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Focus sur... « Athlète forain » de Camille Bombois

Avec Athlète forain, peint vers 1930, Camille Bombois met en scène bien plus qu’un homme de force : tout un monde de fête populaire, de parade et de couleurs. Devant le chapiteau, au milieu d’un public endimanché, le colosse s’impose dans une composition d’une remarquable clarté, où chaque détail semble célébrer l’élan du cirque et la joie du spectacle. Conservée au Centre Pompidou et présentée dans « Pompidou Circus », l’exposition itinérante conçue avec le MuMo, cette œuvre emblématique révèle aussi la singularité d’un peintre autodidacte, qui fit du monde forain un sujet de peinture à part entière. Décryptage.

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C’est jour de fête : le chapiteau est monté, le long tapis déroulé, la parade peut commencer. Autour de l’athlète forain qui donne son titre au tableau, le public, dans ses habits du dimanche, est symétriquement réparti. Parmi les costumes noirs, quelques robes de femmes font jouer les couleurs primaires : vermillon, jaune d’or, indigo. Corps pâle sur fond sombre, l’athlète est en majesté.

 

La composition est clairement découpée, dans une perspective bien marquée. Cette simplicité, la restitution minutieuse de chaque détail, y compris dans l’arrière-plan, la description de l’anatomie, impressionnante, tout indique que le peintre est loin des normes académiques. Et en effet, Camille Bombois est un autodidacte : fils de batelier, il a passé son enfance sur une péniche, puis est devenu gardien de troupeaux et cantonnier. À Paris, où il s’installe en 1907, il est d’abord terrassier sur le chantier du métropolitain avant d’exercer un emploi de nuit dans un atelier de typographie. C’est ainsi qu’il commence à peindre, le jour. Le critique d’art Wilhelm Uhde, spécialiste de peinture cubiste et d’art « naïf », le découvre en 1924 et lui achète un grand nombre de tableaux — Bombois peut désormais vivre de son art.

 

À côté des travaux saisonniers de sa jeunesse, le peintre s’est exercé à la lutte, au point de participer à des combats lors des foires ou au passage des cirques ambulants. Athlète forain ne serait-il pas un autoportrait ?

 

C’est à un autre des épisodes de sa vie mouvementée que se réfère ici le peintre : car à côté des travaux saisonniers de sa jeunesse, il s’est exercé à la lutte, au point de participer à des combats lors des foires ou au passage des cirques ambulants. Athlète forain ne serait-il pas un autoportrait ?

Mais contrairement aux portraits de saltimbanques peints par ses contemporains, le tableau de Bombois n’a pas une tonalité sombre ou méditative — que l’on pense aux arlequins de Pablo Picasso, aux figures de Pierrot peintes par Georges Rouault ou aux acrobates de Marc Chagall… Chez ces artistes de l’avant-garde, qui fréquentent le cirque Medrano de Montmartre, c’est davantage la solitude du forain qui est représentée, l’errance du bohémien, la fatigue du clown. Jean Starobinski, dans son célèbre ouvrage Portrait de l’artiste en saltimbanque, évoque « un lien psychologique qui fait éprouver à l’artiste moderne je ne sais quel sentiment de connivence nostalgique avec le microcosme de la parade et de la féerie élémentaire. Il faut aller, dans la plupart des cas, jusqu’à parler d’une forme singulière d’identification. L’on s’aperçoit en effet que le choix de l’image du clown n’est pas seulement l’élection d’un motif pictural ou poétique, mais une façon détournée et parodique de poser la question de l’art. »

 

Camille Bombois est un autodidacte : fils de batelier, il a passé son enfance sur une péniche, puis est devenu gardien de troupeaux et cantonnier.

 

Ici, la mélancolie n’est pas de mise : c’est un saltimbanque triomphant qui occupe le centre du tableau. Un colosse magnifique, heureux de lancer la parade. Une main de spectateur se tend, un sou doré tinte dans la coupe, présage d’une bonne journée. Rond le sou doré, ronds les yeux des curieux et leurs chapeaux melons. Rondes les haltères et ronds les muscles de l’athlète, qui roulent sous sa peau rose. Rondes les roues de l’orgue de barbarie et ronds les ballons rouges — d’ailleurs en voilà un qui s’échappe. Chaque motif circulaire en appelle un autre, comme si le peintre assemblait les perles d’un collier ou égrenait les notes d’une chanson. Ce jeu d’échos souligne combien cercle et cirque sont liés. Il annonce la magie du chapiteau, avec ses tours de piste et ses halos de lumière. ◼