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Voyage dans le cosmos sonore d'Éliane Radigue

Relativement méconnue du grand public, Éliane Radigue est pourtant l’une des pionnières de la musique électronique. Formée auprès de Pierre Schaeffer puis Pierre Henry, elle n’a cessé d’explorer les textures et les profondeurs de sons inconnus, apprivoisant en solitaire les tout premiers synthétiseurs analogiques. Adulée par la nouvelle génération, elle poursuit obstinément sa quête sonique absolue. Rencontre passionnante avec une personnalité hors-norme qui a côtoyé toutes les avant-gardes de la seconde moitié du 20e siècle.  

± 12 min

Assise sur le canapé de son appartement parisien, Éliane Radigue, 88 ans, sourit en plissant les yeux qu’elle a très bleus. « Je n’étais pas trop carriériste. Je suis sauvage et très entière ». Autour d’elle s’entassent pêle-mêle les souvenirs d’une vie : piano, dessins et sculptures de son mari Arman, et statues bienveillantes de Bouddha. Il y a quelques jours encore, une de ses pièces phare, Kyema (1988), était jouée à l’Ircam dans le cadre du festival ManiFeste. Un « honneur » pour la musicienne, qui, modeste, se dit surtout touchée par la reconnaissance des jeunes générations autour de son travail, « fait avec une obstination et un entêtement sans mesure et sans borne ». Si aujourd’hui nombre de musiciens contemporains lui vouent une admiration profonde, Éliane Radigue a toujours poursuivi sa voie musicale à l’image des défricheurs : seule. Elle précise de sa voix chaleureuse : « J’ai passé toute ma vie underground, ce que je trouvais très confortable. J’ai toujours travaillé extrêmement seule, c’était lié à tous mes modes d’écoute, de critique, de doute. Je suis l’inverse d’une théoricienne, j’ai toujours fait les choses comme j’avais envie de les faire. Cela m’allait très bien d’être sauvage, ça allait avec mon tempérament profond.».

 

J’ai passé toute ma vie underground, ce que je trouvais très confortable. J’ai toujours travaillé extrêmement seule. Je suis l’inverse d’une théoricienne. Cela m’allait très bien d’être sauvage, ça allait avec mon tempérament profond.

Éliane Radigue

 

Peu connue du grand public, Éliane Radigue fait pourtant partie, au même titre que Pierre Schaeffer et Pierre Henry, avec lequels elle a travaillé, des pionniers de la musique électronique française. En près de soixante ans de carrière, elle a produit plus de 20 heures de musique, soit un corpus considérable. Citons entre autres les pièces Adnos II & III (1974), Psy 847 (1973), Trilogie de la mort (1993) ou  L'Île re-sonante (2000).

La musique de Radigue est une matière sonore, une construction complexe de ce qu’elle appelle les « sons sauvages », ces « barbares » qu’elle a patiemment apprivoisés. Nombre de ses pièces ont été composées ici, dans son modeste appartement. Jusqu’à peu, trônait dans le bureau d’Éliane son ARP 2500. Ce synthétiseur analogique modulaire, dont elle a possédé l’un des premiers dès 1971, elle l’a caressé et violenté pour en extraire les sons qu’elle entendait déjà en elle-même. Pour la musicienne, le processus de création est complexe. Elle enregistre tout ce qu’elle produit sur bande analogique, puis laisse reposer pendant des semaines. Avant d’y revenir avec une oreille fraîche, « pour garder ou tout jeter ! ». Le résultat final est mixé sur bande. Éliane Radigue travaille notamment sur le larsen : « Les feedbacks en larsen avec un haut-parleur, cela donnait plutôt une évolution lente en son continu ; par contre les feedbacks par réinjection entre deux magnétophones, cela donnait plutôt des petits battements, jusqu’à des pulsations… J’ai mis beaucoup de temps à développer mon langage, mon vocabulaire. J’essayais de retrouver le comportement naturel des sons. J’ai des carnets remplis de trucs et de machins que je n’ai jamais menés à bout... Les doutes et les certitudes étaient aux deux opposés de mon parcours de travail. »

 

J’aime l’idée de ressentir d’abord comme une sorte de vibration de l’espace, et cette vibration qui devient petit à petit son... Puis le son devient musique.

Éliane Radigue

 

En une vie d’expérimentations, Éliane Radigue a inventé une grammaire sonique qui n’appartient qu’à elle, faite de modulations méditatives et de vibrations quasi cosmiques. Impossible de décrire sa musique, une expérience proche de la métaphysique : « J’aime l’idée de ressentir d’abord comme une sorte de vibration de l’espace, et cette vibration qui devient petit à petit son... Puis le son devient musique. » 

La musique a toujours habité Éliane Radigue. Elle grandit dans le quartier de Beaubourg, justement : « À l’époque, c’était une friche ». Déclaré insalubre dans les années 1930, le quartier avait été démoli. Ses premiers souvenirs sont ceux du bac à sable du square des Innocents. Son père est commerçant aux Halles toutes proches, Éliane est fille unique. Douée pour la musique, elle apprend le piano chez sa professeure, une certaine Madame Roger. À 19 ans, la prometteuse jeune fille est pourtant éloignée de la capitale par ses parents, stricts, et envoyée à Nice, chez des amis. Ce sera là le premier tournant de sa vie.

 

Sur la Côte d’Azur, elle rencontre l’artiste Arman. Ils se marient en 1951 et ont trois enfants : « J’étais partie à Nice pour trois ans, j’y suis restée dix-sept », raconte, goguenarde, Éliane Radigue. Arman est déjà un artiste reconnu, ami d’Yves Klein, avec lequel il partage une passion pour le judo. Le couple passe son temps entre le sud de la France et la capitale, la carrière d’Arman étant en plein essor : « à l’époque, j’étais la femme d’Arman, point », résume-t-elle. Après avoir entendu à la radio L’Étude aux chemins de fer, de Pierre Schaeffer, Éliane découvre le pouvoir de la musique concrète, et c’est une véritable épiphanie. Elle rencontre Schaeffer en 1955 par l’intermédiaire d’une amie, et devient son élève au studio d’essai de la Radio Télédiffusion Française, rue de l’Université, à Paris. Là, elle apprend le montage, le mixage, et les techniques de cette musique d’avant-garde. Puis rejoint un autre pionnier, Pierre Henry, « bénévolement, évidemment », précise-t-elle. Elle fait une longue pause d’une dizaine d’années pour élever ses enfants, et prend des cours de piano et de harpe.

 

Pierre Henry me laissait souvent seule au studio, m’assignant des travaux. Et quand j’en avais assez, je m’amusais pour moi.

Eliane Radigue

 

En 1967, Éliane reprend son travail pour Henry au studio Apsome : « À l’époque, il venait de rencontrer sa deuxième femme, et on connaît tous cette heureuse pathologie qu’est un amour naissant… Il me laissait souvent seule au studio, m’assignant des travaux. Et quand j’en avais assez, je m’amusais pour moi. » Éliane prépare des boucles ou des mixages et travaille sur la fameuse Apocalypse de Jean, pièce maîtresse d’Henry (1968). Quand elle lui fait écouter ses premières expérimentations, le maître est pourtant dubitatif : « Il m’a dit "mais qu’est-ce que c’est que ça ? Je n’entends rien !" Il était très macho. » Henry prête finalement à Éliane deux magnétophones à bandes magnétiques Tolana et une mixette, du matériel onéreux à l’époque, qu’elle installe chez elle : « Il me faisait confiance. Je partais avec une grosse pile de bandes, et je rapportais des préparations d’une dizaine de minutes chacune, en général il était content. Mais une fois il s’est mis dans une rage noire, me disant "mais enfin ça ne va pas du tout ! Je t’avais demandé quelque chose d’un style polyphonique différencié !". » Une crise qui marquera la fin de leur collaboration : « Mais Pierre Henry a eu l’élégance de me laisser ces deux magnétophones Tolana, avec lesquels j’ai pu commencer à travailler, alors je lui en suis très reconnaissante. »

C’est en 1971 qu’Éliane fait la deuxième rencontre de sa vie : celle de l’ARP 2500. Elle met trois mois pour apprivoiser ce synthétiseur, avec lequel elle restera « mariée pendant près de 40 ans », et qui sera à l’origine de ses plus grandes pièces sonores. Pour l’anecdote, Éliane refusera d’acheter le clavier fourni avec la machine (pressentant qu’elle devra se colleter directement aux potentiomètres de l’ARP pour en sortir sa « voix »), et le rapportera de son séjour américain dans une cabine du paquebot France.

 

Si les travaux sonores d’Éliane Radigue ne trouvent alors que peu d’écho en France, outre-Atlantique, ses expérimentations séduisent. Dans les années 1970, la famille est installée à New York, dans le quartier bohème de Soho, et le couple Arman/Radigue est pris dans le tourbillon créatif de l’époque : « C’était une période extraordinaire pour les avant-gardes, que ce soit en danse avec Yvonne Reiner, en musique avec David Tudor, Philip Corner ou Malcolm Goldstein, et évidemment tout le Pop art, Bob Rauschenberg ou Jasper Johns. » Éliane trouve là la reconnaissance de ses pairs, et se lie d’amitié avec John Cage ou Steve Reich. Aux États-Unis, dans un milieu qui reste majoritairement très masculin, d’autres femmes s’attèlent à l’exploration des potentialités des machines analogiques, comme la compositrice Laurie Spiegel, avec laquelle Radigue partage un studio à la New York University, ou encore Pauline Oliveiros.

 

Je suis féministe par nature. Si je m’étais engagée dans les mouvements féministes, j’aurais été aussi absolue que je l’étais avec la musique, mais je n’aurais pas pu faire les deux, ça aurait été l’un ou l’autre.

Eliane Radigue

 

Féministe, Éliane Radigue ? « Je suis d’une génération où les machos étaient largement prédominants, et la seule façon que j’avais trouvé de gérer cela c’était de les ignorer. Je n’avais pas du tout envie de me battre. Quand un technicien arrivait dans les studios et déclarait que ce qui était bien quand j’étais là c’est que ça sentait bon… no comment ! ». Sa beauté, Éliane Radigue en a toujours eu conscience, mais elle n’en a jamais usé. Lors de ses concerts, elle joue ses bandes enregistrées, sans jamais apparaître sur scène. Elle raconte : « Je n’avais aucune raison de me mettre au milieu, même si j’aurais pu ! À l’époque, un peu show-off, tous cheveux dehors, et avec ce magnifique instrument qui faisait des lumières vertes et rouges, j’aurais eu sûrement immédiatement beaucoup plus de succès… mais pas pour les bonnes raisons ! Je suis féministe par nature. Si je m’étais engagée dans les mouvements féministes, j’aurais été aussi absolue que je l’étais avec la musique, mais je n’aurais pas pu faire les deux, ça aurait été l’un ou l’autre. Les féministes américaines avaient compris que le seul fait que je fasse ce que je faisais était en soi un acte de féminisme. »

Depuis le début des années 2000, Éliane Radigue a abandonné son ARP 2500, qui a trouvé refuge au centre du GRM (Groupe de Recherches Musicales, ndlr), et ses pièces sonores sont désormais interprétées par des instrumentistes de grand renom, comme Carol Robinson ou Kasper Toeplitz. La musicienne ne fait plus que de très rares apparitions publiques, goûtant avec bonheur la rencontre avec ses admirateurs : « Mon plus grand plaisir et le plus grand hommage que l’on puisse rendre, c’est lorsque que l’on découvre en soi sa propre musique… Chacun a sa petite musique. »

 

Je me suis dit, mais qu’est-ce que c’est que ma musique, si je n’entends pas la moitié de ce que je fais, j’arrête ! J’ai un problème avec la cochlée. Le nerf auditif n’est pas atteint, mais j’ai un mode d’écoute diagonal. C’est ça mon secret, je fais une musique de sourde ! Éliane Radigue

 

Et elle sait de quoi elle parle : il y a quarante ans, on lui décèle une défaillance auditive à l’oreille gauche. La musicienne est alors sous le choc : « Je me suis dit, mais qu’est-ce que c’est que ma musique, si je n’entends pas la moitié de ce que je fais, j’arrête ! On ne sait pas si c’est de naissance, ou si c’est dû à des otites répétées, mais j’ai un problème avec la cochlée. Le nerf auditif n’est pas atteint, mais j’ai un mode d’écoute diagonal. C’est ça mon secret, je fais une musique de sourde ! », conclut Éliane Radigue, avec malice. ◼

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