
Jonás Trueba, le cinéma en bande organisée
Artisan discret mais prolifique du cinéma contemporain espagnol, Jonás Trueba a signé huit longs métrages en seize ans – Todas las canciones hablan de mí (2010), Los ilusos (2013), Los exiliados románticos (2015), La reconquista (2016) sont ses quatre premiers longs métrages encore inédits en France. Découvert à l’occasion de la sortie d’Eva en août (La virgen de agosto, 2019), il filme avec une grande finesse les relations amicales et amoureuses, leur éclosion ou leur flétrissement, au gré des rues madrilènes.
L’œuvre de Jonás Trueba, à la fois légère et mélancolique, tire sa vitalité autant du plaisir de la conversation et de la communion que de la solitude et de ses tourments, reflets des questionnements existentiels qui traversent le quotidien d’une génération.
L’œuvre de Jonás Trueba, à la fois légère et mélancolique, tire sa vitalité autant du plaisir de la conversation et de la communion que de la solitude et de ses tourments, reflets des questionnements existentiels qui traversent le quotidien d’une génération – l’engagement dans une relation amoureuse à la vingtaine dans Los exiliados románticos, la quête de soi passé trente ans dans Eva en août ou la mise à l’épreuve du couple à l’approche de la quarantaine dans Septembre sans attendre (Volveréis, 2024, sélectionné à la Quinzaine des cinéastes).
Après une première expérience de production classique insatisfaisante, Trueba se libère des contraintes imposées par l’industrie et Los ilusos, son « film zéro », est tourné sur le temps libre d’une bande d’ami·es à partir d’un canevas léger. Cette approche pose les bases du cinéma qu’il souhaite réaliser, chaque film ayant sa propre échelle, pourvu que le plaisir de la création collective soit au rendez-vous – Qui à part nous (Quién lo impide, 2021), portraits croisés d’une bande de lycéens, a mis cinq ans à voir le jour et dure 3h40 tandis que Venez voir, tourné en huit jours avec quatre acteurs et monté en dix, dure à peine plus d’une heure. Une grande cinéphilie ainsi qu’une appétence pour les autres arts – littérature, philosophie et musique principalement – parsèment les films et les dialogues de citations qui témoignent d’un plaisir du partage et d’une place importante accordée au spectateur au sein d’une narration très libre.
Accompagné depuis ses débuts par la même équipe derrière et devant la caméra – les acteur·ices Itsaso Arana, Francesco Carril, Vito Sanz, Isabelle Stoffel, Mikele Urroz, Aura Garrido, Candela Recio, Pablo Hoyos – Jonás Trueba a créé sa propre société de production, Los ilusos films, qui met au cœur de son processus le collectif, une économie légère et peu dépendante de l’industrie, mêlée à une réflexion à chaque étape de fabrication jusqu’à la distribution en salle.
À l'occasion de la rétrospective que consacre le Centre Pompidou à Jonás Trueba, et alors que sort en salle le 28 janvier prochain La reconquista, son quatrième long métrage inédit en France, un ouvrage de référence sur son cinéma paraît aux éditions de l’Œil (en partenariat avec le Centre Pompidou). Intitulé Jonás Trueba - Le cinéma, c'est vivre trois fois plus, il rassemble un entretien-fleuve avec le cinéaste, mais aussi avec divers·es collaborateur·ices, tous réalisés à Madrid par Eva Markovits (programmatrice de la rétrospective) et Judith Revault d’Allonnes (responsable du service des cinémas au département culture et création), avec la complicité de Massoumeh Lahidji, interprète et complice de travail. Morceaux choisis.
Entretien avec Jonás Trueba
Judith Revault d’Allonnes — Vous travaillez avec une famille que vous vous êtes constituée : comment cela se passe-t-il, par exemple sur Septembre sans attendre ? Vous avez l’idée du film au départ, vous commencez à l’écrire. Quand les autres interviennent-ils ? Est-ce que vous écrivez déjà avec eux en tête ?
Jonás Trueba — C’est très progressif. Au début, c’est moi qui écris vraiment comme dans un journal, de façon quasi quotidienne. Puis, petit à petit, les germes d’un désir apparaissent, une forme potentielle émerge et donc aussi des pistes d’élaboration. Cela ne prend pas la forme d’un scénario, mais commencent alors une conversation, des échanges : on discute ensemble. En l’occurrence, pour Septembre sans attendre, Itsaso et Vito sont apparus très vite à mes côtés puisque je voulais dès le départ qu’ils y participent. Il s’agissait d’avoir pour ce film-là un scénario plus formel, plus dialogué, que nous ayons écrit tous les trois.
Puis, comme à chaque fois, par effet de boule de neige, les autres membres de l’équipe ont été intégrés petit à petit afin que cela devienne un projet de film. Mais il ne faut pas croire que nous parlons beaucoup non plus, ou surtout que nous entrons dans les détails. Dès qu’il y a trop de questions, cela m’énerve parce que je n’ai pas les réponses. Ce n’est pas un plan militaire : je ne peux pas leur dire exactement où nous allons.
Ce que nous partageons sur un temps assez long, ce sont les doutes, les désirs, même si cela peut paraître contradictoire parce que je sais l’importance de la transmission. Ils ont dû apprendre à composer avec ces incertitudes, ces terrains mouvants et à me traduire, en quelque sorte, en acceptant d’avancer à tâtons avec moi.
Jonás Trueba
Ce que nous partageons sur un temps assez long, ce sont les doutes, les désirs, même si cela peut paraître contradictoire parce que je sais l’importance de la transmission. Ils ont dû apprendre à composer avec ces incertitudes, ces terrains mouvants et à me traduire, en quelque sorte, en acceptant d’avancer à tâtons avec moi. C’est quelque chose d’assez paradoxal, car l’élan que je ressens quand le désir de faire un film se manifeste est vital. Il n’est pas question pour moi de ne pas le faire. Je sais que je me battrai pour, je sais qu’il ne m’arrivera pas d’accumuler les projets non réalisés. Quand je veux faire quelque chose, j’y parviens.
Et pourtant, quand je discute, par exemple, avec Miguel Ángel, Laura ou Santiago, parfois je vois à quel point c’est fragile et que pas grand-chose n’existe en dehors de moi. Et pourtant, en moi, cela me paraît essentiel et non négociable. Se retrouver dans cet état de grand décalage est assez déstabilisant, mais j’assume que je n’aime pas et que je ne veux pas partager tant que cela.
Je trouve qu’il faut s’insurger contre le fait que, dans le cinéma d’aujourd’hui, les cinéastes doivent tellement vendre, persuader, mettre des mots précis avant même que le film n’existe, qu’il doive absolument prendre corps. Il y a une dimension très importante pour moi, qui est de désirer les films que je peux faire. Me poser d’emblée cette question-là : ce qui est en ma capacité, ce qui est faisable et réalisable. Quand je donne des ateliers, que je parle à de jeunes cinéastes ou à des cinéastes en devenir, je leur dis, au moins pour commencer, de désirer ce qui est à leur portée pour ne pas être dans l’empêchement ou dans le grand complot du « on ne m’a pas laissé faire, on ne m’a pas aidé ».
Je pense vraiment que cette idée de cinéma possibiliste que j’ai développée et à laquelle nous avons beaucoup réfléchi, c’est une force finalement. Je ne fantasme pas un film au-delà de mes possibilités pour le faire au prix de renoncements, de stratégies. C’est une stratégie, vous me direz, mais c’est ma force. […] Le chemin possible pour moi, c’est de faire un cinéma qui soit à une échelle plus individuelle, où je maîtrise davantage toutes les conditions de fabrication et d’existence du film.
Je trouve qu’il faut s’insurger contre le fait que, dans le cinéma d’aujourd’hui, les cinéastes doivent tellement vendre, persuader, mettre des mots précis avant même que le film n’existe, qu’il doive absolument prendre corps. Il y a une dimension très importante pour moi, qui est de désirer les films que je peux faire.
Jonás Trueba
Judith Revault d’Allonnes — À quel moment se forme le noyau dur de vos collaborateurs et collaboratrices ?
Jonás Trueba — Le groupe s’est constitué progressivement. Je connaissais Laura depuis le lycée. Marta a travaillé sur un film dont j’étais scénariste et elle, assistante monteuse. C’est finalement moi qui lui ai donné la possibilité d’être cheffe monteuse pour la première fois. Quant à Santiago et Miguel Ángel, ils travaillaient tous les deux sur le film d’un collègue, Javier Rebollo, et c’est en le voyant que je leur ai demandé de se joindre à nous. Ils avaient déjà une certaine maturité et un grand talent, mais encore peu d’expérience des tournages de longs métrages. Nous en étions tous un peu à nos débuts, et ce premier film, Todas las canciones hablan de mí, a été très formateur pour nous tous et nous a permis de savoir la direction que nous voulions prendre après cette expérience très difficile au sein d’une production classique. […] Même si le tournage s’est finalement bien passé après une mise en place très laborieuse, nous avons tous rejeté ce système qui nous a semblé défavorable au film. Cela a néanmoins permis de faire émerger le désir de travailler ensemble, tout en constatant à quel point ce système générait de la frustration, des renoncements, des difficultés à s’entendre sur un mode de fonctionnement.
Quand j’ai eu l’impulsion de réaliser Los ilusos, nous avions vécu cela ensemble, je ne suis pas arrivé tout seul à cette idée. Un esprit collectif était né assez naturellement au sortir de notre première expérience, et ce qui est très intéressant, c’est que le groupe n’est ni compact, ni homogène. Chacun de nous est un énergumène en soi. C’est chouette de voir que nous continuons à faire ce chemin ensemble malgré les caractéristiques et les univers propres à chacun. Mis à part Qui à part nous, que j’ai fait presque seul (Marta a fait le montage avec moi), nous avons construit un récit commun qui devient un terrain très ferme sur lequel nous marchons ensemble.
Entretien avec Itsaso Arana, l'actrice-collaboratrice
Éva Markovits — Vous avez écrit tous les trois sur Septembre sans attendre, Jonás, Vito et vous. Comment cette collaboration s’est-elle passée, et pouvez-vous nous parler de votre « personnage », qui est très différent des précédents ? On sait que vous avez regardé les films cités dans le livre de Stanley Cavell, À la recherche du bonheur – Hollywood et la comédie du remariage, les sept comédies de remariage sur lesquelles il base son ouvrage. Il y a comme un esprit de ces films-là dans votre interprétation, une réminiscence de Katharine Hepburn.
Itsaso Arana — La démarche est très différente entre Eva en août et Septembre sans attendre. Pour le premier, c’était très horizontal ; pour le second, Jonás nous a invité·es à le rejoindre dans l’écriture. C’est un portrait qui est le sien. Je me reconnais bien moins dans cette écriture. Jonás était à un moment compliqué de sa vie : il manquait d’élan et de force, et il nous a invité·es en tant qu’acteur·rices pour donner corps à ce désir-là, lui insuffler la force nécessaire pour faire renaître le projet.
Avec ces références et mon implication moindre, il n’y avait pas de jeu de miroir, donc j’avais envie que Jonás assume davantage la dimension cinématographique de ce film, et que nous l’élevions, que nous nous permettions d’aller un peu plus loin, vers quelque chose d’un peu différent de ce que nous avions fait. Et là, j’ai été un peu pénible, je l’ai poussé.
Au niveau du jeu, j’ai effectivement puisé dans cette inspiration : Katharine Hepburn, Barbara Stanwyck. Tous les soirs, je regardais Indiscrétions et Madame porte la culotte pour explorer une dimension plus audacieuse. C’était un peu fort pour Jonás, mais avoir ce rythme-là donnait un parfum particulier, et c’est ce qui m’intéressait. Ce travail sur le corps, c’était vraiment de l’ordre de la danse. Cette dimension physique, cette stylisation de l’interprétation, est quelque chose que j’ai trouvée amusante.
Entretien avec Santiago Racaj, chef-opérateur et Miguel Ángel Rebollo, directeur artistique
Santiago Racaj — J’ai beaucoup de tendresse pour le premier film de Jonás, Todas las canciones hablan de mí, malgré tout ce qu’on a dit, le fait que ça ait été tourné en studio, que beaucoup d’idées, d’impulsions, d’envies qu’on avait n’ont pas abouti. Il existe, et je l’aime beaucoup. Pour autant, à partir de ce film zéro, s’est mis en place un mode de fonctionnement qui depuis n’a pas bougé. On travaille toujours de cette façon ensemble et ce qui est absolument unique dans la façon de procéder de Jonás, il me semble, c’est la manière dont il inclut, dont il fait participer chacun de celles et ceux de son équipe, et ce très tôt dans le processus de création.
On commence la conversation quand il n’y a pas encore d’écrit, de formulation propre du projet, on en est encore au stade de l’idée. Dès cette première impulsion, il vous permet vraiment d’entrer en dialogue et de commencer à construire avec lui. Ce n’est pas une stratégie préméditée ou une façon d’affronter le film, c’est vraiment comme ça que le film prend forme pour lui, en créant ce dialogue où surgissent les idées qui seront finalement portées à l’écran.
Miguel Ángel Rebollo — Il y a peu de temps encore, Jonás m’a proposé qu’on aille se promener et c’est toujours un bonheur parce que je sais qu’à ce moment-là, il va partager des idées et qu’on va commencer à en discuter. S’il lance trois pistes, j’ouvre trois dossiers et dans chacun, je commence à ranger des images qu’il m’a soufflées ou d’autres que je trouve moi-même pour compléter. Comme ça, j’ai de la matière pour le jour où un de ces projets-là tout d’un coup l’inspire plus, prend corps dans son esprit ou qu’il a trouvé un financement.
Ces dossiers, auxquels je retourne peut-être six mois plus tard, ne me fournissent pas des caractéristiques à partir desquelles faire des repérages et trouver un décor : ce n’est pas du tout de cet ordre, ce sont des intuitions, des images qui commencent à donner une atmosphère. J’appelle les dossiers « première balade », « deuxième balade », « troisième balade ». On ne dépasse jamais douze jours de ce qu’on ne peut pas appeler des repérages, mais plutôt des moments d’invention d’espaces et de décors.
C’est vraiment comme ça, par une espèce de sédimentation, que chacun de ces projets avance. Ce temps de réflexion et d’échanges, Jonás le prend avec chacun de nous en amont. Sur le tournage, il veut surtout être avec les acteurs et actrices, avec cette façon particulière et tranquille qu’il a de travailler — pour Los ilusos, en l’occurrence, il y avait très peu de choses écrites —, voir un peu comment chacun va s’approprier la matière, la dire avec ses propres mots.
Une véritable épiphanie pour moi, c’est le moment où il vous appelle, que vous allez chez lui, et qu’en parlant de chaque décor, il met une musique, une chanson qui y est associée pour lui. [...] Quand il a son enchaînement de musiques, c’est que le film est sur le point d’exister.
Miguel Ángel Rebollo
Et nous, on est déjà prêts pour leur créer cet espace. Notre travail a été fait en amont, il nous a déjà consacré beaucoup de temps. Par exemple, une véritable épiphanie pour moi, c’est le moment où il vous appelle, que vous allez chez lui, et qu’en parlant de chaque décor, il met une musique, une chanson qui y est associée pour lui. Il s’agit plutôt d’un espace émotionnel qui permet de comprendre tout de suite où il veut aller, comment les éléments peuvent s’imbriquer. Quand il a son enchaînement de musiques, c’est que le film est sur le point d’exister. ◼
*Extraits du livre Jonás Trueba - Le cinéma, c'est vivre trois fois plus, d'Éva Markovits et Judith Revault d’Allonnes (éditions de l’Œil, en partenariat avec le Centre Pompidou).
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Les actrices Itsaso Arana et Lorena Tudela devant la caméra de Jonás Trueba
Photo © Miguel Ángel Rebollo






