
L’art du scandale : sept œuvres du Centre Pompidou qui ont changé le monde
1
Le + iconoclaste
Marcel Duchamp, Fontaine (1917)
En 1917, Marcel Duchamp (1887-1968) propose un urinoir en faïence, signé « R. Mutt », à l’exposition de la Society of Independent Artists à New York. L’objet, acheté dans un magasin de plomberie et présenté comme une œuvre d’art, est refusé par le comité. Pour beaucoup, l’idée qu’un objet manufacturé puisse être une œuvre est absurde, voire insultante pour l’art. Duchamp, membre du jury, teste ainsi la cohérence d’un salon qui se veut « sans prix ni jury ». Le scandale éclate quand l’œuvre est finalement exposée et photographiée par Alfred Stieglitz, puis reproduite dans la revue The Blind Man. « M. Mutt a choisi un objet ordinaire de la vie quotidienne, et l’a forcé à perdre son utilité en le plaçant dans un nouveau contexte », commente Duchamp.
C'est le regardeur qui fait l'œuvre.
Marcel Duchamp
Fontaine est aujourd’hui considérée comme l’acte fondateur du ready-made et de l’art conceptuel. En choisissant un objet industriel banal, donc reproductible à l'envi, Duchamp remet en cause la définition même de l’art et participe à la désacralisation de l'œuvre : elle n’est plus le fruit d’un savoir-faire manuel, mais d’un choix et d’un regard. Cette provocation a ouvert la voie à des décennies de réflexion sur la fonction de l’artiste et la valeur de l’œuvre. L'exemplaire conservé au Centre Pompidou est une réédition de 1964 : à la fois une réponse pratique à la disparition de l'original, une démarche conceptuelle (la primauté de l'idée sur l'objet) et une stratégie de diffusion sur son œuvre.
2
Le + révolutionnaire
Kazimir Malevitch, Carré noir sur fond blanc (1915-1923)
Un carré noir peint sur un fond blanc : difficile d’imaginer une image plus simple. Lorsque Kazimir Malevitch (1879-1935) présente cette œuvre en 1915 à Saint-Pétersbourg au sein de l’exposition « 0,10 », une partie du public y voit une provocation, une négation de la peinture, voire un signe de décadence artistique. « Un carré noir suffit-il à faire de l’art ? », s’interroge-t-on. Par ailleurs, en plaçant son tableau dans un angle de la salle, près du plafond, à la manière d’une icône religieuse, Malevitch souligne le caractère sacré qu’il attribue à cette œuvre.
« Après cela, que faire ? », demandait-on déjà en 1916.
Pour Malevitch, pionnier de l’art abstrait, le carré devient l’unité première d’un nouveau système pictural qui libère la peinture de son poids figuratif. Cette œuvre est le manifeste du suprématisme, un mouvement qui cherche à libérer l’art de toute représentation du réel. Malevitch y explore l’idée d’un « zéro des formes », une abstraction pure qui influence profondément l’art moderne. Carré noir devient l’emblème d’une quête spirituelle et d’une révolution esthétique, inspirant des générations d’artistes abstraits. L'œuvre conservée au Centre Pompidou est une reprise en relief du motif iconique du carré noir légèrement décalé sur fond blanc, produisant un effet de profondeur.
3
Le + érotique
Yves Klein, Ant 82, Anthropométrie de l’époque bleue (1960)
En mars 1960, dans une France gaulliste et corsetée, Yves Klein (1928-1962) organise une performance où des modèles nues, recouvertes de son célèbre bleu IKB, s’impriment sur des toiles devant un public médusé ; leurs empreintes deviennent la matière du tableau. L’artiste dirige, sans jamais les toucher, les mouvements de ses « pinceaux vivants ». La nudité, la théâtralité et l’audace du geste choquent : les bigots sont scandalisés par un spectacle jugé vulgaire et les plus progressistes sont outré·es de voir un homme disposer ainsi des corps féminins. Le scandale esthétique, moral et culturel sera tel qu'il poursuivra l'artiste jusqu'à sa mort prématurée en 1962, à seulement 34 ans.
Ce faisant, l’un des fondateurs du nouveau réalisme transforme le corps en pinceau et l’art en événement ; il inspire le Body Art et la performance. Ses Anthropométries interrogent la trace, l’éphémère et la place du corps dans l’art ; le modèle statique de l’atelier devient un acteur, ou plutôt une actrice à part entière dans le processus de création. Aujourd’hui, ces œuvres sont célébrées pour leur poésie et leur radicalité, et l’IKB est devenu une couleur mythique, symbole d’un art qui dépasse les frontières traditionnelles.
4
Le + scatologique
Piero Manzoni, Merda d’artista (1961)
Quatre-vingt-dix petites boîtes métalliques supposées contenir trente grammes de ses propres excréments, vendues chaque jour au prix de l’or. Il n’en fallait pas plus pour que l’artiste italien Piero Manzoni (1933-1963) ne provoquât un scandale immédiat. Comment un déchet corporel peut-il être une œuvre d’art ? Beaucoup dénoncent une provocation gratuite ou un geste insultant pour l’art. La presse parle de supercherie, et l’œuvre est souvent perçue comme une moquerie envers les collectionneurs et les institutions.
En mai 1961, j’ai produit et conditionné 90 boîtes de « merde d’artiste » (30 grammes chacune), conservée au naturel (made in Italy).
Piero Manzoni
Derrière l’humour provocateur se cache une critique incisive du marché de l’art. Manzoni questionne la valeur accordée à l’artiste et à sa signature. Si tout ce qui provient de lui est précieux, alors même ses déchets peuvent devenir une œuvre. En transformant un déchet en objet de collection, Manzoni pousse à réfléchir sur ce qui fait la valeur d’une œuvre : est-ce l’objet lui-même, l’idée qu’il porte, ou simplement la signature de son auteur ? Une question qui reste d’une actualité brûlante dans le monde de l’art contemporain. Aujourd’hui, Merda d’artista est étudiée comme une œuvre majeure de l’art conceptuel, interrogeant la marchandisation de l’art et la notion d’aura.
5
La + explosive
Niki de Saint Phalle, Tir (1961)
L’artiste franco-américaine Niki de Saint Phalle (1930-2002) invite le public à tirer à la carabine sur des pochons de peinture cachés sous du plâtre, créant des éclaboussures colorées. « Un assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir », déclare-t-elle pour évoquer les douze actions spectaculaires qui ont lieu entre 1961 et 1963. La violence du geste, la participation du public (des anonymes mais aussi les artistes du détournement Robert Rauschenberg et Jasper Johns) et la dimension destructrice choquent. La performance est perçue comme une attaque contre l’ordre établi et la société patriarcale, vue comme seule détentrice de la violence.
Un assassinat sans victime. J’ai tiré parce que j’aimais voir le tableau saigner et mourir
Niki de Saint Phalle
Les « Tirs » de Niki de Saint Phalle sont une performance féministe et thérapeutique, où la destruction devient création ; ils s’intègrent dans le mouvement de subversion des codes artistiques par les happenings qui se multiplient au cours des années 1960. Cette œuvre préfigure l’art participatif et questionne le rôle du public, faisant de cette artiste une figure majeure de l’art contemporain engagé.
6
La + culottée
Valie Export, Aktionshose: Genitalpanik (1969)
En 1969, l’artiste autrichienne Valie Export (née en 1940) fait irruption dans un cinéma porno de Munich, vêtue d’un pantalon découpé à l’entrejambe, son sexe exposé, une mitraillette à la main. Face à un public presque exclusivement masculin, elle pointe son arme vers les spectateurs et lance : « Voici un vrai sexe, pas une image ! » Certains fuient, d’autres restent pétrifiés, tous sont choqués.
Voici un vrai sexe, pas une image !
Valie Export
Ce qui scandalise ? Tout. L’audace de l’artiste, qui transforme son corps en outil de provocation et inverse les rôles : le corps féminin, habituellement objet de désir passif, devient sujet actif et menaçant. Ensuite, l’arme, symbole de pouvoir masculin, brandie par une femme qui défie l’autorité des spectateurs. Enfin, le lieu : un cinéma porno, où les femmes sont réduites à des images, et où Valie Export impose une présence réelle, crue et politique. Avec cette œuvre fondatrice de l’art corporel et féministe, l’artiste ne se contente pas de choquer : elle force à regarder ce que la société préfère cacher. Son corps devient matériau politique, elle dénonce l’objectification des femmes et revendique leur droit à occuper l’espace public — physique et symbolique.
7
La + sacrilège
ORLAN, Le Baiser de l’artiste (1977)
En 1977, lors de la Foire internationale d’art contemporain, ORLAN (née en 1947) propose une performance aussi déconcertante que provocante : Le Baiser de l’artiste. Le public paye pour un baiser de l’artiste, déguisée en Vierge Marie. C’est un tollé ; certains y voient une marchandisation vulgaire de l’art et du corps, d’autres une profanation des symboles religieux. ORLAN subit critiques, menaces et perd même son travail d’éducatrice.
Un vrai baiser d’artiste pour cinq francs. Un vrai ! Mesdames et messieurs, c’est pas cher.
ORLAN
En vendant un baiser, l’artiste dénonce la marchandisation de l’art tout en interrogeant la place du corps dans la création. Et de la femme en général : ni sainte ni prostituée. Le mélange de religion, de sexualité et de transaction commerciale en fait une œuvre subversive et profonde, qui continue de résonner aujourd’hui. Plus qu’un simple coup d’éclat, cette performance est devenue une œuvre majeure de l’art corporel et de la performance, marquant un tournant dans la réflexion sur la valeur de l’art et le rôle de l’artiste. Presque cinquante ans plus tard, Le Baiser de l’artiste reste une référence, rappelant que l’art peut être à la fois un geste intime et une arme politique. ◼
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Photographie coll. Sprengel Museum, Hanovre / © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image Sprengel Museum
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