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Vier Akte in Landschaft, Nus dans un paysage, ou Paysage, huile sur toile, 1912, 71x80 cm.

Le tableau volé, les Nazis et les vers à soie

Après des années d'enquête, Nus dans un paysage, toile colorée du peintre expressionniste allemand Max Pechstein, vient enfin d'être restituée à ses ayants droit par le ministère de la Culture. Acquise indûment par l'État français au sortir de la Seconde Guerre mondiale, elle appartenait à Hugo Simon, banquier juif allemand réfugié à Paris et traqué par la police. L'œuvre est désormais visible au Centre Pompidou. C'est une simple étiquette, presque illisible, au dos du tableau, qui a permis de reconstituer les pièces d'un puzzle passionnant qui raconte les heures troubles de l'histoire de France – et de l'histoire de l'art.

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C’est un tableau coloré. Des femmes nues dans un paysage qui semblerait paisible si ce n’était son ciel tourmenté. Son titre ? Vier Akte in Landschaft — en français Nus dans un paysage ou Paysage. Peinte en 1912, cette toile est l’œuvre de Hermann Max Pechstein, représentant de l'expressionnisme allemand, proche de Erich Heckel et Ernst Ludwig Kirchner, et l’un des artistes à avoir été accusés par le régime nazi de produire un « art dégénéré ». En 1966, elle entre dans la collection du Musée national d’art moderne, sous le numéro d’inventaire AM 4364 P. Pourtant, ses origines resteront longtemps inconnues. Après de longues années d’enquête effectuées par le Musée et Didier Schulmann, conservateur en chef du patrimoine au Centre Pompidou, il a été établi que le tableau provenait d’une spoliation de biens juifs. Le 1er juillet dernier, lors d’une cérémonie officielle au ministère de la Culture en présence de Madame la ministre Roselyne Bachelot, Vier Akte in Landschaft a enfin été restitué aux ayants droits. La fin d’un feuilleton qui raconte à la fois l’histoire trouble de la France et le désir de réparation. Roselyne Bachelot : « La restitution est un acte de réparation ; elle recrée un lien entre les générations, entre les spoliés et leurs descendants ; puisse-t-elle aussi dissiper un peu les ombres des exils et des persécutions. » 

En septembre 1966, lorsque cette huile sur toile de 71 cm par 80 apparaît dans les réserves du Palais de Tokyo (qui abrite alors le Musée national d’art moderne), on ignore tout de sa provenance. Pourtant, le tableau a été inscrit sur les inventaires dans les collections de l’État français, hors procédure classique d’acquisition. Mais alors d’où vient-il ? Une étiquette au dos du tableau, quasi illisible, met les enquêteurs sur une piste dès 2005. Le tableau a été prêté en 1938 pour une exposition à Londres. Intitulée « Twentieth Century German Art », et organisée par le critique d’art réfugié outre-Manche Paul Westheim, elle est consacrée aux artistes antinazis — comme une réponse à l’exposition « Art dégénéré » de Munich en 1937.

 

Une étiquette au dos du tableau, quasi illisible, met les enquêteurs sur une piste dès 2005. Le tableau a été prêté en 1938 pour une exposition à Londres.

 

 

Le prêteur est rapidement identifié. Il s’agit d’un certain Hugo Simon. Banquier, collectionneur et mécène juif allemand, c’est une figure influente des milieux artistiques pendant la République de Weimar. Hugo Simon est aussi un soutien du mouvement expressionniste. Mécène engagé, membre de divers comités d’acquisitions de musées, il est proche du marchand Paul Cassirer, et reçoit régulièrement des artistes, des scientifiques et des universitaires, parmi lesquels Bertolt Brecht, Stefan Zweig, Thomas Mann ou encore Albert Einstein. Avec son épouse Gertrud, il se consacre à une vaste collection qui comporte des œuvres des grands noms de l’art contemporain allemand : Ernst Barlach, Lyonel Feininger, George Grosz, Erich Heckel, Ernst Ludwig Kirchner, Paul Klee, Oskar Kokoschka, Franz Marc, Georg Kolbe, Ludwig Meidner, Otto Müller, et… Max Pechstein.

Dès mars 1933, Hugo et son épouse Gertrud sont contraints de fuir l’Allemagne. Ils s’installent alors à Paris. Leur fille, Ursula, vit déjà en France avec son mari, le sculpteur allemand Wolf Demeter, disciple d’Aristide Maillol, et leur fils, Marc. En octobre de la même année, les biens des Simon sont confisqués par le régime nazi. Ils réussissent pourtant à faire sortir d’Allemagne une partie de leur précieuse collection. À Paris, Hugo Simon reprend ses activités de banquier, tout en s’engageant dans le soutien aux réfugiés allemands et artistes antinazis. Ce qui lui vaut une campagne de diffamation de la Gestapo et la déchéance de la nationalité allemande en octobre 1937, accusé par les Nazis d’être un « Juif et capitaliste marxiste typique ».

 

Sous pression financière, et comme le personnage que l’on aperçoit au début du film Monsieur Klein, avec Alain Delon (1976), Hugo Simon est contraint de se séparer, à vil prix, de certains de ses chefs-d’œuvre. À contre-cœur, il vend ainsi le Cri d’Edvard Munch en 1938.

 

 

Comme nombre de réfugiés allemands, il est également surveillé par la police française, qui le soupçonne, entre autres fantaisies, de trafic d’armes. Sous pression financière, et comme le personnage que l’on aperçoit au début du film Monsieur Klein, avec Alain Delon (1976), Hugo Simon est contraint de se séparer, à vil prix, de certains de ses chefs-d’œuvre. À contre-cœur, il vend ainsi le Cri d’Edvard Munch en 1938, un tableau qui était dans sa collection personnelle depuis 1926.

En juin 1940, alors que les troupes allemandes envahissent Paris et que l’étau se resserre, les époux Simon s’enfuient à Marseille dans l’espoir d’obtenir un visa pour les États-Unis. Ils se retrouvent vite coincés – Vichy s’étant engagé à livrer les opposants allemands. Hugo et Gertrud parviennent à obtenir des papiers du consul de Tchécoslovaquie au nom de « Hubert et Garina Studenic ». Leur fille Ursula accompagnée de leur gendre Wolf Demeter, et leur autre fille Annette, obtiennent quant à eux des passeports au nom de « Léonie Renée Denis », « André Denis » et « Marie-Louise Pecherman ». Le fils d’Ursula, Marc Roger Demeter, né en 1931, devint ainsi « Roger Denis ». Tous gagnent l’Espagne en traversant la frontière par les Pyrénées. Avant d’embarquer pour le Brésil.

En 1941, l’appartement de Hugo et Gertrud Simon, situé au 102, rue de Grenelle dans le 7e arrondissement de Paris, est en grande partie vidé par l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ou ERR), le service nazi de pillage des biens culturels. Certaines des œuvres de la collection de Simon sont transférées au Jeu de Paume. Une autre partie est conservée sur place. Le bureau de Simon, rue d’Antin dans le 2e arrondissement, est également mis à sac… Arrivés en mars 1941 au Brésil, Hugo et Gertrud Simon vivent sous leur identité d’emprunt. D’abord à Rio, dans la clandestinité. Considérés comme « émigrants indésirables » par le gouvernement brésilien, et menacés d’expulsion, ils fuient dans la région du Minas Gerais, où ils achètent une petite propriété pour y élever des vers à soie. Depuis longtemps, Hugo Simon est passionné d'agriculture. Cette entreprise ne sera pourtant pas très profitable aux époux Simon.

 

En 1941, l’appartement de Hugo et Gertrud Simon, situé au 102, rue de Grenelle dans le 7e arrondissement de Paris, est en grande partie vidé par l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ou ERR), le service nazi de pillage des biens culturels.

 

 

Dans le ver à soie, animal qui n’existe plus à l’état naturel, mais doit être élevé de manière artificielle, Hugo Simon voit une sorte de métaphore du Juif allemand qu’il était, dépendant d’une société qui ne voulait plus de lui. C’est dans cet univers d’exil, de détresse et d’identités dissimulées que Hugo Simon retrouve Georges Bernanos, installé à Barbacena, et rencontre Stefan Zweig, peu de temps avant le suicide de ce dernier. Hugo Simon écrit alors un roman autobiographique, Seidenraupen (« Vers à soie »), qui restera non publié. Il meurt à São Paulo en 1950. En 1964, Gertrud Simon s’éteint à son tour. La famille demeure au Brésil.

Après la guerre, Hugo et Gertrud Simon reprennent, non sans mal, leur véritable identité. Leur fille et leur gendre conservent le nom de guerre de « Denis ». Hugo Simon, qui ne peut voyager faute de papiers et de moyens, entreprend, à distance, des démarches pour tenter de récupérer ses biens, volés par les Nazis ou abandonnés dans son ancien domicile. Il déclare ainsi en 1946 auprès de la Commission de récupération artistique qu’il possédait « un nombre de tableaux expressionnistes (art défendu) de différents peintres allemands, notamment : Kirchner, Heckel, Pechstein, Meidner, Springer. » Il ne peut néanmoins obtenir que quelques restitutions.

En 2017, Rafael Cardoso Denis, arrière-petit fils de Hugo Simon, entreprend les démarches officielles auprès de la Commission pour l’indemnisations des victimes de spoliation (CIVS), pour que soit reconnue l’acquisition indue de ce tableau par l’État français. Né au Brésil en 1964, ce n’est qu’à l’âge adulte qu’il découvre l’histoire tourmentée de ses ancêtres. Historien de l’art lui-même, spécialisé en art brésilien des 19e et 20e siècles, il se consacre à sauvegarder la mémoire de Hugo Simon et à retracer son parcours. En 2016, il publie Das Vermächtnis der Seidenraupen (« L’héritage du ver à soie »), une biographie romancée de son aïeul. Avec sa mère — veuve de Marc Roger Demeter/Roger Denis, petit-fils de Hugo Simon – et son frère André Lúcio, ils sont les trois ayants droit de Hugo Simon. Le 1er juillet 2021, c’est avec émotion et fierté que Rafael Cardoso Denis assiste à la cérémonie de restitution officielle : « Ce serait pour Hugo Simon un grand moment de joie de se retrouver ici, aux côtés de son tableau de Pechstein. Nous sommes entrés dans le temps de la réconciliation, c’est un signal politique fort. Ce n’était pas le cas il y a encore vingt ans. »

 

Ce serait pour Hugo Simon un grand moment de joie de se retrouver ici, aux côtés de son tableau de Pechstein. Nous sommes entrés dans le temps de la réconciliation, c’est un signal politique fort.

Rafael Cardoso Denis, arrière petit-fils de Hugo Simon

 

Aidé par Didier Schulmann, Rafael Cardoso a patiemment reconstitué une à une les pièces du puzzle. Dans les années 2010, l’enquête mène Didier Schulmann aux archives de la Banque de France et même jusqu’à Aix-en-Provence, aux Archives nationales de la France d’Outre-Mer. Après le départ de Simon en 1940, la Banque de l’Algérie, devenue propriétaire de l’appartement rue de Grenelle, récupère les biens, les considérant comme un nantissement au titre des loyers impayés par Simon. Des milliers de pages dépouillées à Aix et à Paris, de notes, de rapports et de correspondances de différents services de la Banque de l’Algérie, il ressort que, dès la fin de l’été 1944, en vue de relouer le logement précédemment occupé par Simon, la Banque de l’Algérie a fait procéder, par huissier, à un bris des scellés que les Nazis avaient apposés. Le logement, certes dévasté, n’est pas vide ! Deux inventaires successifs sont dressés, établissant la liste de plusieurs dizaines de meubles de style, objets d’art et de décoration, et de quatre peintures considérées « sans valeur ». Où se trouve le tableau de Pechstein à ce moment-là ? Et comment chemine-t-il entre la rue de Grenelle et le Palais de Tokyo ? Est-il demeuré dans l’appartement jusqu’à la fin de la guerre, disparaissant alors au gré des passages dans les lieux et de la volonté du propriétaire de garantir ses loyers impayés ? A-t-il été intégré à la vente aux enchères – dont les archives ont été détruites – qui, les 2 et 3 mars 1964, dispersait les biens meubles de la Banque de l’Algérie, dont du mobilier fléché dans les inventaires de liquidation comme ayant appartenu à Hugo Simon ? On ne le sait toujours pas.

Une piste émerge alors. Les recherches montrent que le tableau pourrait avoir été prêté pour l'« Exposition d’art allemand libre » de novembre 1938 à la Maison de la Culture, rue d’Anjou, à Paris. Une exposition organisée par Paul Westheim et Eugen Spiro, pour laquelle Hugo Simon avait prêté plusieurs toiles, dont un tableau de Ernst Ludwig Kirchner. La toile de Pechstein était donc chez Hugo et Gertrud Simon à la veille de la guerre, et faisait partie des œuvres qu’ils durent laisser dans leur fuite. Pour Rafael Cardoso Denis, « le plus probable c’est que quelqu’un ait gardé le tableau pendant vingt-cinq ans, quelque part, entre le moment où il disparaît et sa réapparition en 1966 dans les réserves du Musée national d’art moderne. »

 

Une chose est sûre : c’est bien en raison de l’arrivée des Allemands à Paris et des menaces très fortes qui pesaient sur lui, en raison de sa religion et de ses engagements politiques, que Hugo Simon a dû fuir Paris avec sa famille, et laisser – et perdre – ses biens, dont le tableau de Max Pechstein. Compte tenu du non-respect des procédures d’entrée dans les collections, l’inscription sur les inventaires de l’État en 1966 apparaît comme infondée. L’œuvre est radiée des inventaires pour « inscription indue », et inscrite sur l’inventaire provisoire spécial des œuvres issues de la Récupération artistique, communément appelé « MNR », sous le numéro R 29 P. Le 1er juillet 2021, Vier Akte in Landschaft et Hugo Simon sont enfin réunis au Centre Pompidou, qui présente cette histoire au public, au niveau 5 du Musée. ◼

Note

Le tableau Nus dans un paysage, de Max Pechstein, sera également prêté par les ayants droit à l’exposition « Afterlives: Recovering the lost stories of looted art » du Jewish Museum de New York, du 20 août 2021 au 9 janvier 2022.