
François Morellet, pionnier facétieux de l'abstraction géométrique
François Morellet (1926–2016) est l’une des grandes figures de l’abstraction géométrique et de l’art conceptuel en France. Cofondateur du Groupe de recherche d'art visuel dans les années 1960, il a développé une œuvre fondée sur des systèmes simples, le hasard, la répétition et des matériaux comme les trames, les angles ou les néons. À la croisée de la rigueur mathématique et de l’esprit ludique, il a profondément renouvelé l’abstraction en y introduisant humour, distance et liberté. Un « rigoureux rigolard », disait-il de lui-même.
Morellet n'a jamais cessé de croire en un art accessible, généreux et partagé. Dès les années 1970, il sort des musées pour investir les rues, les gares, les universités et les bâtiments publics, transformant des lieux du quotidien en expériences visuelles et poétiques. Avec des matériaux simples – néons, grilles métalliques, rubans adhésifs ou peintures géométriques –, il crée des œuvres qui jouent avec l’architecture, la lumière et le mouvement des passants.
Avec des matériaux simples – néons, grilles métalliques, rubans adhésifs ou peintures géométriques –, il crée des œuvres qui jouent avec l’architecture, la lumière et le mouvement des passants.
Ses interventions, comme π rococo sur la façade de l'Ensa à Bourges, Égarement dans la gare de Chinon, ou encore ses labyrinthes et désintégrations architecturales, prouvent que l’art peut être à la fois monumental et discret, sérieux et malicieux. Plus qu'un simple support, l’espace public devient un terrain de jeu infini.
Alors que de nombreuses institutions partenaires rendent hommage à l'artiste en cette année du centenaire de sa naissance, une rétrospective, intitulée « François Morellet. 100 pour cent », est présentée au Centre Pompidou-Metz. Entretien*.
Alfred Pacquement — Le néon intervient constamment dans votre œuvre. Comment l’avez-vous découvert et quelles qualités trouvez-vous à ce matériau industriel ?
François Morellet — Dès le début des années 1960, mes amis du Groupe de recherche d’art visuel et moi étions persuadés que le règne de la peinture, des tableaux et des sculptures était fini, condamné à jamais. Nous étions passionnés par les matériaux modernes qui n’étaient pas encore trop « pollués » par l’art traditionnel. Nous aimions particulièrement tout ce qui pouvait créer du mouvement ou de la lumière.
Nous étions passionnés par les matériaux modernes qui n’étaient pas encore trop « pollués » par l’art traditionnel.
François Morellet
Depuis 1952 très précisément, je m’intéressais presque exclusivement aux lignes droites. Les tubes de néon me sont apparus comme un matériau idéal. Tout d’abord parce qu’ils sont droits d’origine, avant de se plier aux usages de la publicité. Ensuite parce qu’ils peuvent s’éclairer et s’éteindre brutalement. Et enfin parce que je croyais alors qu’ils n’avaient jamais été utilisés dans le domaine de l’art — comme le pensaient sans doute Martial Raysse et Dan Flavin à la même époque, alors que dans les années 1920 un grand artiste tchèque, Zdeněk Pešanek, s’en servait déjà. Au début, mes néons étaient toujours animés par des programmateurs très simples et je jouais beaucoup avec des rythmes d’allumage/extinction en déphasage.

Droite : Maquette du projet conservée au Centre Pompidou
Certaines propositions spatiales des années 1960 témoignent d’une volonté de faire participer le public. Était-ce une manière de redéfinir la notion d’œuvre d’art ?
François Morellet — Les œuvres des années 1960 faisaient partie de labyrinthes et autres parcours accidentés du Groupe de recherche d'art visuel, qui avaient, c’est vrai, comme but principal de faire réagir et participer les spectateurs. Oui, nous étions politisés avec une part de naïveté propre à l’époque. Nous avons été invités plusieurs fois en Allemagne, en Italie et deux fois même aux États-Unis. Nous rejetions l’attitude des artistes individualistes et inspirés et nous nous considérions comme de simples meneurs de jeu. Nous avons eu beaucoup de succès auprès des jeunes et très peu auprès des collectionneurs.
Nous avons eu beaucoup de succès auprès des jeunes et très peu auprès des collectionneurs.
François Morellet
Les titres de vos œuvres sont parfois figuratifs, parfois mystérieux. Ce sont aussi des jeux de mots. Est-ce une contribution littéraire à votre œuvre plastique ?
FM — Mes titres, pendant assez longtemps, énonçaient simplement le système à l’origine de chaque œuvre. J’aimais montrer que mon travail ne consistait à rien d’autre qu’à inventer et développer des systèmes et j’ajoutais un peu ironiquement que le titre pouvait même permettre aux amateurs peu fortunés de réaliser eux-mêmes leur propre « Morellet ». Par la suite, vers les années 1990, j’ai fini par trouver ces titres lourds, didactiques et ennuyeux.
Tout a commencé en 1991 avec une œuvre de néons qui s’intitulait alors 3 demi-cercles de néon inclinés à 0°-90°-45°. Cette œuvre, la première d’une période un peu baroque, pouvait évoquer pour des spectateurs malveillants une danseuse bleue et un peu kitsch. Pour devancer les critiques, mon titre est devenu La Gitane, qui évoquait aussi les cigarettes.
Mes titres peuvent même plus facilement porter un message que mes œuvres… qui n’en ont pas !
François Morellet
Par la suite — et jusqu’à aujourd’hui — j’ai préféré utiliser des titres incongrus qui libèrent mes œuvres du sérieux qu’on pourrait y voir et que je déteste. Quant aux palindromes qui sont si difficiles à créer, je suis enchanté quand j’en trouve un qui s’applique à une œuvre, comme « no end neon » ou « senile lines ». Et quant à l’éventuelle contribution littéraire des titres à mes œuvres : oui, pourquoi pas ? Mes titres peuvent même plus facilement porter un message que mes œuvres… qui n’en ont pas ! ◼
* Entretien mené par Alfred Pacquement à l'occasion de l'exposition « François Morellet, réinstallations » (2011) et initialement publié dans le magazine Code Couleur.
Otros artículos para leer
Programa de eventos
François Morellet, Mask King Tape, 1985
© Tadashi Kawamata
© Manuel Braun
© Centre Pompidou
© Archives François Morellet
© Adagp







