
Chez Jeanne Vicérial, le fil se fait sculpture
À la lisière du vêtement, de la sculpture et de la recherche scientifique, Jeanne Vicérial (née en 1991) construit une œuvre singulière, presque envoûtante. Ses silhouettes noires, nouées, tressées, organiques, ont fait d’elle l’une des artistes les plus demandées du moment. Signe qui ne trompe pas : en 2023, le Centre Pompidou a fait l’acquisition de Mue (1/2) no 3, une œuvre présentée dans l’exposition « Suivez le fil ! Design et textile » à l’hôtel des arts de Toulon.
À la lisière du vêtement, de la sculpture et de la recherche scientifique, Jeanne Vicérial construit une œuvre singulière, presque envoûtante.
Pourtant, rien ne prédestinait Jeanne Vicérial au monde de l’art contemporain. Son parcours, atypique, l’a vue passer par la mode (elle a travaillé auprès du célèbre couturier Hussein Chalayan), le costume et la couture technique — et c’est précisément cette trajectoire qui fait aujourd’hui la singularité de son travail. Ses sculptures fascinantes, qui portent encore la mémoire du vêtement, racontent désormais autre chose : la manière dont les corps sont façonnés, protégés, contraints ou réparés.
Le corps comme point de départ
C’est à quelques heures de train de Paris que l’artiste nous reçoit. Nous sommes en bordure du Jura, dans un petit village niché dans la vallée de la Loue. Ses étroites ruelles et la patine des vieilles pierres lui confèrent un charme intemporel. Dans l’atelier, au sein d’une ancienne ferme, tout inspire à la méditation : pièce claire, bobines de fil soigneusement empilées, machines à coudre, outils, mannequins, cordes noires et végétation. Çà et là, des œuvres en gestation, comme des présences humaines affleurantes, confèrent à l’endroit un aspect monacal.
Dans l’atelier, au sein d’une ancienne ferme, tout inspire à la méditation : pièce claire, bobines de fil soigneusement empilées, machines à coudre, outils, mannequins, cordes noires et végétation.
D’une voix posée, Jeanne Vicérial, comme à son habitude vêtue d’amples étoffes noires, saute d’un souvenir d’enfance à une réflexion sur l’industrie textile, abordant au passage les questions du féminin, de l’hybridation ou de l’écologie. Alors qu’elle n’est encore qu’une petite fille, elle dessine des silhouettes féminines et invente des collections imaginaires de vêtements pour enfants. Elle en a conservé des « tonnes de dessins » et une envie de devenir costumière ; « Voir des gens devenir des personnages grâce au vêtement me fascinait », se rappelle-t-elle.
Pendant les deux ans de son diplôme national des métiers d’art et du design au lycée Paul-Poiret, à Paris, elle découvre une approche extrêmement technique du vêtement : le sur-mesure, le rapport direct au corps. « Si tu te plantais de deux millimètres, tu recommençais. C’étaient des techniques très artisanales. » S’en ensuit une formation en design vêtement à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris. « J’ai bossé sur des moodboards ; il y avait cent ans entre mes deux formations. Le sur-mesure d’un côté, le prêt-à-porter de l’autre », dit-elle.
Pourquoi choisir ? « L’effondrement du Rana Plaza a été un moment de bascule », confie-t-elle. Lorsqu’en avril 2013 ce bâtiment s’écroule à Dacca, au Bangladesh, plus de mille ouvriers travaillant pour de grandes marques occidentales dans des conditions indignes perdent la vie. L'opinion publique est choquée, les industriels aux abois. « J’ai commencé à remettre profondément en question ma place de designeuse et mon désir de produire des vêtements. Le corps est devenu central dans ma réflexion, nourrie aussi par l’idée que l’industrie de la mode est profondément malade. »
Le corps est devenu central dans ma réflexion, nourrie aussi par l’idée que l’industrie de la mode est profondément malade.
Jeanne Vicérial
C’est ainsi que naît, en 2014, la Clinique vestimentaire, un studio-laboratoire en ligne et physique qu’elle pense comme un espace de recherche et d’expérimentation hybride où le vêtement n’est plus un produit de mode, mais une matière vivante pensée à l’échelle du corps humain. « Un lieu fictif et collectif, où le vêtement serait pensé à partir du corps lui-même : la peau, l’épine dorsale, le tissage musculaire. » À partir des bobines rejetées par l’industrie textile, Jeanne Vicérial commence à tisser des pièces inspirées de l’anatomie, réalisées en un seul fil, sans chute, comme des mues ou des radiographies portatives du corps.
Tisser en trois dimensions
C’est l’invention du « tricotissage » : à partir d’un fil continu, elle trace des formes dans l’espace en suivant les lignes du corps, sans découpe ni chute de matière. À mi-chemin entre le tricot, la dentelle et la sculpture, cette méthode lui permet de créer des pièces sur mesure conçues comme des extensions organiques du corps, dans une réflexion à la fois écologique, artisanale et critique de la mode industrielle. « Lui, c’est le grand gladiateur, dit-elle en désignant une de ses œuvres. Sa tête, je l’ai créée à partir de représentations de vieux livres de médecine. Comme mon père était ostéopathe, on avait beaucoup de dessins de méridiens. J’aime bien mélanger différentes visions de la médecine. »
Je dessine en trois dimensions.
Jeanne Vicérial
L’artiste va même jusqu’à utiliser des aiguilles de chirurgie et une perche à perfusion, qui lui permet de travailler en l’air. « En fait, je dessine en trois dimensions », résume-t-elle sobrement. Ce sera même l’objet de sa thèse à l’École des mines, qu’elle soutient en 2019, au cours de laquelle elle développe une machine capable d’automatiser ce processus ; « Mon prototype faisait en sept minutes ce qui me prenait auparavant sept heures de travail manuel. » L’enjeu est considérable : produire des vêtements sur mesure, localement, sans perte de matière. Et concevoir des habits qui s’adaptent au corps : du « prêt-à-mesure », sourit-elle. Plusieurs industriels s’y intéressent, jusqu’au dépôt d’un brevet.
Las ! « À quoi bon continuer à produire des vêtements alors qu’on a de quoi s’habiller pour les trois cents prochaines années ? » lâche l’artiste, désabusée face au capitalisme à tout crin de l’industrie de la mode, parmi les plus polluantes, avec ses cent milliards de vêtements par an, selon l’Ademe (l’Agence de la transition écologique).
Après le vêtement
Longtemps associé aux savoir-faire féminins et à la sphère domestique, le textile a souvent été tenu à distance des beaux-arts. Jeanne Vicérial s’inscrit dans cette génération d’artistes qui réhabilitent ces techniques en les déplaçant vers la sculpture, la recherche ou l’installation. En 2020, en pleine pandémie, elle entre en résidence à la villa Médicis, à Rome, sous la houlette de l’actrice Tilda Swinton et de l’historien de la mode Olivier Saillard. Un autre tournant décisif dans sa pratique. « Je voulais travailler sur les sculptures sur place, étudier leurs muscles. J’ai eu envie de fabriquer une armure aux Vénus au drap mouillé, dont le drapé a toujours l’air de tomber par accident. »
Ça me permet de parler de tout. Du corps, de la mode, des femmes, de l’histoire de l’art sans être obligée de faire des vêtements. C'est une grande liberté.
Jeanne Vicérial
Peu à peu, le design textile et ses applications industrielles cèdent la place à une pratique sculpturale, expérimentale, où le vêtement devient exosquelette. « Ça me permet de parler de tout. Du corps, de la mode, des femmes, de l’histoire de l’art sans être obligée de faire des vêtements. C'est une grande liberté. »
Elle prend à rebours le cheminement de Madame Grès (1903-1993), immense couturière des années 1930, l’une de ses artistes préférées, et une sculptrice contrariée, à qui les Beaux-Arts furent interdits en raison de son sexe. « Ses robes font l’effet de véritables sculptures drapées », confie Jeanne Vicérial. À l’époque, seul le Bauhaus prônait l’égalité des sexes, en cantonnant principalement les femmes à l’atelier de… tissage. Parmi les disciples de l’école avant-gardiste, l’artiste textile Anni Albers (1899-1994), la designeuse Marianne Brandt (1893-1983) ou encore la photographe Lucia Moholy (1894-1989) étaient mises à l’honneur en 2021 au sein de l’exposition « Elles font l’abstraction » au Centre Pompidou.
Certaines silhouettes culminent à plus de deux mètres ; leurs longues tresses de polyester recyclé s’étirent au sol, comme des traînes funéraires.
Au fil du temps, les œuvres de Jeanne Vicérial deviennent plus monumentales, plus autonomes aussi. Certaines silhouettes culminent à plus de deux mètres ; leurs longues tresses de polyester recyclé s’étirent au sol, comme des traînes funéraires. Elles sont montrées pour la première fois à la galerie Daniel Templon en 2023, lors de l’exposition « Armors ». Ces présences évoquent des armures, d’autres des carapaces ou des gisants médiévaux.
Le noir peut devenir une matière.
Jeanne Vicérial
Le noir, omniprésent, lui vient en partie de Pierre Soulages (1919-2022). « J’ai compris que le noir pouvait devenir une matière », dit-elle, assumant une filiation directe avec le peintre dont elle a découvert les toiles au Centre Pompidou. Sa voix, à l’évocation de l’institution parisienne, trahit une pointe d’émotion : « Le premier endroit où je suis allée en arrivant à Paris. » Quant à Soulages, ce « monstre sacré de la peinture » selon elle, elle lui a rendu hommage lors de l’exposition « Avant de voir le jour » au musée du Vieux Nîmes en 2024, faisant vibrer quelques-unes de ses pièces avec les toiles de son aîné récemment disparu.
Depuis sa retraite jurassienne, l’hyperactive Jeanne Vicérial multiplie les projets et les collaborations. De la couture au laboratoire, de l’anatomie à la sculpture, elle tisse patiemment son œuvre singulière où le fil n’est plus un moyen d’habiller le monde, mais de le repenser. ◼
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Toutes les photos d'atelier sont de Pierre Malherbet















