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Otto Dix, « Portrait de la journaliste Sylvia von Harden », 1926 - repro oeuvre

Focus sur... « Portrait de la journaliste Sylvia von Harden » d'Otto Dix

Coupe à la garçonne, moue arrogante, cigarette nonchalamment tenue du bout des doigts… telles sont les caractéristiques de la femme émancipée du Berlin des années 1920 qu'Otto Dix parvient à saisir en faisant le portrait de la journaliste Sylvia von Harden. Retour sur cette toile caractéristique du mouvement de la Nouvelle Objectivité, visible au niveau 5 du Centre Pompidou.

± 4 min

Quand Otto Dix réalise le portrait de la journaliste Sylvia von Harden en 1926, il est un artiste à la fois reconnu et décrié. Nombreux sont les amateurs d'art qui aimeraient se faire tirer le portrait par cet éminent représentant de la Nouvelle Objectivité, au risque de voir leur image distordue.

 

Otto Dix frappe un grand coup en 1923 avec une toile intitulée La Tranchée. Lors de l'acquisition de cette œuvre par le musée Wallraf-Richartz à Cologne, le public découvre un amoncellement de corps mutilés et de ruines. Beaucoup considèrent cette représen­tation désastreuse comme une insulte à l'armée et aux victimes de la Grande Guerre. La controverse enfle et La Tranchée doit rester cachée derrière un rideau. En 1925, le futur chancelier Konrad Adenauer, alors maire de Cologne, réussit à faire annuler la commande et contraint le directeur du musée à restituer l'œuvre au galeriste de l'artiste. À la même époque, deux tableaux montrant des prostituées valent à leur auteur un procès pour indécence. La carrière de Dix ne fait que commencer.

Dix veut peindre la société dans ce qu'elle a de brutal et de contradictoire, il veut représenter la réalité sans fard.

 

La grande exposition de Mannheim en 1925 marque la naissance de la Nouvelle Objectivité. Comme ses camarades Max Beckmann et George Grosz, Otto Dix, influencé par Dada, veut peindre la société dans ce qu'elle a de brutal et de contradictoire, il veut représenter la réalité sans fard. Dix se place du côté (gauche) des réalistes, son style est tranchant, il rejette toute forme d'idéalisation et attaque de front les travers de la république de Weimar. Les procédés qu'il utilise pour l'exécution de ses por­traits empruntent aux maîtres anciens. Le des­sin est précis. Dix s'inspire de Cranach, d'Holbein. Il cite Dürer et Grünewald. Il reprend leur technique. Ses pein­tures à l'huile et à la tempera sur bois lui permettent d'obtenir une touche très réaliste et de peaufiner les détails. Installé à Berlin, il conçoit une série de portraits magistrale : un médecin, un avocat, une chanteuse de cabaret... Quand il accoste la poétesse Sylvia von Harden au Romanische Café, haut lieu du monde littéraire et artistique du Berlin des années 1920, il sait qu'il tient là un modèle singulier. Avec sa coupe à la garçonne et sa robe au motif géométrique, elle incarne à elle seule la neue Frau, la femme libérée, l'équivalent de Kiki de Montparnasse ou de Gabrielle Chanel en Allemagne.

 

Je dois vous peindre ! c'est impératif ! Vous êtes représentative de toute une époque !

Otto Dix à la poétesse Sylvia von Harden

 

Le résultat est un grand morceau de peinture rou­geoyante dans lequel une figure d'intellectuelle longi­ligne, avec un monocle et des mains déformées, prend une pose nonchalante à la table d'un café. Cette femme qui fume et qui boit seule en public marque durable­ment les esprits. L'image sera reprise par Bob Fosse en ouverture et à la fin de son film Cabaret (1972). ◼

Dix, un art « dégénéré »

 

La plus tristement célèbre des expositions a lieu à Munich en 1937. Pour les rabaisser aux yeux du public et par crainte qu'ils corrompent la société, les nazis exposent des œuvres d'artistes qu'ils estiment dégénérés. Parmi eux, les grands noms de l'art moderne dont Chagall, Picasso, Kirchner ou Dix. Vingt mille œuvres ont été confisquées dans les musées par un comité dirigé par Joseph Goebbels, et six cents œuvres sont exposées à la vindicte populaire. Plus de deux millions de visiteurs en quatre mois admirent un art soi-disant dégénéré, soit 3,5 fois plus que l'exposition voisine consacrée au grand art allemand. C'est l'ironie de l'histoire.

D'après l'ouvrage Pourquoi c'est connu ? Le fabuleux destin des chefs-d'œuvre du Centre Pompidou, Rmn-Gp, éditions du Centre Pompidou, Paris, septembre 2020.