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Thomas Salvador, frisson roche

Cinéaste alpiniste, Thomas Salvador est l'invité du festival Hors Pistes 2024. L'occasion de découvrir son cinéma singulier, où le fantastique le dispute au naturalisme, et notamment ses films Vincent n'a pas d'écailles ou encore le troublant La Montagne. Rencontre avec un rêveur des cimes.

± 5 min

Si les mariages improbables font parfois bon ménage, ils peuvent aussi engendrer de belles œuvres. Le cinéma et le sport en l’occurrence ; les deux parents de la filmographie si singulière de Thomas Salvador. Adolescent, en voilà un qui hésitait entre le métier de guide de haute montagne et celui de réalisateur. Jeune homme, il se trouva en conciliant ses deux tropismes. La Montagne (2022), son dernier long-métrage, met en scène un alpiniste en devenir ; cet ingénieur parti à l’assaut du massif du Mont-Blanc sur un coup de tête, faisant une rencontre du troisième type, revenant au monde grâce à une femme. Dans la voie (2004), l’un de ses six courts-métrages, documente son ascension dans le même massif du Mont-Blanc auprès du grimpeur Patrick Bérhault — lequel se tua sur l'arête du Täschhorn, au sommet des Alpes valaisannes, quelques mois après le tournage. Enfin, au fil de Vincent n’a pas d’écailles (2014), il raconte l’escapade d’un homme dont la force est décuplée au contact de l’eau ; la nage et l’acrobatie sont au cœur du récit ; la nage et l’acrobatie qu’il pratique lui-même, devant la caméra.


Thomas Salvador filme le sport, et se filme en faisant du sport. Autrement. Explorant de nouveaux territoires de fiction. Flirtant avec le fantastique. S’éloignant des codes du genre, habituellement balisés par les notions de dépassement de soi, de compétition et de performance. Raison pour laquelle la 19e édition du festival Hors Pistes lui consacre une carte blanche. On y découvrira ses films, ses photos et sa musique. On verra comment cet artiste polymorphe révèle la dimension poétique et burlesque d’un corps soumis à rude épreuve.

Tout a commencé de façon mystérieuse… Pas l’ombre d’un précédent familial, zéro prédisposition, aucune résidence secondaire en altitude. Mais cette étrange vocation qui lui tombe dessus à 14 ans : il veut devenir guide de haute montagne. « J’ai vu des images, et l’obsession ne m’a pas lâché. J’habitais en banlieue parisienne, et je n’avais jamais mis les pieds contre la paroi d’un rocher. Et pourtant je m’y projetais si naturellement. Alors, je me suis abonné aux revues Alpi Rando et Vertical Magazine. Puis, je me suis même fait faire une petite carte de visite : Thomas Salvador, guide de haute montagne. Il ne me manquait plus que de me rendre sur place… »

 

J’ai vu des images, et l’obsession ne m’a pas lâché. J’habitais en banlieue parisienne, et je n’avais jamais mis les pieds contre la paroi d’un rocher. Et pourtant je m’y projetais si naturellement.

Thomas Salvador


Un an plus tard, ses parents lui offrent un premier stage sur l’aiguille du Midi, à plus de 3 800 mètres d’altitude, sur le Mont-Blanc. Il remplit la fiche de renseignement et coche la case « perfectionnement », sciemment, pour ne pas se retrouver là où il devrait être : avec les débutants. Pari risqué… Pari payant. Là-haut, avec son piolet et ses crampons, avec son corps filiforme et son regard lointain, il donne le change. C’est une révélation. « Au contact de mes limites, je me sens vivant. J’ai du mal à me concentrer dans le quotidien : je m’éparpille, je divague, je procrastine… L’instant présent me saisit face au danger. Je me sens vraiment bien. » Il y retournera ; trois, quatre fois et deviendra « plutôt pas mauvais du tout ». Mais après le bac, la réalité parisienne a raison de ses désirs d’altitude. Parce qu’en montagne, l’hébergement et le matériel coutent cher. Parce que la formation pour décrocher le sésame de guide a des allures de sacerdoce : cinq ans... Le fantasme se dégonfle. Il redescend.

 

Et il change. Grâce aux films, notamment. Du genre boulimique, Thomas Salvador en voit plus d’un film par jour, en salle, jusqu’à ses trente ans. Qu’importe le genre, qu’importe l’époque, du moment que la pellicule tourne… Tout de même, sa sensibilité le porte vers l’action et la comédie burlesque. Quand il cite Buster Keaton, Jacky Chan, Bruce Lee, il s’enthousiasme. Tout compte fait, il est intarissable sur le cinéma hongkongais. « Les corps qui réalisent des prouesses anormales m’électrisent. J’adore les chorégraphies... » Nouvelle vocation, mais toujours pas de diplôme. C’est par la petite porte qu’il entrera dans le monde du cinéma. Le voilà assistant régisseur. Il s’agit de recopier des plannings, et de s’occuper du stationnement des poids lourds pendant les tournages. Il s’agit surtout d’observer, et d’apprendre. Mais l’exercice à ses limites, et déjà l’ennui pointe. L’enseignement lui donnera l’occasion de s’épanouir, et de gagner sa vie. Thomas Salvador intervient régulièrement dans des collèges, et anime des ateliers (et il le fait toujours). C’est à ce moment-là qu’il réalise ses premiers courts métrages. Une rue dans sa longueur (2000), Là ce jour (2001) et Petits pas (2003). Jamais plus de quatre-cinq minutes. Rarement une intrigue. Mais un personnage récurrent : un « jeune homme » (le personnage est ainsi mentionné au générique…) ; un jeune homme magnétique et lunaire dont l’allure évoque celle d’Antoine Doinel, le héros de la nouvelle vague créé par François Truffaut et Jean-Pierre Léaud. Ce jeune homme, c’est lui qui l’incarne. « J’ai toujours eu à cœur d’éprouver mes personnages. À vrai dire, c’est pour ça que je fais du cinéma. »

 

Le cinéma de Thomas Salvador, c’est avant tout Thomas Salvador. Ainsi, le voit-on vieillir au fil de sa filmographie. Sa chevelure se fera plus rare. Il conservera tout de même son corps sec et ce petit air ironique sous-entendant que la vraie vie est ailleurs.

Heureusement, la nature revient toujours au galop. « Si j’ai arrêté l’alpinisme, je n’ai jamais cessé de monter aux arbres, de tenter des sauts périlleux, de courir, de danser, de plonger… ». Un beau jour, en 2004, il décide de concilier sa constitution nerveuse avec sa profession cérébrale. « Le cinéma n’est que mouvement en réalité… Je n’ai pas eu à aller chercher très loin. » Direction les Alpes, à la poursuite de Patrick Bérhault, son héros. Avec Dans la voie, on le voit se mettre en danger aux côtés du grimpeur, évoquer la fragilité de l’existence au travers de l’action, et contempler cette nature infinie, vertigineuse et inhumaine ; cette nature qui aura justement raison de Patrick Bérhault quelques mois plus tard.

 

J’ai toujours eu à cœur d’éprouver mes personnages. À vrai dire, c’est pour ça que je fais du cinéma. 

Thomas Salvador

 

Mais, selon lui, c’est avec son premier long-métrage, Vincent n’a pas d’écailles (2014) qu’il est devenu « un vrai réalisateur ». Derrière ce titre improbable, il y a un super héros du genre naturaliste, du genre « bio » (comme le stipule l’affiche du film, à l’époque), que l’on verra sauter hors de l’eau tel un dauphin sous stéroïdes, jeter une bétonneuse sur une R5 avec une facilité déconcertante, échapper aux gendarmes lors d’une course-poursuite parfaitement rocambolesque, et s’accepter, enfin, au travers du regard amoureux de l’actrice (et acrobate) Vimala Pons. Le tout avec des effets spéciaux bluffant, sans trucage numérique. Thomas Salvador y prononce tout au plus dix phrases. Ce qui est tout de même assez rare, dans le cinéma d’auteur français… Et pourtant, il se dévoile marginal et délicat. L’affaire est un brin contre-intuitive, mais l’intimité propre aux films de Thomas Salvador passe par la mise en scène de son corps virevoltant ; « je suis quelqu’un de très pudique », confesse-t-il. Mais son corps est très bavard, peut-on lui rétorquer.

 

Je ne fais pas des films classiques sur le sport, dans le sens où je ne mets pas en scène des exploits. Mon objectif n’a jamais été de dépeindre le dépassement de soi. Je me contente de m’attacher à un personnage, de dessiner un parcours, de faire advenir, sans en parler, des enjeux existentiels. 

Thomas Salvador


Avec La Montagne, projeté sur les écrans en 2022, il retourne dans les Alpes. À nouveau, il raconte le parcours d’un homme a priori ordinaire transcendé par une force qui le dépasse. À nouveau, il fera la rencontre d’une femme (Louise Bourgoin) dont il tombera amoureux et qui lui donnera une bonne raison de revenir de ne pas disparaître. Seulement cette fois, il réalise ses acrobaties à plus de 3 000 mètres d’altitude et il se met en danger. En rappel. Contre des parois enneigées. À moins de quinze degrés. Et contrairement à Sylvester Stallone dans le film d’action Cliffhanger (1993), on a vraiment l’impression qu’il peut tomber.


« Je ne fais pas des films classiques sur le sport, dans le sens où je ne mets pas en scène des exploits. Mon objectif n’a jamais été de dépeindre le dépassement de soi. Je me contente de m’attacher à un personnage, de dessiner un parcours, de faire advenir, sans en parler, des enjeux existentiels. » L’âge, peut-être, aura raison de sa témérité. Ce qu’espèrent les siens, préférant le voir rentrer chez lui en une pièce. Thomas Salvador a désormais cinquante et un ans. « Peut-être faudrait-il que je songe à calmer le jeu ». Cela dit, il vient de se mettre au skate. ◼