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Au supermarché du Centre Pompidou... #2 Le frigo de Bertrand Lavier

Aux critiques qui reprochaient à son bâtiment de ressembler à un centre commercial avec son grand escalator, l’architecte Renzo Piano répondait avec une pointe d’humour : « Tant mieux ! Personne n’a peur de se rendre dans un hypermarché. ». L'histoire de l’art est peuplée d'artefacts domestiques apprivoisés par les artistes, qui enrichissent désormais la collection du Musée national d'art moderne, la première en Europe. Focus sur le réfrigérateur, revisité par Bertrand Lavier et son totem électroménager Brandt / Haffner (1984).

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Réfrigérateur 

 

Définition : appareil électro-ménager composé d'un meuble calorifugé pourvu d'un organe producteur de froid, servant à conserver à une température comprise entre 0 et 4 degrés des aliments et des boissons. 

 

Avec ses 2,50 mètres de haut, Brandt / Haffner est un imposant parallélépipède exposé au niveau 4 du Musée national d’art moderne. Signée Bertrand Lavier, l’œuvre est composée d’un réfrigérateur de la marque Brandt posé sur un coffre-fort estampillé Haffner qui fait du coup office de socle. Le principe est assez simple. Dans la lignée du readymade de Marcel Duchamp, la pièce du plasticien français questionne le statut de l’objet, la définition d’une sculpture et de son socle, chère à Brancusi, la société de consommation, la reproduction à l’échelle industrielle… Mais pointe encore une interrogation dans la tête du visiteur face à ce totem électroménager réalisé en 1984 : derrière la porte du frigo, y a-t-il du rosé au frais ? 

 

Les premiers réfrigérateurs domestiques font leur apparition en France en 1952. Soit trois ans après l’arrivée au monde de Bertrand Lavier, né en 1949, à Châtillon-sur-Seine (Côte d’Or). En 1955, sur ses affiches publicitaires, la société Brandt annonce fièrement que « Été comme hiver… le réfrigérateur Brandt transforme votre vie ». À commencer par celle de Bertrand Lavier, puisque Brandt / Haffner est son œuvre la plus célèbre. La publicité est illustrée par une sympathique chimère : une tête de girafe posée sur le corps d’un manchot, façon imagée de représenter la différence de température entre l’extérieur (la girafe) et le frigo (le manchot). Trente ans avant l’empilement de Bertrand Lavier, la marque jouait déjà la carte de la juxtaposition. 

Les lignes de ces appareils devenus indispensables au confort moderne ont évolué au fil du temps. Les arêtes dures – froides ? – du frigo Brandt des années 1980 tranchent avec les courbes agréables de OZ, un réfrigérateur dessiné par Roberto Pezzeta pour la firme italienne Zanussi en 1996 qui a intégré les collections du Musée en 2001 après un don d’Electrolux. La vision futuriste de Pezzeta, sorte de magicien d’OZ, évoque la sécurité protectrice d’une coquille d’œuf. Son ventre arrondi symbolise une forme d'abondance. OZ est en tous cas beaucoup plus amical que le frigo aux vitres de verre dessiné par Tatiana Trouvé en 2006 pour sa série Intranquillity. Les œuvres de cette série font référence au Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa et sont un exercice de la pensée intranquille, synonyme d’un « état d’étrangeté de soi au monde ». Le meuble frigorifique, sans qualité autre que fonctionnelle, est posé dans le recoin d’un intérieur minimaliste de maison, près d’une table en formica, alors qu’il aurait plus sa place dans un self d’entreprise soviétique. Son propriétaire n’a même pas pris la peine de dissimuler l’alimentation électrique.  

 

Sur les 120 000 œuvres de la collection du Centre Pompidou, une grande majorité n’a pas la chance, comme Brandt / Haffner, d’être exposée à Beaubourg. Faute de place, il faut les mettre au frigo. Le Centre Pompidou ouvrira en 2025 à Massy (Essonne) un nouveau bâtiment de 20 000 m2. On appelle ça l’instinct de conservation. ◼  

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