me paraissait ludique et perméable, je n’avais pas l’impression d’être dans un musée, il n’avait pas l’image que je me faisais des musées.

 

Je me rappelle ma première visite au Centre Pompidou, lors d’une colonie de vacances, je devais avoir quatorze ou quinze ans. Ce lieu me paraissait ludique et perméable, je n’avais pas l’impression d’être dans un musée, il n’avait pas l’image que je me faisais des musées.

Loïc Froissart

 

En ce qui concerne la collection, il y a plein d’œuvres du Musée qui m’intéressent et que je vais revoir avec plaisir. Pour le livre, nous avons opté pour redessiner les œuvres, que ce ne soit pas des photographies par exemple. Avec ce parti-pris-là, je voulais donc choisir des œuvres qui permettent une rencontre avec mon dessin, sans trop les abîmer ou les trahir. Les trois Bleu de Miró, par exemple. 

 

Je suis très inspiré par les visites d’expositions, de musées. Je le suis tout autant par les œuvres que par la manière dont elles dialoguent entre elles et aussi par le public je crois. Une grande partie de mon travail passe par de l’observation. Le musée est une expérience collective où l’on est plusieurs à vivre des choses, à ressentir des émotions. Le rythme de la personne d’à côté n’est pas le même que le nôtre, elle ne s’attarde pas sur les mêmes œuvres, elle ne lit pas les mêmes cartels. Il y a des gens près de nous, et tout à coup on les perd de vue, puis on les retrouve à l’étage du dessus, à l’étage du dessous ! Je suis attentif aux œuvres d’art mais aussi aux gens qui sont là, qui m’entourent et à la manière dont ils les reçoivent.

Quelles rencontres ont ponctué vos recherches et votre travail sur ce livre ?  

LF – J’ai beaucoup interagi avec des personnes du Centre, j’ai pu rencontrer des salariés qui pour certains travaillent au Centre Pompidou depuis plus de vingt ans. Ils m’ont beaucoup aidé et j’ai recueilli beaucoup d’informations qu’il a fallu synthétiser ensuite. J’ai été épaté par les sous-sols. J’ai vu les espaces cachés, les endroits dont on n’imagine pas qu’ils existent. Ce n’est pas dans le livre, il nous a fallu faire des choix... Mais l’atelier d’emballage des œuvres est incroyable par exemple, ou même le studio photo, les réserves. Je me suis senti très privilégié et cela m’a aidé pour le travail d’écriture. J’avais besoin d’informations sur le fonctionnement, sur l’organisation, sur le rythme des gens qui travaillent là et sur leurs expériences. Le texte est assez court donc ce n’est pas facile de restituer cela, d’autant plus que nous avons fait le choix de ne pas nommer les gens que j’ai rencontrés. Mais les textes se basent de toute évidence, sur des retours d’expériences et sur des gens.  

 

Votre livre va être lu par de jeunes lecteurs notamment, qu’aviez-vous envie de leur raconter ?  

LF – Je trouve que ça a du sens de faire un livre pour enfants sur les musées. Il faut leur montrer toutes les énergies qui participent à l’existence d’un lieu tel que celui-là. Avec ce que l’on a vécu dernièrement et que l’on vit encore, c’est primordial de partager cela. Ce sont des lieux incontournables, et il y a des musées dans toutes les grandes villes mais c’est souvent lorsqu’on est privé de quelque chose qu’on en mesure son importance et sa valeur. Beaucoup de gens se sont rendus compte que ce type d’endroit offre de la perspective et c’est ce qui nous manque le plus en ce moment.

 

J’ai passé une partie de mon confinement dans un musée, dans le Centre Pompidou, en le dessinant.

Loïc Froissart

 

Je n’ai pas réussi à travailler immédiatement au début du confinement, j’ai eu cette phase d’hébétude, je n’y arrivais pas. Je sentais un décalage profond entre les images que je produisais et le monde réel qui m’entourait. Puis j’ai réussi à me mettre au travail, j’ai pris plaisir à dessiner des scènes de foules, de gens qui interagissent parce que ça me replongeait dans la vie normale. J’ai passé une partie de mon confinement dans un musée, dans le Centre Pompidou, en le dessinant. Je pense que le livre a cette charge du désir que j’avais de voir les musées et les lieux de culture rouvrir. ◼