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Qudus Onikeku, « Re:INCARNATION  » - photo Ayobami Ogungbe

Avec Qudus Onikeku, la performance est magie

Danseur, chorégraphe, Qudus Onikeku est l'invité de la nouvelle saison des spectacles vivants. En résidence, l'artiste nigérian présente en janvier sa nouvelle création Re:incarnation. Dans un très beau texte en forme de manifeste, il nous rappelle qu'en Afrique la fin du monde est cyclique, et que la performance est un acte magique qui relie les esprits, les ancêtres, les morts et les vivants. 

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En toute franchise, mes performances explorent souvent le « rien » : elles sont en réalité pour le public une invitation à tenter de ne pas comprendre, car l'expérience la plus complète de mes œuvres ne passe pas nécessairement par la compréhension, mais plutôt par un voyage sensoriel qui joue avec nos « sept » sens. En tant qu’artiste voyageur, j’ai été confronté à différents types de publics et passé beaucoup de temps à en étudier la psyché. Je me suis rendu compte qu'il n'y a rien de plus effrayant que de confronter quelqu’un à quelque chose d’inconnu, à un moment où l'on n'est pas simplement diverti, séduit ou nourri. Par ailleurs, à bien y réfléchir, le « rien » n'existe pas dans l'expérience humaine. Tout signifie quelque chose en fin de compte. Je crois que l'esprit humain est une machine qui auto-génère des histoires, des images, des humeurs, des idées, des possibilités et un langage.

 

 

Ce nouveau travail part du principe que la réincarnation est un fait. Le public est invité à percevoir le temps de manière non mécanique et non linéaire, à l'envisager comme quelque chose qui tourne en simultanéité cyclique avec le monde physique, le monde des esprits et le monde des ancêtres. Un royaume où le temps est vécu plutôt que compté, où le temps est élargi afin de contenir des fragments de réalités plutôt que de contenir les événements de manière linéaire dans un cadre unique. Donc, partant de ces hypothèses, les questions qui en découlent sont les suivantes : lorsque nous dansons, qui danse exactement ? Lorsque nous nous transcendons par la danse, qui devenons-nous ? Où sommes-nous et qui revient ? Quelles sont ces couches de conscience enfouies dans notre corps ? Où en sommes-nous dans le cycle du temps, sachant très bien qu'il n'y a ni passé ni avenir, puisqu’ils existent pareillement dans le présent.

 

Lorsque nous dansons, qui danse exactement ? Lorsque nous nous transcendons par la danse, qui devenons-nous ? Quelles sont ces couches de conscience enfouies dans notre corps ?

Qudus Onikeku

 

Alors, lorsque l'on repense à toute la violence que les peuples africains et noirs ont dû endurer dans le temps et dans l'espace ; tous les lynchages, la cruauté absurde, la colonisation, le transport transatlantique d'esclaves, le vol de corps humains, de vies humaines et de ce qu'ils avaient créé ; tous les meurtres, les viols, la brutalité et le travail inutiles qu'ils ont subis de manière flagrante, on peut se demander : qui, dans ce concept de réincarnation, est de retour ici et maintenant, dans ce nouveau corps qui porte en lui un certain nombre de souvenirs anciens ? De combien de cycles de vie parlons-nous ? Quel est alors l'intérêt d'un tel retour ? Pour accomplir quoi ? Comment pouvons-nous alors ne pas danser ? Quelle est la valeur d'une telle danse par des corps conscients ? Comment ne pas utiliser la performance comme un moyen de s’en emparer ? Je suis convaincu que s'en emparer fait partie de ce qui constitue l'expérience magique du théâtre, une expérience qui ne peut être pensée dans un langage simple, une expérience que nous devrions néanmoins tous prendre le temps de faire pour nous-mêmes, parce que si nous ne nous en emparons pas, cela risque de disparaître, de rester sans réponse.

J'ai compris qu'une performance est une expérience vraiment étrange, et lorsqu'elle est bien faite, une performance est une expérience qui n'a pas d'étiquette ou de désignation claire. Ce que nous, en tant qu'artistes, vivons pendant une représentation est toujours quelque chose de profond, et parfois ni nous-mêmes ni le public n’avons la capacité de saisir les mystères de ce qui est dit, fait ou ressenti, parce que cela va bien au-delà de ce que nous comprenons ou de ce qui est compréhensible. Pourtant, il est vraiment important de participer à de telles expériences magiques ; dans la création de la beauté, dans les arts et ce que réalisent les artistes, que ce soit dans les histoires, la peinture, la poésie, la musique ou la danse, ces expériences-là sont de grands réservoirs d'émotions et d'histoires.

 

Nous progresserons vraiment lorsque nous accepterons tous que l'histoire de l'esclavage et de la colonisation est l'ensemble de notre histoire, qu'elle n'est ni l'histoire des Noirs ni celle de l'extrémisme blanc, mais que l'histoire de l'inégalité humaine est l'héritage de chacun(e) d'entre nous, et que c'est un héritage que nous devons toutes et tous affronter. Cette préoccupation existentielle m'a amené à penser qu'une chose n'est jamais seulement une chose, et une chose seulement. Notre capacité à doter ce qui nous est familier d'une signification nouvelle, en constante évolution, nous libère de l'attendu et nous donne accès à l'imprévisible, c'est dans ce domaine inconnu que nous trouvons de nouvelles possibilités. C'est dans l'inconnu que nous trouvons l'espoir. Un spectacle nous offre l'occasion d'arrêter véritablement le temps et de nous perdre, de disparaître puis de nous souvenir, de capturer ces émotions, ces images et ces imaginations, et de les préserver.

Dans ce contexte, le corps du danseur peut donc être considéré comme un musée privé, grand protecteur des souvenirs, des sentiments, des espoirs, de toutes ces choses fugaces et de ces moments éphémères qui nous frappent plusieurs fois dans nos journées, et disparaissent rapidement pendant que la vie s'active et passe.

 

Le corps du danseur peut être considéré comme un musée privé, grand protecteur des souvenirs, des sentiments, des espoirs, de toutes ces choses fugaces et de ces moments éphémères qui nous frappent plusieurs fois dans nos journées, et disparaissent rapidement pendant que la vie s'active et passe.

Qudus Onikeku

 

Ces expériences ne sombrent pourtant pas dans l'oubli, mais dans une sorte de sac à dos de souvenirs inconscients et d'émotions non résolues, pour lesquels nous n'avons jamais eu d'explication ni de mots tangibles, mais que nous stockons tout de même, jusqu'à ce que quelque chose, quelqu'un, quelque part, d'une manière ou d'une autre, au cours d'une expérience artistique, lorsque des interprètes viennent nous bousculer dans le monde enchanteur des rêves, des sons et de la musique, de la lumière et des mouvements, à travers une performance inquiétante, qui permet à notre esprit de naviguer dans ces sentiments et de créer des passerelles, pour leur permettre de se jouer les uns des autres, afin qu'ils puissent enrichir nos choix de vie, notre compréhension et notre appréciation de la différence, avec l'extraordinaire capacité de pouvoir identifier toutes les formes d'inégalités par la suite, l'inégalité, qui est le plus grand ennemi de la justice, du progrès humain et de l'harmonie sociale. ◼