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Portrait de Barthélémy Toguo par Z. Ngnogue

Barthélémy Toguo, l’artiste comme montreur

Invité à l’occasion de l’exposition « Global(e) Resistance », Barthélémy Toguo n’a qu’une obsession, raconter les injustices et rétablir le dialogue entre le Nord et le Sud, entre l’Afrique et l’Europe. Rencontre avec un artiste engagé, hyperactif et éternellement en transit.

± 5 min

Lorsqu’on pénètre dans son atelier au cœur du populaire 20e arrondissement parisien, Barthélémy Toguo est en plein travail, attelé à une nouvelle toile. Collé au sol, le canevas est recouvert de nuages de peinture bleu azur, ce bleu si familier dans l’art de Barthélémy Toguo qu’il a simplement pris son nom : le « bleu Toguo ». « Ce bleu a été créé pour moi par la Manufacture de Sèvres, pour l’œuvre Célébration, la grande céramique que j’ai réalisée en 2017 dans la station de métro Château Rouge. C’est un bleu très original, à la fois chaud et léger, dont les différents tons se dévoilent avec l’eau, la laque, l’huile de lin ou encore l’essence de térébenthine », précise l’artiste franco-camerounais.

« Mais mon bleu est disponible pour les autres, ce n’est pas du tout un procédé déposé », contrairement au « bleu Klein », ajoute Toguo, goguenard. Cette toile immense, l’artiste la prépare pour son exposition prévue au Quai Branly au printemps 2021 : « une réflexion autour des problématiques d’accès à l’eau, et de la privatisation des ressources naturelles ». Aquarelle, peinture, dessin, estampe, sculpture, vidéos, performances… nulle discipline qu’il ne maîtrise : un seul fil conducteur, témoigner des injustices de notre monde contemporain. « L’artiste doit montrer, interpeller, mais sans se faire donneur de leçons. J’ai toujours su que mon art devait avoir une dimension sociale forte. Mon art est tourné vers le peuple. »

 

L’artiste doit montrer, interpeller, mais sans se faire donneur de leçons. J’ai toujours su que mon art devait avoir une dimension sociale forte. Mon art est tourné vers le peuple. Barthélémy Toguo

 

L’exposition « Global(e) Resistance », qui offre un regard inédit sur la production contemporaine d’artistes issus des Suds, expose ainsi Rédemption dans le Forum du Centre Pompidou. Cette œuvre monumentale, conçue à l’origine en 2012 pour l’exposition « We Face Forward » à Manchester (et acquise en 2014 par le Musée national d’art moderne) présente deux chaises en bois, placées face à face. Elles sont entourées et surplombées de tampons sculptés avec des slogans (We face forward, Liberty, Peace, Hospitality, Exil, Independance, Generosity, Shame on you, Move on, Genocide, Esclavage, Trafic Triangulaire...) des valises en bois, des ballots en wax, ou encore des paires de chaussures. Une installation qui résume tous les combats du plasticien : « c’est un appel au dialogue et à la réconciliation entre les peuples. Il est urgent que l’on s’asseye face à face et que l’on se parle. »

Né au Cameroun en 1967, installé en France mais toujours entre Paris et Bandjoun, au Cameroun, l’artiste s’attache à mettre en scène les frottements entre les cultures africaines et européennes, entre incompréhension, rejet, racisme ou enrichissement mutuel. Réfugiés, immigrants, peuples en transit sont autant de sujets qui animent Toguo, qui aime à préciser : « mon art part de mon expérience, de ma vie. Cette charge est tellement forte que je ne peux que m’inspirer de ça. »

 

Alors étudiant en France, il découvre la discrimination, notamment lors d’un voyage scolaire : il est le seul retenu à la douane, pour contrôle renforcé. Un épisode qui l’a marqué : « Ces incidents étaient à répétition, j’en ai eu marre, alors j’ai décidé de dénoncer ce racisme social, mais avec de l’humour ». En 1999, il embarque dans le Thalys déguisé en éboueur de la ville de Paris. Rapidement, les passagers de la rame changent de place, puis le contrôleur le prend à partie, lui demandant de quitter le train, malgré son billet en bonne et due forme.

 

Une autre performance célèbre le voit tentant de passer la douane à Roissy avec trois valises sculptées en bois massif : « la police se met alors à ausculter mes bagages et à vouloir les ouvrir : rayons X, torches lumineuses, laser et affichage des trois objets suspects sur écran d’ordinateurs. La vérification dura deux heures. » Toguo en rit encore.

 

C’est en arrivant en France que Toguo, qui a grandi en Afrique, se forge cette conscience militante qui le pousse à créer, avec frénésie. Pourtant, sa famille ne voulait pas entendre parler d’une carrière artistique, qui germe tôt chez lui : « au lycée, j’avais découvert les œuvres de Titien, Goya ou Rembrandt, et fasciné par ce métier, je voulais faire les beaux-arts. Pour moi c’était comme faire Sciences Po ! Mais ma famille a pris mon choix comme un coup de poignard dans le dos. En Afrique, un enfant doit aller à l’école pour devenir fonctionnaire ou directeur. Je suis le seul garçon, mon père voulait que je reste au Cameroun pour que je devienne ministre ! ». Sa mère lui donne finalement sa bénédiction, et le jeune homme s’exile en Côte d’Ivoire. Seul. Après quatre ans d’études, il obtient une bourse et est accepté aux beaux-arts de Grenoble : « c’était une école d’avant-garde, avec des professeurs comme Ange Leccia ou le sculpteur Jean-Luc Wilmouth ». Les anciens élèves s’appellent Pierre Huygues, Philippe Parreno, ou encore Dominique Gonzales Foster. Toguo y découvre la performance, les caméras vidéo, le tirage photo, les ordinateurs et notamment Photoshop. Il raconte : « c’était très étrange pour moi, qui venait d’une école où l’on faisait des choses très académiques, de la copie de tableaux de maîtres. »

 

Je suis le seul garçon, mon père voulait que je reste au Cameroun pour que je devienne ministre ! Barthélémy Toguo

 

À Grenoble, pas de chevalet, mais « des chaises pour réfléchir, plein de canapés dans les couloirs et des murs blancs, presque hygiéniques ». Un choc pour le jeune homme : « en plus, on m’a mis en deuxième année, alors que j’aurais dû être en cinquième année. Une fois rentré à la Cité U, j’en ai presque pleuré ». Mais la formation lui fait découvrir le travail des artistes contemporains comme Pipilotti Rist, Giuseppe Penone ou Mariko Mori.

Pékin, Johannesburg, New York, Venise. En 2016, Barthélémy est finaliste du prix Marcel Duchamp, sa notoriété mondiale en fait un artiste très demandé. Pourtant, en Afrique, il reste relativement méconnu. Il s’emporte : « Qui achète les œuvres de Toguo ? L’Occident, évidemment. » En 2008, le plasticien décide d’ouvrir au Cameroun une fondation, en forme de résidence d’artistes : « c’est la mission de tous les Africains de la diaspora de rendre quelque chose à l’Afrique. Ce continent a perdu son art classique par le pillage des colons et des religieux, et maintenant l’art contemporain quitte lui aussi l’Afrique. C’est une double perte. » Que Toguo entend réparer avec sa Bandjoun Station, qui accueille la création locale mais aussi des artistes internationaux. Le tout dans un but non-lucratif.

 

C’est la mission de tous les Africains de la diaspora de rendre quelque chose à l’Afrique. Ce continent a perdu son art classique par le pillage des colons et des religieux, et maintenant l’art contemporain quitte lui aussi l’Afrique. C’est une double perte. 

Barthélémy Toguo

 

Avec autour du bâtiment et sur trois hectares, une ferme expérimentale visant l’autosuffisance alimentaire : « un acte politique qui dénonce ce que Léopold Sédar Senghor appelait "la détérioration des termes de l'échange", où les prix à l'export imposés par l'Occident pénalisent et appauvrissent durablement nos agriculteurs du Sud ». L’engagement, toujours. Le téléphone de l’artiste sonne alors pour la quatrième fois. Il s’interrompt, puis ajoute, l’œil malicieux : « Je fais de la céramique, de la sculpture, je peins, mais je suis aussi très connecté. Je suis collé aux réseaux sociaux, notamment Facebook, même quand je peins ! ». Toguo n’arrête jamais. Mais y a-t-il des moments où il n’a plus envie de ne rien dire ? Il se fait sérieux : « pas encore ! » ◼

Barthélémy Toguo, finaliste du prix Marcel Duchamp 2016

 

En 2016, le Centre Pompidou invitait pour la première fois les quatre finalistes du Prix Marcel Duchamp à exposer ensemble dans ses espaces. Aux côtés de Barthélémy Toguo, Kader Attia (qui remportera l’édition 2016), Yto Barrada et Ulla von Brandenburg. « Vaincre le virus », tel était le titre de l’œuvre de Toguo, ou dix-huit vases en porcelaine de deux mètres de hauteur, réalisés en Chine, et peints d'images célébrant la lutte contre les virus du sida et d'Ebola.

Barthélémy Toguo : « Cet ensemble de grands vases en porcelaine ornés de dessins représente pour moi le réceptacle emblématique de l’eau, purificatrice et régénératrice lorsqu’elle est pure et saine, mais source de dangers lorsqu’elle est polluée, contaminée. Dans un premier temps, j’ai effectué un séjour dans les laboratoires de recherche de l’Institut Pasteur et leur relais de Dakar pour les rencontrer, m’inspirer de leurs travaux en cours. Je suis parti de modèles de cellules infectées et de quelques virus que j’ai transformés par le biais de nouvelles techniques d’impression en 3D dont le caractère novateur fait écho à la démarche des chercheurs. Surdimensionnées de sorte à transcender le réel, ces formes mutées encouragent et célèbrent le courage, l’énergie et la beauté de la recherche. »

Commissariat

 

Christine Macel

Conservatrice en cheffe, cheffe du service création contemporaine et prospective, Musée national d'art moderne

Alicia Knock et Yung Ma

Conservateurs, service création contemporaine et prospective, Musée national d'art moderne