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Sébastien Lifshitz : « Ce peuple d’inconnu(e)s, c’est nous. »

Sébastien Lifshitz nous raconte sa passion pour la photographie vernaculaire alors que son prochain film, Petite fille, est diffusé en avant-première sur Arte le 2 décembre prochain. Pour son exposition « L'Inventaire infini », présentée au Centre Pompidou à la fin de l'année 2019, il dévoilait un ensemble d’images tour à tour drôles, saisissantes ou nostalgiques, un pan intime de l’éducation de son propre regard, comme autant de repères dans son œuvre.

± 5 min

Ces images m’accompagnent depuis l’adolescence. Je les ai chinées un peu partout, des brocantes aux marchés aux puces, des vide-greniers en passant par Internet. Au fil des années, elles ont envahi ma vie, mon appartement, ma tête. De ces photographies, je regarde les vies, les lieux, les objets et tout a disparu. Ces images sont la seule trace de ces existences anonymes dont je me retrouve aujourd’hui le gardien. Avec le temps, je suis devenu malgré moi le veilleur d’une mémoire échappée in extremis de la destruction.

Qui se souvient encore de Valentine et d’Aimée dans leur chambre à Bordeaux, l’été 1912, de Madame Aubert marchant rue Raynouard le 26 juin 1966 ou du saut de Maurice sur la plage vide des Sables d’Olonne ? Et ce baiser tendre de Rémi et Marcel à Saint-Alban ? Que penser du regard étrangement fermé de Barbara face à l’objectif, ce printemps de 1962 ? Et que sont devenus Kenneth, Wilfried, Jette, Julia, Walt et Esther après ce mois d’avril 1939 ?

 

D’autres images me reviennent encore.

 

Le souvenir de la chevelure d’Irène. Les chaussures de Marthe. Le petit cul de Thomas. La bouche si rouge de la femme aux taches de rousseur. Quel crime ont bien pu commettre Doug Martin et Greg Donnaty ? De quoi a bien pu mourir la femme de Berlin ? Savait-elle déjà qu’elle était condamnée lorsqu’elle a commencé sa série d’autoportraits vingt ans plus tôt ? 

En les accrochant sur un mur, en les publiant dans un livre, j’ai la sensation de prolonger ces vies minuscules, de réactiver tous ces récits laissés en suspens. Quel bonheur de rendre visibles mes chers fantômes. Les morts pourraient-ils avoir une seconde chance, ne serait-ce que le temps d’une exposition ?

 

En les accrochant sur un mur, en les publiant dans un livre, j’ai la sensation de prolonger ces vies minuscules, de réactiver tous ces récits laissés en suspens.

Sébastien Lifshitz

 

Toutes ces images, je les ai rassemblées sous la forme d’un récit photographique, sorte de petite anthologie personnelle de l’image vernaculaire. Avec l’aide de l’historienne Isabelle Bonnet, j’ai constitué des chapitres qui nous éclairent sur cette production immense (par le nombre) mais qui reste encore de nos jours complètement méconnue et déconsidérée. En tant que cinéaste, la cinéphilie n’a pas été mon seul terrain d’apprentissage. Mon regard s’est beaucoup construit à travers cette photographie populaire (photos de famille, médicales, publicitaires).

J’y ai trouvé une manière si libre, inventive, de représenter et de mettre en récit des individus, des objets, des lieux. Débarrassée des modèles de représentation, la photographie vernaculaire a inventé son propre langage, ludique et immédiat. J’ai échafaudé nombre de scénarios à partir de ces images. Trouvées une par une, souvent sans annotation, ni contexte, ces photographies demeurent mystérieuses. J’ai enquêté sur certaines, essayant de comprendre l’intention du photographe mais je ne saurai jamais qui sont ces gens, l’histoire qui se trame derrière eux.

 

Ces photographies d’amateurs offrent une Histoire en partant du bas.

Sébastien Lifshitz

 

L’histoire, la grande Histoire, nous a le plus souvent été racontée à travers les hommes illustres. Comme si, à eux seuls, ces héros des événements de l’humanité, pouvaient raconter une société dans son ensemble. Bien à l’opposé, ces photographies d’amateurs offrent une Histoire en partant du bas. Le regard se détourne des puissants et donne une image plus humaine d’hommes et de femmes qui nous ressemblent. Ce peuple d’inconnu(e)s, c’est nous. ◼

La photographie exposée

 

« Exposition » est un mot de la photographie : il y désigne la façon dont la lumière trouve à impressionner la pellicule à l’instant où l’objectif s’ouvre, déposant sur la surface sensible le fantôme de ce qui aura eu lieu. Il n’y a donc en ce sens de photographie qu’exposée ; et pourtant, tout au long de l’histoire de ce médium, on n’aura cessé de tracer une frontière entre les images dignes d’être encadrées, accrochées aux cimaises, et ces autres vouées à demeurer serrées dans les albums, les passeports ou les portefeuilles. De ce partage, bien sûr, le critère ne cesse de se dérober : l’histoire des tentatives pour circonscrire, dans l’immense variété des usages sociaux de la photographie, les contours stricts de l’art ressemble à celle d’un homme courant derrière son ombre. Pourtant, l’exposition conçue par Sébastien Lifshitz ne se propose pas simplement d’ouvrir cette frontière pour affirmer que toutes les images seraient égales en dignité. Elle interroge plutôt les effets sur nos existences de la longue familiarité entretenue depuis le milieu du 19e siècle avec ces doubles qui, à bas bruit, sous la solennité des débats sur les rapports entre la vie et l’art, nous fixent ou nous racontent, nous défigurent ou nous excitent, nous annoncent et nous survivent. Que les clichés ici rassemblés soient tirés de la collection personnelle de Sébastien Lifshitz, qu’ils portent la trace impérieuse et intime du désir du collectionneur, indique bien l’enjeu : raconter, non l’histoire objective des images vernaculaires, mais celle de nos vies exposées à la photographie.

 

Mathieu Potte-Bonneville, directeur du département culture et création

Commissariat de l'exposition et rétrospective

 

Sébastien Lifshitz

En collaboration avec

Sylvie Pras

Cheffe du service des cinémas, département culture et création

Amélie Galli

Chargée de programmation, service des cinémas, département culture et création