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Chez Tarik Kiswanson, les séquelles de l'exil

Né en Suède en 1986, Tarik Kiswanson est issu d’une famille palestinienne ayant dû quitter son pays pour l’Afrique du Nord puis la Jordanie. Englobant la sculpture, l’écriture, le dessin, la performance, le film et les œuvres sonores, sa pratique protéiforme explore des sujets liés à la mémoire et à l’héritage, à la temporalité et à l’appartenance, mais aussi plus largement à la transformation et la métamorphose. Les notions de déracinement, de régénération et de renouvellement sont au cœur de son art. Rencontre avec l'artiste et poète, nouveau lauréat du prix Marcel Duchamp 2023, dans son atelier de l'est parisien.

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Une étrange scène se déroulait devant les yeux des visiteurs de la 16e Biennale de Lyon, à l’automne dernier. Au cœur du musée Guimet, l’une des galeries historiques semblait avoir été mise sens dessus dessous, alors que deux vitrines d’époque vides et un bureau métallique s’étaient envolés du sol pour se fixer au plafond de la pièce. S'y étaient alors agrégés trois immenses cocons blancs, hauts de près de trois mètres chacun, offrant dans ce lieu suranné le spectacle figé d’une vie en germination et l’ébauche d’un récit aux confins du conte de science-fiction. Auteur de cette installation renversante, Tarik Kiswanson est passé maître dans l’art de mettre le monde en suspens par ses œuvres ambiguës, subtiles et percutantes – sculptures mais aussi peintures, dessins, performances et poèmes –, afin d’exalter sa vulnérabilité et celle de ceux∙elles qui l’habitent.

 

En collaboration avec Paris+ par Art Basel


Depuis trois ans, l’artiste de 37 ans, lauréat du prix Marcel Duchamp 2023, essaime ses cocons géants aux quatre coins du monde. Des salles intérieures du Carré d’art à Nîmes à celles de la Bonniers Konsthall à Stockholm, en passant par la cour baignée de lumière du musée Tamayo à Mexico, ses sculptures ovoïdes viennent tantôt se nicher à l’horizontale sous une armoire blanche, tantôt s’aligner le long d’un mur auquel elles semblent se greffer, ou s’incruster dans l’encadrement d’une porte, en en obstruant le passage. Des emplacements qui reflètent la situation de l’artiste lui-même, flottant à la marge sans jamais rentrer complètement dans le cadre.

 

« Je suis issu de la deuxième génération d’immigration, mon récit est façonné par le déplacement et le déracinement », déclare le trentenaire. Né dans la petite ville de Halmstad, en Suède, de parents palestiniens exilés dans les années 1970, Tarik Kiswanson a toujours gardé un pied dans son pays natal et l’autre au Moyen-Orient, où il se rend chaque année depuis sa naissance. Comme nombre d’immigrés de deuxième génération, l’artiste a subi les impératifs de conformisme et d’intégration du pays d’adoption de sa famille tout en étant constamment ramené à ses racines par la société majoritairement blanche dans laquelle il a évolué, de la Suède à Paris, où il réside désormais depuis 14 ans. 


Dans ses sculptures ou ses dessins, Tarik Kiswanson matérialise l’expérience du déracinement par une œuvre interstitielle, située entre le régime du tangible et celui de l’insaisissable qui caractérise les électrons libres. Fixées sur le mur, ses plaques en métal poli argenté ou cuivré le révèlent par des ouvertures striées, sorte de respirations dans la matière, et des lamelles émergeant en relief. Ces œuvres immobiles se transforment à mesure que les déplacements de la lumière et du public animent leur surface réfléchissante. 

Dessinés minutieusement au fusain sur papier, des fragments de corps juvéniles s’évanouissent quant à eux tels des spectres, dans l’incertitude de la surface blanche laissée partiellement vierge. La poésie que l’artiste pratique depuis l’adolescence traduit cette même volatilité dans les mots. « Par le séquençage verbal et visuel de ses poèmes sur la page, l’écriture s’affirme chez lui comme une extension de sa sculpture », commente la critique d’art Ingrid Luquet-Gad qui qualifie son travail d’ « ontologie de l’incomplétude », idée matérialisée par les supports et matériaux de ses œuvres, d’apparence légers, et leurs formes ouvertes jouant sur les vides et les pleins. Soit l’expression d’une « fragilité de l’être », s’écartant toutefois des clichés associés à cette notion conceptuelle souvent galvaudée. Car là où certain·e·s fuient à tout prix l’angoisse du déséquilibre et de l’incertitude, Tarik Kiswanson préfère lutter contre l’inertie de la fixité en embrassant dans son œuvre une « instabilité perpétuelle » qui le maintient dans un mouvement constant.

 

Élevé loin du fourmillement de la vie urbaine et du monde de l’art, l’artiste a principalement bâti son imaginaire sur la découverte de ses deux cultures, l’apprentissage de leurs langues respectives et l’expérience d’environnements presque antagonistes : la Suède, ses vastes forêts et sa mer étale, contrastant avec les étendues arides et dépouillées de Jordanie.

 

 

Un équilibre que l’artiste conserve par une maîtrise habile du temps. Dans sa vidéo The Fall (2020) un jeune garçon filmé en plongée, assis devant un bureau, fixe le spectateur droit dans les yeux, tout en se balançant en arrière sur sa chaise. En capturant ce moment de flottement au ralenti, l’artiste l’affranchit de ses extrémités narratives – la stabilité initiale et de la chute finale – pour se concentrer sur l’espace intermédiaire. Élevé loin du fourmillement de la vie urbaine et du monde de l’art, l’artiste a principalement bâti son imaginaire sur la découverte de ses deux cultures, l’apprentissage de leurs langues respectives et l’expérience d’environnements presque antagonistes : la Suède, ses vastes forêts et sa mer étale, contrastant avec les étendues arides et dépouillées de Jordanie. Ce rapport profond au paysage et à la lumière a rapidement fait naître un vocabulaire formel intime qu’il affinera lors de ses études à la Central Saint Martins de Londres puis aux Beaux-Arts de Paris. Le jeune Palestino-Suédois développe son langage de l’abstraction dans des formes géométriques sobres mais non moins incarnées, rythmées par les superpositions, répétitions et jeux d’échelles – composant un langage énigmatique qui incite le public à faire l’effort d’y projeter ses propres interprétations. Car si nombre de ses pièces sont imprégnées de lectures théoriques et de son histoire familiale, l’art de Tarik Kiswanson n’est ni autobiographique ni discursif. 

 

En attestent ses œuvres Nest : partant de sa propre expérience conditionnée par la migration, l’artiste a croisé ses mensurations avec des formes faisant allusion aux états de transformation dans la nature (chrysalides, œufs ou graines) pour obtenir des ovales lisses et immaculés. « En créant ces formes condensées, je me suis rendu compte de tout ce que cela ouvrait », il explique, « plus on réduit, plus cela génère des interprétations. Les formes deviennent alors beaucoup plus vastes.

 

En créant ces formes condensées, je me suis rendu compte de tout ce que cela ouvrait. Plus on réduit, plus cela génère des interprétations. Les formes deviennent alors beaucoup plus vastes.

Tarik Kiswanson

 

Chez Tarik Kiswanson, abstraction et épurement permettent donc d’écrire une cosmologie très contemporaine, où les différents pôles et aspects de son œuvre protéiforme graviteraient comme des planètes. À l’image de celle de nombre d’artistes, portés aujourd’hui par des questionnements sur leurs origines, leur religion, leur sexualité ou leur genre, l'œuvre de Tarik Kiswanson résiste à toute assignation. Libre et affirmé, le plasticien et poète dit d’ailleurs lui-même construire un « art total », pensé comme un processus continu, une cosmologie dont les expositions et médiums ne forment que des étapes dans un lieu et un temps donnés.


En pleine préparation de son projet pour le prix Marcel Duchamp, qu’il dévoile au Centre Pompidou cet automne, l’artiste confie éplucher actuellement l’histoire de l’après Seconde Guerre mondiale et la naissance des « meubles pour sinistrés », mobilier rudimentaire conçu pour les plus démuni∙e∙s d’après-guerre, dont il aime à souligner la créativité. Quant aux œuvres qui en découleront, le mystère reste encore entier. Comme à l’intérieur des cocons, les moments d’intense création ne se voient pas toujours à l’œil nu. Mais avec Tarik Kiswanson, nul doute qu’ils garantiront la naissance de nouvelles formes, voire de nouvelles manières d’être au monde. ◼

 

Cet article fait partie d’une collaboration avec Paris+ par Art Basel dans le cadre du prix Marcel Duchamp 2023.

Prix Marcel Duchamp 2023 - Les nommés
Bertille Bak, Bouchra Khalili, Tarik Kiswanson, Massinissa Selmani

 

4 octobre 2023 – 8 janvier 2024
Galerie du Musée et Galerie d’art graphique, niveau 4
 

Crée en 2000 en partenariat avec l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français), le prix Marcel Duchamp a pour ambition de distinguer les artistes les plus représentatifs de leur génération et de promouvoir à l’international la diversité des pratiques aujourd’hui à l’œuvre en France. Un jury international proclamera le lauréat le 16 octobre 2023.