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Focus sur… « I see a woman crying… » de Rineke Dijkstra

Avec I See a Woman Crying, Tate Liverpool, 2009, la photographe et vidéaste néerlandaise Rineke Dijkstra transforme une visite scolaire au musée en œuvre d'art. Neuf enfants, une caméra fixe et une huile de Pablo Picasso située hors champ permettent de donner corps à une idée simple : et si le vrai sujet n’était pas le tableau, mais celles et ceux qui le regardent ? Une œuvre intime, drôle et profondément universelle. Décryptage.

± 3 min

Rineke Dijkstra (née en 1959) est très connue pour ses séries de portraits photographiques : enfants, adolescent·es, jeunes soldats, jeunes adultes… Dans l’effet sériel et cette esthétique très rigoureuse se croisent étrangement la singularité du sujet photographié et sa fragilité. Ici, l’artiste néerlandaise a été invitée par la Tate Gallery de Liverpool à travailler avec les élèves d’une école. S’inspirant des visites de groupes scolaires dans les musées, elle a installé son studio dans les galeries de celui de Liverpool. À l’aide de trois caméras, Rineke Dijkstra a filmé plusieurs jours durant neuf enfants, qu’elle a installés selon une composition précise, discutant avec intensité d’un tableau que l’image ne dévoile pas et qui n’est nommé qu’en toute fin de projection. L’artiste a ensuite monté et structuré les séquences. Très concentrés sur le tableau, toustes laissent percevoir leurs émotions, de l’enthousiasme à l’anxiété, du silence au bavardage. Ils commentent ce qu’ils voient, laissant souvent leur imagination prendre le large. Le tableau en question est La Femme en pleurs [Weeping Woman] de Pablo Picasso, un portrait très riche en couleurs de Dora Maar en sanglots, peint en 1937.

 

J’ai voulu choisir une œuvre quelque peu abstraite afin qu’elle soit ouverte à diverses interprétations.

Rineke Dijkstra

 

« J’ai voulu choisir une œuvre quelque peu abstraite afin qu’elle soit ouverte à diverses interprétations », raconte Rineke Dijkstra. Cette installation est faite de trois grandes projections en haute définition. Les images et les sons circulent d’une projection à l’autre, des gros plans sur les visages des enfants alternent avec des plans larges, selon un montage rythmé, un mixage précis et une cadence contrôlée. Les trois écrans sont placés panoramiquement l’un à côté de l’autre. L’artiste filme ces enfants avec une grande acuité, de manière frontale, pointant patiemment son objectif sur leurs visages et leurs expressions. Ils se concentrent sur une reproduction du tableau hors champ. L’installation est structurée en quatre parties : la description de la peinture et la découverte du cubisme, l’interprétation de l’état du sujet peint, l’interprétation du contexte et, enfin, la recherche de l’intention de l’artiste.

 

Ces enfants qui regardent une œuvre d’art deviennent à leur tour, une œuvre d’art.

Rineke Dijkstra

 

I See a Woman Crying peut trouver sa place dans l’histoire de la critique d’art : les enfants émettent des commentaires qui nous réconcilient avec la description minutieuse des œuvres et qui atteignent néanmoins une vision universelle de l’art. « Comme si cette installation était une traduction impulsive de la peinture elle-même », écrit l’historien d’art néerlandais Rudi Fuchs, ancien directeur du musée Stedelijk d’art moderne d’Amsterdam. ◼