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Hicham Berrada : « J’aime l’idée que dans la matière il y ait la philosophie ».

Comme un peintre dont les pigments et pinceaux seraient le chaud, le froid, le magnétisme, la lumière, Hicham Berrada, 34 ans, mobilise des protocoles scientifiques afin d'explorer des phénomènes physiques, chimiques et biologiques. Rencontre avec l'un des nommés au prix Marcel Duchamp 2020.

± 6 min

En 2007, il commence la série Présages, réalisée à partir de produits chimiques plongés dans des béchers ou des aquariums. Il capture les réactions qui en résultent à travers une variété de médiums – images en mouvement, sculptures, performances. Pour le Présage présenté dans l’exposition, l’artiste a activé les principaux composants du béton, matériau que l'être humain a concentré en des proportions gigantesques pour construire les villes. On tente ici d’apercevoir ce qui pourrait advenir lorsque celles-ci seront entièrement recouvertes, par-delà les temps géologiques. Dans ce dispositif immersif, un univers en développement, vaste et foisonnant, est donné à vivre comme si le public se tenait au cœur même du récipient, là où les réactions chimiques opèrent. L’artiste, installé à Roubaix, fait pousser les minéraux, comme autant d’architectures, dans le bocal, « théâtre d’activités nouvelles, potentiellement merveilleuses ». Le rendu, en monochrome blanc, se fait abstrait et subtil. 

Parlez-nous du travail que vous présentez pour l’exposition…
Hicham Berrada –
Présage est une série que j’ai commencée il y a un peu plus de dix ans. Cela évolue au fil des années. Je choisis simplement un bocal de dix centimètres de diamètre, toujours vide au début, un peu comme une pierre brute ou un tableau blanc, sur lequel je vais pourvoir faire naître une image, uniquement par la connaissance du monde physique. L’expérimentation scientifique est pour moi un outil, c’est une méthode de travail. Noter tous les paramètres, température, viscosité, chaleur, froid, humidité etc., et puis adapter un paramètre à la fois pour voir comment cela agit sur l’évolution de l’expérience. J’observe, je m’occupe des enregistrements des données… Comme un suivi d’expériences. Pour moi, cela se rapproche du travail du sculpteur. C’est une façon de pouvoir sculpter le réel, sans passer par la main sur la matière. C’est une façon indirecte de sculpter le réel par des forces naturelles qu’on peut contrôler.

 

Pouvez-vous nous parler de vos débuts et de votre parcours ? 
HB – Ma mère est française, mon père est marocain. Je suis arrivé en France après le baccalauréat. Je suis d’abord passé par l’école Oliver de Serres, puis les Ateliers de Sèvres, puis les Beaux-Arts de Paris pendant cinq ans. J’ai ensuite intégré le Studio national des arts contemporains du Fresnoy, à Tourcoing. Ma première exposition importante a eu lieu en 2012, au Palais de Tokyo, dans le cadre des Modules Pierre Bergé-Yves Saint Laurent.

 

Quelle œuvre d’art a marqué votre pratique ?
HB –
Tout le courant de l’Arte Povera m’a marqué, comme des œuvres du Land Art ; Lightning Field de Walter de Maria, par exemple, pour l’intégration du processus naturel dans l’œuvre… dans le sens où on est moins dans une représentation qu’une activation.

 

En quoi croyez-vous ?
HB –
C’est très large. Dans mon travail, je prends souvent comme exemple un texte de Max Ernst que j’aime beaucoup, où il parle de sa découverte du frottage. Il parle des feuilles de papiers qu’il pose sur différents supports et qu’il frotte avec l’huile... Il fait apparaître différents éléments du réel, des images qui ont la faculté d’exciter les facultés visionnaires du regardeur. J’aime que chacun, quand il regarde mes images, active à l’intérieur de son cerveau des mécanismes de reconnaissances et de projections. Pour moi tout, ce qui est physique et chimique est complètement lié à ce qu’on appelle « nature ». J’aime l’idée que dans la matière il y ait la philosophie. ◼

Prix Marcel Duchamp 2020
Alice Anderson, Hicham Berrada, Kapwani Kiwanga, Enrique Ramírez 

7 octobre 2020 - 4 janvier 2021

 

L'édition du prix Marcel Duchamp 2020 est à double titre exceptionnelle. D’une part, parce qu’elle signe vingt années d’un travail généreux pour la mise en valeur de la scène artistique française par L’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l'art français), avec la collaboration du Centre Pompidou, d’autre part parce qu’elle s’est construite sous le signe d’un événement inédit, la pandémie, qui a bousculé nos vies, nos valeurs et notre rapport au temps. Fait du hasard, c’est en particulier la question du temps qui traverse la démarche des quatre artistes présentés, dont la rencontre au sein de cette exposition ne procède pas d’un regroupement thématique – c’est la règle du jeu –, mais de la sélection d’un comité. Alice Anderson crée ses œuvres à partir de danses-performances proches de rituels aux temporalités variées ; Hicham Berrada se projette par-delà les temps géologiques pour imaginer des activités chimiques souterraines productrices de paysages merveilleux ; Kapwani Kiwanga déjoue les récits fabriqués de l’histoire pour livrer autant d’alternatives à la construction de la mémoire ; Enrique Ramírez, quant à lui, prône l’incertitude comme un état transitoire porteur de promesses d’une nouvelle manière de voir le monde.

Commissaire de l'exposition

 

Sophie Duplaix

Conservatrice en cheffe du service des collections contemporaines, Musée national d'art moderne