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Christian Boltanski, "Crépuscule", 2015

Christian Boltanski, à l'épreuve du temps

Vaste déambulation en forme de méditation, la rétrospective « Faire son temps », présentée du 13 novembre 2019 au 10 mars 2020, proposait un regard singulier sur l’une des plus grandes figures de la création de notre temps. Conjuguant mémoire individuelle et collective à une réflexion approfondie sur les rites et les codes sociaux, Boltanski développe depuis un demi-siècle une œuvre sensible et corrosive. Morceaux choisis d’une conversation entre l’artiste et Bernard Blistène, directeur du Musée national d'art moderne.

± 10 min

L’artiste comme montreur

« Ce que je cherche à montrer, c’était une réalité collective, pas ma réalité. Je n’ai jamais parlé de moi-même. […] Ma vie n’apparaît pas dans mon travail, et il n’y a qu’une seule œuvre où il y a une photographie de mon père et de ma mère. Et je dis toujours que c’est le rêve d’un artiste de ne plus avoir de visage et de n’être que le désir des autres. Donc, il y a évidemment dans la vie d’un artiste, la destruction de lui-même en tant qu’individu pour le remplacer avec une image collective. J’aime dire qu’on a un miroir à la place du visage. […] De manière très générale, on ne peut parler en art que de soi, mais soi devient les autres. C’est-à-dire qu’en même temps on passe du plus personnel, qui est la chose qu’on connaît, au plus général, au plus collectif. Sans doute l’art est-il quelque chose entre l’individu et le collectif puisqu’on transmet aux autres, au plus grand nombre possible. Parmi les choses que je n’ai comprises que plus tard, c’est qu’on ne peut parler que de ce que l’autre connaît. On ne peut dire ce que l’autre sait déjà. Simplement, on peut le désigner un peu mieux mais en tout cas, il faut toujours quelque chose en commun entre sa propre expérience qu’on décrit, et l’expérience de chacun. Dans les autoportraits que j’ai pu faire comme dans les séries de portraits de CB, ce n’est plus moi, c’est n’importe qui. Il n’y a somme toute jamais eu un autoportrait de moi ! […] C’est moi et un autre. Et moi, ce sont ces deux personnes-là et, par la suite, beaucoup plus de gens. Je pense qu’il y a toujours eu ce désir chez moi d’employer les initiales CB et en même temps, de parler de choses totalement collectives. […]

 

Je pense qu’un artiste doit s’effacer et, en cela, est plus universel car en principe, chacun devrait se reconnaître en lui.

Christian Boltanski

 

Je n’ai jamais voulu parler de héros, mais de gens communs, car chacun est unique et a des choses à raconter. La grande histoire est dans les livres, je me suis intéressé à la petite histoire qui rend chacun différent. J’ai même éprouvé le désir de créer un musée pour chaque individu. Tout le monde est intéressant, on prend quelqu’un purement au hasard et il est extrêmement passionnant. […]

 

Plus on travaille, plus on disparaît et plus on devient son œuvre. Je pense que le désir d’un artiste, c’est de devenir son œuvre. Finalement, on joue sa propre vie pour la vivre réellement : on joue la tristesse, on joue le bonheur. On est montreur, on n’est que montreur, on n’a plus de vie tout comme un acteur de théâtre. Je pense qu’un artiste doit s’effacer et, en cela, est plus universel car en principe, chacun devrait se reconnaître en lui. On s’y reconnaît parce qu’il est le miroir du désir de l’autre et lui-même n’a plus de distance. Je pense que dans mon cas, j’ai montré la vie sans jamais la vivre. C’est une sorte de protection pour des gens pour qui la vie est trop difficile. J’ai fait le choix de n’être que montreur et c’est comme ça pour un certain nombre d’artistes qui ne sont que leur œuvre, ils ne deviennent que leur œuvre. Il y a des petites anecdotes autour mais à la fin, ils ne sont que leur œuvre. Ils ressemblent à leur œuvre. Giacometti ressemble à l’image de Giacometti, etc. On fabrique son temps, on fait son temps de vie. »

La mémoire comme éternité

« Une des clés de ma vie est que je pense que chacun est unique et pour cela très important et qu’en même temps, chacun disparaît tellement vite ! On se souvient de son grand-père mais pas de son arrière-grand-père. Tout ce monde est remarquable et en même temps, tout ce monde est tellement vite oublié, et c’est tant mieux peut-être aussi. […] L’importance de nommer et l’importance de dire la parole, c’est de définir l’humain et pas un objet. Dans mon travail, il y a un grand désir que chacun soit humain. C’est en principe la question centrale de mon travail : le fait de penser que chacun est exceptionnel et unique. Il est exceptionnel parce qu’unique et pourtant chacun va disparaître. Quelque chose qu’on ne peut pas comprendre, c’est l’importance de chacun et sa disparition. Depuis que nous sommes ici, il y a dû y avoir environ 500 000 morts, tous uniques et tous extraordinaires. […] J’ai le culte des ancêtres et des humains. Ce qui m’intéresse le plus, c’est de montrer que chacun est dans son individualité. J’ai fait beaucoup de livres avec seulement des listes de noms parce que pour moi, derrière ces noms, c’est dire qu’il y a eu quelqu’un. […] 

 

Dans mon travail, il y a un grand désir que chacun soit humain. C’est en principe la question centrale de mon travail : le fait de penser que chacun est exceptionnel et unique.

Christian Boltanski

 

Tout ce que j’ai fait, c’est de l’art, mais il faut que pour quelques secondes, les gens ne sachent pas s’il s’agit de l’art ou de la vie. La vie étant plus touchante que l’art, il faut qu’il y ait constamment quelque chose qui trouble. Si tu vois une légende à un tableau, elle te rassure en quelque sorte. Si tu ne sais pas exactement ce que tu vois, je pense que l’inquiétude peut être plus grande. Et quand je dis l’inquiétude, je dis l’émotion. »

Peut-on montrer la Shoah ?

« Je suis né en 1944, et même si la Shoah n’était pas terminée, à part Claude Lanzmann, personne n’a à mon sens su parler de cet événement. Moi, je voulais parler de choses collectives, et en aucun cas, personnelles. D’ailleurs, peut-on montrer une pareille expérience, peut-on la représenter ? Mon œuvre ne touche pas à l’écriture, car je crois effectivement qu’il n’y a pas de mots. Consciemment ou pas, je voulais parler de choses extrêmement collectives et pas du tout de choses personnelles. Pourtant, avec la disparition de mon père, il y a eu ce trauma de la Shoah qui s’est fait beaucoup plus sentir. Après sa mort, j’ai pu l’accepter parce que je ne l’avais pas admis auparavant. J’ai repris mon judaïsme, mais il y avait un désir d’être universel et de ne pas utiliser un document directement lié à la Shoah. […]

 

L’effacement de mon enfance est une chose si bizarre. Sans doute que j’avais le désir d’être quelqu’un de « normal », ce qui aujourd’hui, je pense, ne veut rien dire. Le grand traumatisme de ma vie, sans aucun doute, n’est pas la tradition juive que j’ai connue bien plus tardivement, mais le fait que quand j’étais enfant, la plupart des amis de mes parents étaient des survivants de la Shoah et que pendant des heures, ils racontaient des atrocités. Je devais avoir entre deux et cinq ans, vraiment tout petit, et j’ai des souvenirs d’horreurs. Je pense que ça a été totalement déterminant pour ma vie. […]

 

Pourquoi ai-je survécu ?

Christian Boltanski

 

L’histoire du hasard ou de la chance, c’est une chose qui m’attire parce que c’est une idée religieuse. C’est-à-dire que si je me fais écraser en sortant, on peut dire que je devais avoir ce rendez-vous aujourd’hui et que c’était écrit. Et là, tu entres dans une construction du monde que tu ne peux pas comprendre mais qui quelque part est logique. Toute la différence entre la destinée et le hasard n’est pas seulement de l’ordre d’une notion religieuse mais elle concerne l’ordre du monde. À l’époque de la chute du mur de Berlin vers 1990, j’ai fait cette pièce La Maison manquante : une bombe est tombée et a détruit seulement une des ailes de la maison. Ensuite, il y a la pièce de la Biennale de Venise, Chance, qui est sur le hasard de naître : pourquoi nos parents ont-ils fait l’amour a cette seconde près ? La mère aurait pu avorter ? Moi, j’aurais dû être avorté par exemple ! Et pourquoi ne l’ai-je pas été ? Je ne sais pas. Puis, j’ai réalisé Personnes, qui était sur le hasard de la mort. Dans tous les cas, mon travail portait sur cette idée du hasard. Si je m’intéresse à ça, c’est sans doute parce que l’une des grandes questions de la Shoah est : « Pourquoi ai-je survécu ? »

La part d’enfance

« J'étais un jeune homme étrange. Je ne connaissais personne. Je suis sorti pour la première fois dans la rue à 18 ans et pour aller près de ma maison. Je n’ai jamais dormi une nuit hors de chez moi avant l’âge de 24 ans. L'ensemble de la famille était, oui, très « pathologique ». J’ai eu une enfance très heureuse mais pas normale. Le fait qu’on ne pouvait pas sortir dans la rue tout seul, qu'on ne pouvait pas avoir une chambre a soi, que tout le monde dormait par terre… C’était une famille pathologique. Après mes poupées, j’ai fabriqué des petites boules en terre.

 

L’art sauve de la folie, parce qu’on se sert d’une chose négative en soi pour en faire une chose positive.

Christian Boltanski

 

Pour moi, c'était aussi une manière de m’occuper. J’ai taillé des morceaux de sucre avec l’idée de faire des gestes répétitifs comme peuvent en faire les psychopathes, enfermés chez eux. J’ai toujours cru que si je n’avais pas été artiste, j’aurais caché mes activités et j’aurais été fou mais, en étant artiste, je les ai montrées. Je suis un artiste et donc je ne suis pas fou. L’art sauve de la folie, parce qu’on se sert d’une chose négative en soi pour en faire une chose positive ». ■

Dans l'agenda

Commissariat
 

Bernard Blistène

Directeur du Musée national d’art moderne, Centre Pompidou