
Marlene Dumas, peindre dans le vif
Elle porte un prénom français mais ne parle pas la langue de Molière. Elle est née en Afrique du Sud, mais réside aux Pays-Bas depuis 1976 et a représenté ce pays à la Biennale de Venise en 1995 (avec Marijke van Warmerdam et Maria Roosen). Elle est mal connue du grand public et pourtant, elle est devenue l’artiste femme vivante la plus chère aux enchères. C’était le 14 mai 2025 chez Christie’s à New York, lorsque Miss January (1997) s’est envolée pour 13,6 millions de dollars, frais compris (autour de 12,1 millions d’euros).
Incontournable du monde de l’art donc, elle a aussi été invitée par le Louvre à créer une œuvre pérenne pour l’institution parisienne. Marlene Dumas a ainsi rejoint la lignée des artistes renommés qui ont inscrit leur œuvre dans le monument, de Georges Braque à Cy Twombly, en passant par Anselm Kiefer, François Morellet ou Joseph Kosuth.
Il n’y a pas de beauté si elle ne montre pas une partie de l’horreur de la vie.
Marlene Dumas
Dévoilée en décembre à la Porte aux Lions, à l’entrée de la Galerie des cinq continents, réaménagée, et du département des peintures, Liaisons est composée de neuf tableaux au cadrage serré zoomant sur des visages fantomatiques. On reconnaît là la touche de l’artiste sud-africaine, avec ses figures aux contours vibrants, à la palette assez sombre et se diluant dans une peinture liquide chargée en térébenthine. On en trouve l’écho dans les six portraits de Mixed Blood ou de la femme nue de Labelled, quelques-uns des chefs-d’œuvre du Cabinet d’art graphique du Centre Pompidou réunis au Grand Palais dans « Dessins sans limite ».
La plupart du temps, l’artiste gomme toute référence à un contexte pour un espace neutre. Références au réel et archétypes se superposent dans des œuvres qui posent un regard méditatif sur l’humanité et que l’on lit comme des oxymores : beauté terrible, violence fascinante, douce cruauté, innocence coupable…
La plupart du temps, l’artiste gomme toute référence à un contexte pour un espace neutre. Références au réel et archétypes se superposent dans des œuvres qui posent un regard méditatif sur l’humanité et que l’on lit comme des oxymores : beauté terrible, violence fascinante, douce cruauté, innocence coupable… « Il n’y a pas de beauté si elle ne montre pas une partie de l’horreur de la vie », confiait-elle à Artnews en novembre 2021. Une complexe complémentarité qu’elle a apprise dès ses lectures de la Bible : « Le premier livre de ma vie qui m’a appris que l’amour et la peur vont main dans la main ».
Marlene Dumas a grandi à la campagne, à vingt-cinq kilomètres de Cape Town, où elle naquit en 1953 — à Kuils River, dans le domaine viticole de ses parents situé au début de la route des vins sud-africains. Elle aime observer la nature, grimper aux arbres et dessiner : ses proches, des pin-up, des miss de concours de beauté (tant présents à l’époque), mais jamais la nature ou les paysages. Comme si elle ne pouvait pas se mesurer. Son truc : dessiner le plus rapidement possible d’un trait simple.
Elle commence des études d’art à l’université de Cape Town en 1972, où elle s’intéresse surtout à l’art moderne et se familiarise à l’histoire de l’art uniquement dans les livres. À l’époque, comme elle l’écrit : « je pensais que l’art était américain à cause d’Art Forum, que Mondrian était américain et que la Belgique était une région de la Hollande ». En 1976, elle fuit l’apartheid pour aller étudier aux Ateliers 63 de Haarlem, une structure créée par des artistes souhaitant un enseignement en rupture avec tout académisme, accueillant notamment parmi ses étudiant·es Urs Fischer, Aernout Mik, Tatiana Trouvé ou Krijn de Kooning pour ne citer qu’eux.
Marlene Dumas est remarquée dès 1978, lors de l’exposition « Atelier 15 : 10 Young Artists » au Stedelijk Museum d’Amsterdam, mais à 25 ans, elle ne se pense pas encore comme une artiste. Elle ne l’assume pas, comme elle l’exprime ironiquement : « Je peins parce que je suis une blonde artificielle. Les brunettes n’ont pas d’excuse. » Elle s’inscrit en psychologie en 1980 car elle s’imagine art-thérapeute, projet qu’elle abandonne après une année d’étude à l’université d’Amsterdam. Rudi Fuchs l’invite à participer à la documenta 7 de Cassel en 1982, où elle fait partie des plus jeunes artistes avec son ami d’étude René Daniëls.
Mon cerveau est un tas de compost.
Marlene Dumas
Elle tourne le dos à l’art américain, qu’elle juge trop commercial, ressourcée par la peinture torturée d’un Bacon ou d’un Munch, par la puissance d’un Velázquez, par l’énergie colorée d’un Delacroix, par l’érotisme de la Sainte Thérèse d’Avila du Bernin, par l’audace de Picasso. Le Centraal Museum d’Utrecht lui consacre son premier solo show d’œuvres graphiques en 1984 (« Notre pays est plus bas que la mer ») et la galerie Paul Andrienne à Amsterdam, de peintures, en 1985 (« Les yeux des créatures de la nuit »). D’autres expositions marqueront les esprits, dont « The Image is Burden » en 2014 au Stedelijk Museum (présentée ensuite à la Tate Modern à Londres et à la Fondation Beyeler à Bâle), « Le Spleen de Paris » au musée d’Orsay en 2021 ou « open-end » au Palazzo Grassi à Venise en 2022.
Depuis près de cinquante ans, Marlene Dumas traduit en images la tension contenue entre les sentiments contradictoires de la psyché humaine. Elle les condense en des fresques poétiques qui suscitent des émotions primitives (attraction, rejet, peur…) et qui remuent la part la plus sombre.
« Mon cerveau est un tas de compost. / Mon art est une expression complexe. / Tout comme une pie ramasse tout ce qui brille, / tout comme un scarabée ramasse tout ce qui pue, / ainsi naissent mes joies sauvages. »
Sans tabou, elle aborde l’amour, la mort, le sexe, la pornographie, le genre, la maternité, l’enfance, la guerre, le désir, le temps qui passe… « autant de thèmes universels qui peuvent interpeller les publics de toutes générations, cultures ou origines », nous explique Hanna Schouwink, directrice de l’antenne new-yorkaise de la galerie internationale David Zwirner. Elle y a exposé en 2010 Against the Wall, une série monumentale mettant en parallèle le mur des Lamentations et celui qui divise Jérusalem — symbole de l’oppression des Palestiniens. L’esprit meurtri par le poids de l’apartheid, elle ne peut fermer les yeux sur toute injustice ou oppression. « Son travail découle d’une immense générosité, d’une grande compassion et d’une vive curiosité envers l’humanité, mais aussi envers la création artistique et le processus créatif lui-même », poursuit Hanna Schouwink.
Non, je ne me considère pas comme une portraitiste au sens académique du terme.
Marlene Dumas
Ses sources d’inspiration sont variées. Elle réinterprète les photographies de sa famille et de ses proches, des images publiées dans la presse, mais aussi dans des magazines pornographiques. C’est ce qui marque sa production des années 1990, comme en témoigne Miss January, un clin d’œil aux couvertures de Playboy mettant à l’honneur une playmate chaque mois. Dumas revisite aussi des célébrités — Marylin Monroe, l’épouse de Sigmund Freud, Dora Maar, Maria Callas, Martin Luther King, Naomi Campbell… —, mais aussi Oussama Ben Laden ou Phil Spector. Chaque facette de l’humanité a sa place.
Autre figure centrale dans son œuvre : sa fille Helena, que l’on retrouve aux différentes périodes de sa vie et qui lui permet de multiplier les strates de lecture. Dans The Painter (1994), nue et les mains recouvertes de peinture, la fillette devient comme son alter ego. Parmi ses références, on compte également la littérature (d’où ses illustrations de Vénus et Adonis de Shakespeare ou du Spleen de Paris de Baudelaire), le cinéma — Luis Buñuel, Pier Paolo Pasolini, mais aussi Fantômes en fête (Scrooged) — ainsi que l’histoire de l’art. Ainsi, lorsqu’elle peint nu son compagnon Jan Andriesse dans une toile monumentale de près de trois mètres de long, The Particularity of Nakedness (1987), elle est influencée par le Christ mort au tombeau de Hans Holbein, conservé au Kunstmuseum de Bâle. Culture savante et culture populaire cohabitent.
L'artiste réinterprète les photographies de sa famille et de ses proches, des images publiées dans la presse, mais aussi dans des magazines pornographiques. Dumas revisite aussi des célébrités — Marylin Monroe, l’épouse de Sigmund Freud, Dora Maar, Maria Callas, Martin Luther King, Naomi Campbell… —, mais aussi Oussama Ben Laden.
Lorsqu’on lui demande si le cœur de son travail tourne uniquement autour de la question du portrait, elle répond : « Non, je ne me considère pas comme une portraitiste au sens académique du terme. Et ce n’est pas le seul genre que j’explore. Pour moi, tout cela est plus fluide. Mes portraits de personnes décédées peuvent devenir des natures mortes, ou ma série de visages aux yeux bandés et mes œuvres de l’exposition “Against the Wall” peuvent être considérées comme de la peinture d’histoire. » Comme si finalement le médium avait ce pouvoir de faire basculer l’actualité hors du temps et de l’immédiateté.
« J’emploie la technique du portrait à des fins très variées. Principalement pour exprimer un point de vue, non pas sur la personne représentée, mais sur la politique ou créer du sens. The White Disease ne porte pas sur l’image source à partir de laquelle j’ai commencé, mais traite du racisme et des méfaits de la supériorité blanche en général. Le portrait de l’auteur Céline sur son lit de mort est, à travers son titre, The Death of the Author (mes titres sont une partie essentielle du contenu de mes œuvres), moins sur Céline lui-même que sur la notion, selon Roland Barthes, que “l’unité d’une œuvre n’est pas dans son origine mais dans sa destination” (in La Mort de l’auteur, 1968). »
C’est bien dans son atelier, où elle travaille la nuit, seule, éclairée par la lumière artificielle, que Marlene Dumas se libère, se retrouve et pourrait prononcer les mots de Baudelaire dans Le Spleen de Paris (1869) qu’elle a illustré : « Enfin ! seul ! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même. » ◼
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Portrait de l'artiste Marlene Dumas.
Photo © Anton Corbijn, 2025




