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Mirwais: « En ce moment c’est le chaos, et pour quelqu'un comme moi c’est parfait ! »

Vingt ans après son visionnaire Production, le musicien Mirwais s’apprête à sortir enfin un nouvel album solo. En attendant, il présente en février, dans le cadre du festival Hors Pistes, My Generation, un court métrage d'animation ambitieux dont il réalise la bande originale. Politique, réseaux sociaux, intelligence artificielle : entretien exclusif avec un fin observateur du monde contemporain.

± 5 min

Vingt ans, c’est long. Mais pour un franc-tireur comme Mirwais, ce n’est pas grand-chose. Vingt ans, c’est le temps qui se sera écoulé entre la sortie de son tout nouvel album The Retrofuture (calé pour fin 2021), et Production, son premier disque solo. Aiguisé comme une lame et strident comme un coup de fouet, Production, sorti en 2000, avait fait date dans l’histoire de la musique électronique française – et tiré Mirwais de l’oubli. Car dans les années 1980, le musicien avait déjà connu la lumière avec Taxi Girl, groupe-phare de la new wave française. Emmené par Daniel Darc (disparu en 2013), Taxi Girl avait marqué la jeunesse de l’époque par ses textes désabusés et ses compositions synthétiques nouvelles (les tubes Cherchez le garçon ; Mannequin). Trop en avance sur son temps, le groupe s’était ainsi fracassé sur les années 1990. Et Mirwais avait rejoint l’underground qu’il connaît si bien. L’entrée dans le 20e siècle allait tout changer. Alors que sort Production, Mirwais produit parallèlement l’essentiel de l’album Music de Madonna. Succès planétaire. Fidèle, la star le fera aussi travailler sur le suivant, American Life, puis sur Madame X en 2019. Rare en interview, il nous parle de son très attendu nouvel album (sur lequel on retrouve Richard Ashcroft de The Verve ou Kylie Minogue). Et revient sur sa collaboration avec Ludovic Houplain de H5, avec lequel il produit My Generation, un court métrage présenté lors du festival Hors Pistes, entièrement numérique compte tenu de la situation sanitaire. Libre penseur, visionnaire, Mirwais a tout du prophète moderne.

Pourquoi avoir produit ce court métrage ?
Mirwais –
J’ai rencontré Ludovic Houplain sur Money Time, un autre court métrage qu’on avait fait ensemble en 2014. Avec l’essor des jeux vidéo, la dématérialisation de notre société, la vie en réseau etc., cela faisait des années que je me disais que mon prochain clip serait une vidéo d’animation. Et faire une vidéo d’animation avec Ludovic prenait tout son sens. C’est moi qui ai eu l’idée de cette route sans fin, sur laquelle on roule à contre-sens. Je voulais qu’à la fin du film on se rende compte que ce sont les autres qui sont à l’envers… En fait cela résume assez ma philosophie de vie. Depuis toujours on pense que je suis à contre-sens artistique !


Le sous-texte de My Generation est très politique… 
M – 
Ce qui m’intéresse, c’est l’expression artistique, pas les positions politiques militantes. Déjà à l’époque de Taxi Girl, j’avais compris ça ! Un des membres du groupe, Laurent Sinclair, sortait avec Joëlle Aubron, qui allait faire partie d'Action directe… Moi j’ai toujours refusé d’être partisan. Le militantisme politique, que je respecte d’ailleurs, c’est pour les autres. Ce qui m’intéresse, c’est l’art. De toute façon un artiste peut très bien produire des œuvres d’art politisées sans avoir la carte du parti. Guernica de Picasso en est un exemple magistral.

 

J’ai toujours refusé d’être partisan. Le militantisme politique, que je respecte d’ailleurs, c’est pour les autres. Ce qui m’intéresse, c’est l’art.

Mirwais


Vous êtes un précurseur du tout-numérique, que pensez-vous des réseaux sociaux ? 
M – 
Instagram, c’est une régie publicitaire personnelle, et c’est une première fois dans l’histoire des médias. Les réseaux sociaux, je les suis de loin, avec une « attention flottante », comme dirait Freud, mon cerveau sélectionne ce qui me plaît. Un peu comme dans la rue, quand j’entends un son… C’est plutôt l’aspect sociologique qui m’intéresse. En ce moment, je lis beaucoup Jean Baudrillard, c’est un visionnaire. Dans Simulacres et simulation qui date de 1981, il a écrit que les acteurs du simulacre tendaient à fondre le mensonge avec la réalité… Le simulacre devient alors sa propre vérité. On est en plein dedans ! On est dans une ère de dématérialisation totale, il n’y a plus de vérité. Dans le monde falsifié d'Internet, Barack Obama peut être recombiné en Donald Trump, vu qu’il partagent les mêmes pixels… Mais pas dans la vraie vie. D’où le danger de la dématérialisation à outrance.

Vous revenez avec un album après vingt ans d’absence, c’est long…
M – 
Cela fait vingt ans que je n’ai pas fait de disque pour moi, mais j’ai beaucoup bossé pour les autres. Jusqu’en 2006 je travaillais avec Madonna, puis j’ai arrêté, j’avais des problèmes personnels. Sinon j’aime bien travailler avec des artistes peu connus, comme Yasmine Hamdan, une chanteuse libanaise pour laquelle j’ai produit un album en 2009, sous le nom de Y.A.S. J’aime quand les gens sont dans le « pauvre », le « sans moyens », artistiquement parlant, mais attention je ne dis pas ça de manière péjorative ! J’aime les débuts. J’ai par exemple participé à la musique du premier film de Bertrand Bonello (Quelque chose d’organique, 1998, ndlr), ou composé celle du premier film de Maïwenn, Pardonnez-moi (2006). Et j’ai produit quatre titres sur l’unique album de l’Américaine Uffie en 2010. Dans la musique, je n’ai jamais fait aucun compromis pour le fric.

 

Dans la musique, je n’ai jamais fait aucun compromis pour le fric.

Mirwais

 

Mon nouvel album The Retrofuture, est conceptuel, chaque morceau comporte dans son titre une année, comme le premier single 2016 : My Generation. Nous sommes dans l’ère du remake, mais moi ce qui m’intéresse c’est l’update, la mise à jour. Nous vivons dans un présent totalement falsifié, alors tant qu’à être falsifié, autant le faire bien ! C’est pour ça que je me réfère à My Generation des Who. Depuis 1966, personne ne l’avait updaté, c’est insensé.  
 
Quels sont les enjeux du présent que vous développez dans votre album ? 
M – 
La dématérialisation est en train de progresser, et cela met en péril la démocratie. La communication a supplanté la pensée, les systèmes totalitaires commerciaux, softs et furtifs, peuvent se développer à l’infini avec comme auxiliaires les plateformes digitales et les réseaux sociaux agissant comme des trompettes publicitaires permanentes. Le principe du totalitarisme, c’est qu’il n’y ait ni gauche, ni droite, et qu’on instaure un storytelling, on vous isole et on vous atomise… Mais je reste optimiste ! Les gens ont très peur de l’intelligence artificielle, mais moi cela ne me fait pas peur, les robots seuls ne sont pas nocifs. L’intelligence artificielle totale c’est comme les voitures volantes, on en est très loin ! On rentre dans l’ère du « cobot », les robots participatifs. Moi-même je travaille en symbiose avec les machines dans mon studio et cela depuis bien longtemps. L'époque est plutôt sombre, j’ai moi-même eu la covid-19, il y a quelques semaines… mais il ne faut pas désespérer. En ce moment, c’est le chaos, mais pour quelqu'un comme moi c’est parfait, le chaos apporte le changement, c’est toujours dans les failles historiques qu’arrivent les choses les plus intéressantes, surtout du point de vue artistique. ◼