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Sabrina Ratté, "Première : Floralia", 2021

Dans le laboratoire de « Matières d’images » 

Dans le cadre du festival Hors Pistes, consacré à « l’écologie des images », l’exposition du Centre Pompidou rassemble des œuvres de plasticiens et de vidéastes contemporains qui décomposent les mutations alarmantes ou poétiques du monde. Visite guidée et privée de « Matières d’images ».

± 8 min

Alors que les remontées mécaniques des stations de ski sont fermées, le Centre Pompidou, lui, ouvre son festival Hors Pistes. Un rendez-vous qui chaque hiver, depuis 2006, explore un grand sujet d’actualité à travers le prisme des arts et de la pensée contemporains. Pas besoin de forfait pour dévaler tout schuss une programmation baptisée « L’Écologie des images », consacrée à la manière dont les désordres planétaires bouleversent notre culture visuelle sous toutes ses formes. 

 

Découvrez la visite virtuelle de l'exposition

 

Malgré l’épidémie de covid-19, la 16e édition de la manifestation pluridisciplinaire est maintenue, reversée spontanément en ligne. Les projections de films (chaque jour à 19h), les rencontres-performances avec des artistes, des cinéastes et des chercheurs (chaque jour, à 11h et à 17h30, puis en replay) et l’exposition « Matières d’images » (visite virtuelle disponible à partir du 5 février) sont toutes accessibles gratuitement sur une page dédiée du site du Centre Pompidou.  

 

L’accrochage de l’exposition avait déjà commencé dans le Forum quand la crise sanitaire a imposé la fermeture des musées. Si seulement un tiers des œuvres sont mises en place, à première vue, depuis la mezzanine, « Matières d’images » n’offre pas l’impression d’un goût d’inachevé. Les écrans sont allumés, les installations activées, les cartels fixés aux murs et la série de cubes noirs qui composent au sol les mots « HORS PISTES » bien alignés. C’est d’ailleurs l’aspect bien rangé de ces lettres tabourets qui trahit l’absence de visiteurs. Comme le prouve l’exposition, les êtres humains ont l’habitude de semer le chaos dans leur environnement. 

 

L’écologie est un sujet qui parcourt la société depuis longtemps. Nous avons voulu montrer ici comment les images rendent compte du désastre écologique et les effets qu’elles ont sur la planète via leur empreinte carbone.

Géraldine Gomez, programmatrice

 

« L’écologie est un sujet qui parcourt la société depuis longtemps, rappelle Géraldine Gomez, programmatrice de l'exposition. Nous avons voulu montrer ici comment les images rendent compte du désastre écologique et les effets qu’elles ont sur la planète via leur empreinte carbone. » Plusieurs fils relient les propositions des cinéastes et des plasticien(ne)s, pour la plupart produites spécifiquement pour l’événement. « Les créations ont en commun de porter une certaine attention au processus de fabrication de l’image, à leur constitution même, énonce Géraldine Gomez. Il y a des films argentiques, de la 3D, des vidéos générées par des algorithmes… Par ailleurs, elles font écho aux grandes voix actuelles, comme celle du philosophe Bruno Latour, qui mettent en avant le point de vue végétal, animal, minéral. L’être humain n’est pas le seul être vivant sur Terre ». « Matières d’images » invite donc le public en ligne à (re)découvrir le monde qui l’entoure et qui se consume sous ses yeux, à l’apprivoiser et à en interpréter les grondements. 

L’une des illustrations les plus marquantes de ce changement de focale est la courte vidéo en noir et blanc de Nicolas Gourault. Dans Haptophilia (2016), une caméra embarquée sur un rongeur reproduit la vision de l’animal, comme une réponse visuelle à l’essai Penser comme un rat, de la philosophe Vinciane Despret, invitée intellectuelle du Centre Pompidou pour l’année 2021. Cette vue endoscopique au ras du sol déstabilise notre perspective humano-centrée. Surtout, elle s’appuie sur la perception haptique (le toucher), un sens aujourd’hui entravé par la distance sanitaire.

 

Les œuvres présentées dans « Matières d’images » engagent un rapport physique avec le visiteur. On entre dans l’exposition comme on met les pieds dans un laboratoire, prêt à se soumettre à des expériences visuelles inédites.

 

 

Les œuvres présentées dans « Matières d’images » engagent un rapport physique avec le visiteur. On entre dans l’exposition comme on met les pieds dans un laboratoire, prêt à se soumettre à des expériences visuelles inédites. Tout commence dans le vaste espace du Forum avec la diffusion de vidéos amateurs, puisées sur YouTube, de dix incendies. « Ces feux sont représentatifs du réchauffement climatique et des catastrophes humaines », relève Géraldine Gomez qui aurait bien aimé pousser le chauffage de quelques degrés afin que le public ressente jusque dans ses chairs ces embrasements incontrôlés. 

 

Le feu, l’air, l’eau, la terre… Les quatre éléments sont les piliers de l’accrochage. Dans une vidéo, le jeune artiste français Seumboy Vrainom :€ dresse un raccourci visuel implacable entre nos smartphones raffinés et les gisements de lithium du Congo où s’épuisent des enfants. Quand le photographe canadien Edward Burtynsky choisit de montrer les désastreuses beautés de l’ère de l’anthropocène, celui qui se définit comme « un apprenti chamane numérique », bidouille, lui, un mash-up visuel décomplexé aussi kitsch que trash, composé d’images piochées sur le Web, dans les JT ou les publicités. Manono. Des écrans pour esthétiser la misère (2019) révèle toute l’absurdité de notre monde avec les outils de la génération TikTok. Le travail de Seumboy Vrainom :€, créateur de la chaîne YouTube Histoires Crêpues, questionne autant l’exploitation brutale de la planète que l’héritage colonial. 

Au centre du Forum -1, une sorte de toile translucide en forme de vague orangée est reliée au bâtiment par une arborescence de câbles. Cette installation intitulée Fossilation (2021) est au croisement de l’art et de la science-fiction. Conçue pour le Centre Pompidou pendant le confinement, elle est le fruit de la collaboration de l’institut Milieux de l’université Concordia de Montréal, de l’EnsadLab de l’École des arts décoratifs à Paris et de l’Université de Toronto Mississauga. Il s’agit d’une membrane en bioplastique bardée de capteurs. L’intensité des lumières qui l’activent varie en fonction de l’air chaud diffusé dans les tuyaux bleus du plafond et des vibrations du grand escalier qui descend au Forum. Cette longue bande souple s’apparente à une pellicule où apparaissent les empreintes répétitives d’un écran plat, de câbles, de composants électroniques, d’un clavier d’ordinateur. Imprimés dans la matière, ils sont comme les fossiles de notre civilisation numérique.

Comme par un effet d’anticipation de la crise sanitaire qui a réduit les déplacements des êtres humains, l’homme a disparu de la majorité des œuvres disséminées. Il est absent des compositions florales 3D de Sabrina Ratté, sortes d’herbiers numériques post-apocalyptiques (Floralia, 2021). Il n’apparaît pas non plus dans les animations digitales de spécimens géologiques énigmatiques signés Nicolas Sassoon et Rick Silva. Avec Cores (2020), le tandem élabore une réflexion sur les idées de contamination, de mutation et d’écologie future. 

 

Comme par un effet d’anticipation de la crise sanitaire qui a réduit les déplacements des êtres humains, l’homme a disparu de la majorité des œuvres disséminées.

 

 

Ces blocs minéraux comme transpercés répondent à d’autres paysages modifiés eux aussi par la technologie. Le cinéaste expérimental Jacques Perconte génère des peintures numériques de montagnes et de mers à partir de prises de vues brouillées par les algorithmes. Dans Quinze Mille (Pieds), (2021) le relief des Alpes semble fondre à l’infini, à l’instar des glaciers sous l’effet du réchauffement climatique. L’image tient lieu de funeste présage. Le Tempestaire (2020) propose une interprétation numérique de l'imagerie météorologique du film Le Tempestaire (1947) de Jean Epstein. Après avoir enregistré une tempête au Cap Fagnet à Fécamp, en Normandie, Jacques Perconte joue des vagues et des turbulences atmosphériques pour provoquer des geysers picturaux.

La beauté hypnotique de ces toiles artificielles explore le rapport ambivalent que nous entretenons avec les tremblements grandioses et inquiétants de la nature. Elle rappelle ce sentiment singulier d'attraction et d'effroi, de terreur et de fascination, éprouvé par l'homme face aux déchaînements de la Terre, que le philosophe irlandais Edmund Burke forge au 18e siècle sous le mot « sublime ».

 

La beauté hypnotique de ces toiles artificielles explore le rapport ambivalent que nous entretenons avec les tremblements grandioses et inquiétants de la nature.

 

 

Chez Lia Giraud ce ne sont plus que les traces de l’homme que nous percevons. Précisément sous la forme de déchets. À partir d’un complexe dispositif, à la limite de l’art contemporain et de la science, la plasticienne utilise de micro-algues pour révéler la présence invisible au fond de l’eau d’un lit de canettes et de bouteilles (Photosynthèse, 2020). Habituellement utilisés comme marqueurs de pollution, les organismes marins se substituent au grain d’argent photographique pour dévoiler une image devenue vivante.

 

Enfin, quand on distingue des êtres humains, ceux-ci sont revêtus de feuilles et de branches pour mieux s’évanouir dans le paysage végétal. Sous le mode du re-enactment, le cinéaste italien Michelangelo Frammartino a fait rejouer aux habitants d’un village du Sud de l’Italie, un ancien rituel, aujourd’hui oublié, centré autour de la figure du Romito (l'ermite). Son film poétique Alberi (« arbres » en italien) brouille les frontières entre documentaire et fiction pour questionner les liens spirituels qui relient l’homme et la nature. Au générique, l’artiste mentionne animaux, végétaux et minéraux visibles à l'écran. Frammartino déconstruit toute hiérarchie entre humains et non-humains.

 

Dans la salle où sont diffusés le film de Michelangelo Frammartino et les visions 3D de Sabrina Ratté, une table équipée de deux ordinateurs et deux chaises invite à s’assoir et à assister aux échanges visiophoniques entre l’artiste Alice Lenay et différents intervenants. Dear Hacker (2021) fait référence aux récentes périodes de confinement. Alice Lenay enquête sur une présence mystérieuse qui aurait allumé à distance la petite diode verte de sa webcam, au-dessus de l'écran. Est-ce un hacker, un ami, un fantôme ? Voilà matière à réfléchir. ◼