Aller au contenu principal

Isabelle Cornaro : « Je crois en la fonction salvatrice de la curiosité. »

À la jonction entre art et histoire de l’art, le travail d'Isabelle Cornaro témoigne d’une attention particulière aux objets de consommation et aux phénomènes d’attribution de valeur qui leur sont liés. À l’occasion du prix Marcel Duchamp édition 2021, elle déploie un ensemble d’œuvres entre installation, peinture et images en mouvement, laissant entrevoir un monde où le pouvoir d’attraction des objets se lie à leur révolte sourde, entre pulsion du regard, hybridation et répulsion. Rencontre.

 

± 5 min

Née en 1974, Isabelle Cornaro a grandi jusqu'à l'âge de 6 ans en Centrafrique, où son père s’occupait d’un hôpital de brousse, puis à Paris. Dans sa pratique, elle questionne le rapport que nous entretenons avec les objets et leurs images dans une tentative de déconstruction du regard que nous portons sur ceux-ci. À la jonction entre art et histoire de l’art, son travail témoigne d’une attention particulière aux structures sous-jacentes de l’œuvre d’art comme de l’objet de consommation, et aux phénomènes d’attribution de valeur qui leur sont liés. À l’occasion du prix Marcel Duchamp, Isabelle Cornaro déploie un ensemble d’œuvres entre installation, peinture et images en mouvement, laissant entrevoir un monde où le pouvoir d’attraction des objets se lie à leur révolte sourde, entre pulsion du regard, hybridation et répulsion. Rencontre.

Parlez-nous du travail que vous présentez pour l'exposition ? 

Isabelle Cornaro — Il s’agit une installation centrale qui inclut divers objets de consommation, des films récents dont une animation jamais présentée publiquement, et une nouvelle peinture au spray. Les films sont des empreintes d’objets en images, en plans, tandis que les moulages sont des empreintes en volume. Dans les installations, les sculptures et les films, les compositions sont parfois organisées régulièrement, et parfois jetées, accumulées. On voit les mêmes objets disposés dans les installations à la manière de présentations commerciales, ou muséales, accumulés comme dans un débarras ou à la manière d’un paysage dans les films. Ce qui m'intéresse, ce sont les différents modes de présentation de ces mêmes objets, qui sont des objets chargés d’affects, représentatifs d’une certaine culture, d’une certaine histoire politique.

 

Le caractère structurel des pièces où ces objets apparaissent, m’importe aussi, à la manière d’une mise à distance et d’une forme d’abstraction appliquées à ces artefacts reconnaissables : les objets apparaissent dans les installations qui sont structurées suivant une grille orthogonale perspective, et les films sont souvent montés de manière systématique, formelle et mathématique, avec des répétitions et des équivalences. Aussi, les moulages que je fais en ce moment, montrent différents cadrages dans une composition originale plus large, ce qui fait que certains éléments se répètent d’un moulage à l’autre : c’est une façon de traiter la sculpture en bas-relief comme de l’image. Concernant les peintures, la matière des peintures au spray produisent une vibration sur la rétine, qui me rappelle le grain du film ; j’aime aussi, quand elles sont réalisées au mur, que ces peintures soient comme des images flottantes, entre matérialité et immatérialité, ce sont littéralement des projections avant d’être des images.

Comment êtes-vous devenue artiste ? 

IC— Je sentais une familiarité avec le langage visuel depuis l’enfance, c'est-à-dire que dans les images fixes, comme dans la peinture par exemple… quelque chose m’intriguait et m'excitait beaucoup. C’était un langage que je comprenais, et qu’éventuellement je pouvais parler. C’est à partir du lycée que j'ai suivi plus sérieusement des cours de dessin et de peinture dans les écoles de la Mairie de Paris, et j'ai ensuite étudié l'histoire de l'art tout en continuant ces cours en parallèle. Un professeur m'a suggéré de passer le concours des beaux-arts... Je me suis rendu compte alors que cela me correspondait plus que les études en histoire de l’art.

 

J’aime le cinéma expérimental américain, Kenneth Anger, qui est très baroque, Jack Smith, pour sa dureté et son ironie, ou Hollis Frampton qui travaille le montage de manière plus abstraite, quasi-mathématique. 

Isabelle Cornaro

 

Quels artistes ou œuvres ont été importants pour vous ? 

IC— Framed and Frame de Mike Kelley (2016, ndlr), qui recompose un monument de Chinatown à Los Angeles. Sur le plan formel, je trouve cela très intrigant, à la fois clair et complexe. Complexe dans les matériaux et les idées qui lient entre eux les objets trouvés qui y sont présentés, dans la façon dont ils sont disposés, dans l’usage de la peinture colorée par touches… et le fait que ce soit la reprise d’un objet existant est aussi très significatif. J’ai compris avec cette œuvre un certain rapport aux ready-made et aux dispositifs de présentation et d'assemblage des objets qui produisent du sens, sans être dans une tradition surréaliste, mais plutôt une recherche sémantique, culturelle, conceptuelle. J'ai trouvé que c'était une mise en scène brillante, à la fois formelle et discursive, de notre culture environnante. J’ai aussi aimé la dissociation de la couleur en surface et des volumes, comme les taches de couleurs qui ne correspondent à aucune forme particulière. L’indépendance entre la surface et le volume est quelque chose que j'ai beaucoup travaillé par la suite. J’aime aussi le cinéma expérimental américain, comme Kenneth Anger, qui est très baroque. Je trouve certaines de ses images, que j’ai parfois reprises, magnifiques, son traitement des matières et des surfaces, les faux diamants, les vêtements en mouvement, etc. Mais je suis plus intéressée ces derniers temps par des cinéastes comme Jack Smith, pour sa dureté et son ironie, ou Hollis Frampton qui travaille le montage de manière plus abstraite, quasi-mathématique.

Comment travaillez-vous ? 

IC— Je travaille tous les jours mais n'ai pas de routine particulière. Ma pratique d'atelier est circonscrite à des périodes de réalisation d'une œuvre ou d'une exposition, et beaucoup de choses se font à l'extérieur, chez des producteurs. D’autres pièces, comme les films, peuvent se faire à tout moment et partout dans un premier temps, comme ce sont des formes assez courtes et légères. Je travaille entre Paris et Genève, cela rend l’organisation de mon travail un peu plus compliquée, cela m’oblige peut-être aussi à être plus structurée. À Paris, je travaille à l’atelier par sessions de travail assez courtes, ou en faisant des allers-retours plus rapides pendant quelques semaines ; et à Genève, je fais du montage film, de l’organisation, des recherches…

 

Vous parlez beaucoup de fétichisme dans votre travail, que signifie ce mot pour vous ?

IC— Le Fétiche, généalogie d’un problème de William Pietz (publié en 2005, ndlr) revient sur l’origine de ce mot, qui est lié au colonialisme. Le fétiche est cet objet sans valeur, sans nécessairement de forme, qui peut être un déchet, et auquel on attribue un pouvoir magique. Je l'aborde de différentes manières. Pour moi, cela a beaucoup à voir avec le fragment, la fragmentation de la vision, avec le fait d’avoir une idée fragmentaire des choses, et de s'attacher à un objet précis qui fait métonymie. C’est aussi accorder une importance particulière, pas nécessairement une aura, à certains objets. Je considère le fétichisme d’une part dans son caractère sexuel (l'isolement de différents éléments, un découpage de morceaux, avec une fixation sur certains fragments), et d'autre part dans le rapport à la marchandise et à la valeur ajoutée. J'ai une attirance pour certains types de surfaces et de matériaux, et j’aime l’ornementation en général, en partie parce qu’elle a quelque chose d’informe – en échappant à la structure qui la reçoit, voire en la déconstruisant.

 

Le fétiche est cet objet sans valeur, sans nécessairement de forme, qui peut être un déchet, et auquel on attribue un pouvoir magique. Je l'aborde de différentes manières. Pour moi, cela a beaucoup à voir avec le fragment, la fragmentation de la vision, avec le fait d’avoir une idée fragmentaire des choses, et de s'attacher à un objet précis qui fait métonymie. C’est aussi accorder une importance particulière, pas nécessairement une aura, à certains objets.

Isabelle Cornaro


Votre travail est-il politique ? 

IC— Il y a beaucoup de questions politiques dans mon travail. Je pense que les artistes peuvent participer d’un discours politique d’une manière qui leur est spécifique, complexifiée par leurs réflexions formelles. Les formes sont à la fois discursives, mais aussi irréductibles à elles-mêmes, et par là elles amènent un sens qui se situe au-delà du langage, de la communication.

 

Qu'est-ce que cela signifie pour vous d'exposer ici au Centre Pompidou, avec les trois autres artistes nommés ? 

IC— Cette année j’ai beaucoup exposé, ce qui a complexifié un peu la manière d’aborder le Prix, comme je souhaitais présenter de nouvelles pièces. C'est une période de production très dense. Mais être nominée au Prix est évidemment une bonne chose, et je suis heureuse de la sélection.

 

Je pense que les artistes peuvent participer d’un discours politique d’une manière qui leur est spécifique, complexifiée par leurs réflexions formelles. Les formes sont à la fois discursives, mais aussi irréductibles à elles-mêmes, et par là elles amènent un sens qui se situe au-delà du langage, de la communication.

Isabelle Cornaro

 

En quoi croyez-vous ?

IC— Je crois en la fonction salvatrice de la curiosité. Être curieux est l'une des choses les plus importantes. ◼

Prix Marcel Duchamp 2021
Julian Charrière, Isabelle Cornaro, Julien Creuzet, Lili Reynaud Dewar

Du 6 octobre 2021 au 3 janvier 2022 
Galerie 3 et 4

 

Crée en 2000, pour mettre en lumière le foisonnement créatif de la scène artistique française, le prix Marcel Duchamp a pour ambition de distinguer les artistes les plus représentatifs de leur génération et de promouvoir à l’international la diversité des pratiques aujourd’hui à l’œuvre en France. 

 

Ce partenariat fidèle entre l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français) et le Centre Pompidou s’inscrit résolument dans une volonté de mettre en valeur la scène française auprès du plus grand nombre et d’affirmer le nécessaire soutien à ces artistes dans un contexte d’autant plus marqué par la pandémie.