
Céline Sciamma, action poétique
On avait quitté Céline Sciamma en 2021, à l’abri de la cabane de sa Petite maman, conte délicat et sobre au réalisme magique à travers lequel la cinéaste revenait aux rivages de l’enfance, après Tomboy, en 2011. Le film semblait alors une réponse en forme de modestie à la déflagration provoquée par Portrait de la jeune fille en feu, son quatrième long métrage, deux ans plus tôt. Récompensée par le prix du scénario et la Queer Palm au Festival de Cannes, en 2019, unanimement reconnue à sa sortie en salles comme son chef-d’œuvre, en France et à l’étranger, cette passion amoureuse entre deux héroïnes — une peintre et son modèle, interprétées par Noémie Merlant et Adèle Haenel, dans la Bretagne du 18e siècle — révélait alors la précision d’une cinéaste au sommet de son art, bien qu’à l’aube d’une carrière précoce couronnée de succès.
Grandie dans la France des années 1980, à Pontoise, une ville nouvelle proche de Paris, Céline Sciamma intègre le département scénario de la Fémis dont elle sort diplômée en 2005. Elle tourne sans attendre son travail de fin d’étude, Naissance des pieuvres, dont Adèle Haenel tient déjà le rôle principal, présenté dans la section Un certain regard du Festival de Cannes, en 2007. Suivront Tomboy, puis Bande de filles, en 2014, et des scénarios écrits pour d’autres, André Téchiné et Claude Barras notamment. Avec les cinq longs métrages qu’elle a réalisés à ce jour, Sciamma recentre le regard porté sur les personnages féminins, lesbiens et queer, dont elle impose avec douceur et exigence les existences et les récits au sein de fictions naturalistes. À travers l’été des 10 ans de Laure, qui s’attache à devenir Mickaël, le quotidien de Marieme, Sophie et Adiatou qui cogne contre la violence des garçons de leur quartier, ou encore les premiers jours du deuil de Nelly qui, ayant tout juste perdu sa grand-mère, rencontre son âme sœur, Sciamma ne cesse de questionner la construction de nos identités.
Avec les cinq longs métrages qu’elle a réalisés à ce jour, Sciamma recentre le regard porté sur les personnages féminins, lesbiens et queer, dont elle impose avec douceur et exigence les existences et les récits au sein de fictions naturalistes.
Avec une infinie délicatesse formelle, écrivant peu de dialogues mais s’attachant à faire émerger les sons des émotions — les respirations, les larmes, le bruissement d’un tissu — la cinéaste filme au plus près les corps au travail, dans leurs mutations les plus intimes.
Pour cette rétrospective intégrale pensée avec la cinéaste, Céline Sciamma offre aux publics deux versions inédites remontées de Tomboy et Bande de filles (devenu Girlhood). Une programmation nourrie par ses préoccupations actuelles qui propose, entre autres, une conférence autour d’une histoire transféministe du cinéma pour laquelle elle réalise un film inédit ; un dialogue avec Adèle Haenel autour du jeu d’actrice ; un ensemble de films de femmes, figures matricielles et inspirantes, telles Cheryl Dunye, Cécilia Mangini, Barbara Hammer ou encore Brydie O’Connor.
Depuis 2019, Céline Sciamma s’est équipée de moyens de réalisation autonomes ; elle filme par et pour elle-même des images qui constituent des « archives du présent ». À l’invitation du Centre Pompidou, elle en présente quelques-unes pour la première fois, montées dans le film Tutti frutti (2026, 40 min) qu’elle dévoile en ouverture de l’événement qui lui est consacré, le mercredi 3 juin. Elle a pensé, conçu, nourri ce dernier, au fil de longs mois de travail, à partir de ses préoccupations actuelles, avec la croyance intacte que le langage du cinéma peut et doit nous aider à vivre aujourd’hui. ◼










