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Paul Sharits, « T,O,U,C,H,I,N,G », 1968 - screenshot (détail)

Écrire Matisse

À l’occasion de l’exposition « Matisse, comme un roman », le Centre Pompidou publie pour la première fois en français un recueil d’entretiens menés par le critique d'art Jean-Claude Lebensztejn : Huit propos d’artistes sur Henri Matisse, initialement parus en août 1975 dans la revue Art in America. Vincent Broqua, le traducteur de ces textes, nous en révèle toute la saveur.

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S'ils nous parlent d'Henri Matisse, ces entretiens sont également prétexte à questionner le rapport entre art pictural et littérature, entre peinture et écriture. Au fil des pages, c'est de la genèse d'une forme littéraire dont on devient le témoin.

 

En tant que traducteur, vous vous intéressez particulièrement à la forme du texte. En quoi résident la richesse et la particularité de ce recueil ?
Vincent Broqua – Effectivement, j’ai été passionné par le travail que Jean-Claude Lebensztejn a effectué en réunissant ces entretiens. Il n’a pas seulement recueilli les paroles de ces artistes. Lebensztejn, dont on connaît l’écriture vive et précise, a inventé une véritable forme littéraire à partir du style des artistes. Si ces derniers ont été libres de lui répondre comme ils le souhaitaient, il a ensuite fait un montage de ces entretiens, créant un rythme dynamique en réfléchissant à leur interaction. Il place par exemple les deux entretiens les plus longs au début et à la fin du livre. Le lecteur passe ainsi de l’entretien détendu avec Roy Lichtenstein à une lettre de Paul Sharits puis à un entretien très écrit avec Carl Andre. Cet entretien est d’ailleurs un bon exemple de la façon dont Lebensztejn adapte son propre style à celui de ses interlocuteurs : certaines questions posées à Andre consistent en des citations (de Matisse, de Marx et Engels) ou en des sortes de maximes. C’est aussi le seul texte où on trouve des esperluettes, qui ajoutent une force graphique, poétique, et un peu étrangère à ce magnifique entretien.

Il y a donc des styles pour parler de Matisse. Chez Roy Lichtenstein ou Frank Stella, par exemple, le propos est assez ample. On retrouve chez Donald Judd sa plume de critique, son écriture presque paratactique, faisant l’économie des liens logiques. D’autres échanges sont plus ramassés, comme avec Brice Marden, ou Tom Wesselmann. Parfois, surgissent des formes singulières au sein de ces entretiens. L’exemple le plus saillant en est celui de Paul Sharits, qui écrit cette lettre-manifeste pour répondre à des questions dont on ne connaît rien, pour nous parler de la notion d’influence et du lien à la couleur dans ses films – « Cher monsieur Lebensztejn… ». Et puis, les deux épigrammes d’Andy Warhol donnent une fin drôle autant que profonde au livre : « Un jour un ami demanda à Andy Warhol ce qu’il voulait vraiment dans la vie, et il répondit : "Je veux être Matisse" ».

 

Ce livre me semble particulièrement important pour ce qu’il dit de Matisse, des artistes interrogés, mais aussi pour ce qu’il dévoile des propos d’artistes, de la manière dont les artistes créent du discours.

 

 

Ce livre me semble particulièrement important pour ce qu’il dit de Matisse, des artistes interrogés, séparés de leur aîné par plus d’un demi-siècle, mais aussi pour ce qu’il dévoile des propos d’artistes, de la manière dont les artistes créent du discours. C’est pourquoi le titre original Eight Statements, qui signifie littéralement « huit affirmations » tout autant que « huit propos d’artistes » est bien choisi en anglais : les artistes affirment quelque chose de leur propre œuvre. Il était donc évident pour moi que je ne devais pas traduire une succession d’entretiens, mais qu’il me fallait imaginer en français la forme ouverte de cet ensemble cohérent, qui compose bel et bien un livre dans lequel les lecteurs peuvent rencontrer le regard que ces artistes majeurs portent sur Matisse.

Que nous apprennent ces entretiens sur l’influence de Matisse ?
VB – Inviter ces artistes à parler de Matisse est aussi une manière de les faire parler de la singularité de leur travail. D’ailleurs, la quasi-totalité d’entre eux se défend d’un lien direct et conscient à l’œuvre de Matisse. Marden énonce des jugements de valeur parfois assez cruels, et il admet éviter la salle consacrée à Matisse au MoMA, parce qu’il en est « gavé jusqu’à l’écœurement ». Pour Lichtenstein, Matisse en vaut un autre : « J’ai toujours été intéressé par Matisse, mais peut-être que Picasso m’a toujours intéressé davantage ». Ou encore Wesselmann qui, à l’en croire, serait influencé par l’artiste français au même titre qu’il peut l'être par un hamburger, tout en reconnaissant que Matisse est « le peintre le plus époustouflant qui soit »… Quant à Sharits, il voit dans l’œuvre du maître des « affirmations lucides, vives et non-rhétoriques » qui informent son travail et « agissent » sur celui-ci pour le renouveler. Pour chacun d’eux, Matisse apparaît alors comme un fantôme, non pas incapacitant, mais toujours en mouvement.

 

Je ne me confrontais pas beaucoup à [Matisse] – je ferais mieux de m’occuper du thé. Jusqu’ici, le problème avec notre entretien est que je ne peux pas parler de Matisse sans parler de moi.
Tom Wesselmann

 

La manière dont écrivent les artistes est un point central de votre travail. On a l’impression qu'ici la parole de l’artiste se fait parole de critique…
VB – En effet, dans ma recherche, je travaille notamment sur l’écriture des artistes. Grâce à cette opportunité que leur offre Lebensztejn, tous passent du statut d’artiste à celui de lecteur, de commentateur de l’histoire de l’art, consciemment ou non. Comme si la voix de l’artiste laissait place, au fil de l’échange, à celle du critique. Un peu comme dans La rabbia de Pier Paolo Pasolini (1963) où alterne la voix du poète avec celle du commentateur. Roy Lichtenstein, Donald Judd et Frank Stella situent Matisse par rapport à d’autres figures incontournables que sont Piet Mondrian ou Pablo Picasso. Wesselmann, quant à lui, parle de ses emprunts à Willem de Kooning ou à Amedeo Modigliani. Quand Stella analyse la surface chez Matisse, son propos est celui d’un véritable historien de l’art. Il va au cœur de son travail pour nous en révéler les éléments saillants. Le cas particulier ouvre sur des considérations plus universelles. Tous ces textes, en somme, qui se font écho, se contredisent parfois. Ils ouvrent sur la manière décisive dont l’œuvre Matisse a été reçue par les artistes américains mais, au-delà de la singularité de chaque artiste, ces propos d’artistes invitent à découvrir Matisse d’une façon inédite. ◼

Note

Vincent Broqua est écrivain, traducteur et professeur de littérature et arts nord-américains à l'université de Paris 8 Vincennes Saint-Denis, où il enseigne également la création littéraire.

Commissariat de l'exposition « Matisse, comme un roman »

 

Aurélie Verdier
Conservatrice, Musée national d'art moderne