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Portrait de Kelly Reichardt par John Rae

Kelly Reichardt, l'Amérique en contrechamp

Avec une remarquable économie de moyens, les films de Kelly Reichardt déploient le contrechamp des mythes fondateurs des États-Unis et poursuivent le cinéma américain (road-movie, thriller, western) depuis de nouvelles perspectives. À l'image de son nouveau long métrage, First Cow, qui sera présenté en avant-première lors de la rétrospective que le Centre Pompidou consacrera à la cinéaste en octobre prochain. En attendant, la cinéaste est l'invitée, le 1er février, du festival « Hors Pistes : l'écologie des images », intégralement en ligne cette année. Entretien inédit avec une figure majeure du cinéma indépendant.

± 10 min

Avec Wendy et Lucy (2008), La Dernière Piste (2010) et Certaines femmes (2016), la cinéaste Kelly Reichardt déplace le regard sur les États-Unis, leur présent comme leur histoire. Avec une remarquable économie de moyens, ses films déploient le contrechamp des mythes fondateurs de l’Amérique et poursuivent le cinéma américain, road-movie, thriller, western, depuis de nouvelles perspectives.

 

Née en 1964 à Miami, en Floride, Kelly Reichardt s’intéresse à la photographie dès l’adolescence, part étudier au Musée des beaux-arts de Boston, où elle découvre le cinéma, et travaille à l’orée des années 1990 à New York sur des films de Hal Hartley (L'Incroyable Vérité, 1989) et de Todd Haynes (Poison, 1991), qui deviendra un ami et un soutien important. En 1994, elle réalise son premier long métrage, River of Grass, « un road movie sans route, une histoire d’amour sans amour, une affaire criminelle sans crime », qui l’inscrit d’emblée sur la scène indépendante américaine. Il faudra quelques années, durant lesquelles elle commence à enseigner, et la découverte de l’Oregon, son territoire de cinéma, pour que Kelly Reichardt en devienne une représentante majeure, avec Old Joy (2007) et surtout Wendy et Lucy (2009). Ce film, sur une jeune femme et sa chienne que la précarité a jetées sur la route, initie sa collaboration avec l’actrice de premier plan Michelle Williams (vue dans Le Secret de Brokeback Mountain, notamment), et lui vaut une reconnaissance internationale. Interrogeant toujours les constructions de la société américaine au présent, dans le thriller écologique Night Moves (2014) comme dans les inoubliables portraits croisés de Certaines femmes (2017), Kelly Reichardt remonte également à leurs origines avec deux westerns, La Dernière Piste (2011) et First Cow (2020, inédit en France, il sera présenté en avant-première en octobre prochain lors de la rétrospective que lui consacrera le Centre Pompidou, ndlr), qui font un autre récit de la conquête de l’Ouest et du capitalisme naissant, depuis leurs marges. 

 

En 2021, Kelly Reichardt présente la rétrospective intégrale de ses films – inaugurée par l’avant-première de First Cow (en compétition à la Berlinale, prix du jury au festival de Deauville 2020), et l’accompagne à travers de nombreuses rencontres et une masterclasse. Pour l’occasion, le Centre Pompidou lui a passé commande dans le cadre de sa collection de films Où en êtes-vous ?. La cinéaste a répondu en réalisant sa première installation, composée de deux courts métrages. En parallèle paraît le premier livre en français consacré à son travail, Kelly Reichardt, l'Amérique retraversée (de l'incidence éd., en coédition avec le Centre Pompidou). Extraits des entretiens menés par Judith Revault d’Allonnes, chargée de programmation cinéma.

 

Retrouvez la rencontre virtuelle avec la cinéaste, organisée dans le cadre du festival en ligne Hors Pistes

Jeunesse et formation

 

« J’ai grandi à Miami, en Floride, au milieu d’adultes qui faisaient tous partie de la police. En réalité, mon seul contact avec l’art était un jeu de société appelé Masterpiece dont le but était d’acheter et de vendre des tableaux célèbres. J’ai eu un appareil photo Pentax K1000 vers l’âge de 12 ans. J’ai passé beaucoup de temps à prendre des photos sur Miami Beach. Quand j’étais au lycée, ou c’était peut-être après que j’ai abandonné le lycée, Christo est venu à Miami pour emballer les îles de la baie de Biscayne. Mon amie Annica s’était portée volontaire sur le projet et m’a emmenée à une fête organisée par l’équipe. Je me vois encore assise dans un canapé à cette fête, en train de regarder toutes ces personnes qui célébraient le travail accompli, ce qu’elles avaient créé. La majorité d’entre elles venait de New York ou, du moins, c’était l’impression que j’avais. Je n’avais plus qu’une idée en tête : partir pour New York. J’ai fini par aller à Boston, une décision prise un peu au hasard...

 

Christo est venu à Miami pour emballer les îles de la baie de Biscayne. Je me vois encore assise dans un canapé à cette fête organisée par l'équipe, en train de regarder toutes ces personnes qui célébraient le travail accompli, ce qu’elles avaient créé.

Kelly Reichardt

 

J’ai immédiatement rencontré des gens sympas et j’ai commencé les cours du soir à Mass Art. C’est là que j’ai vu Meshes of the Afternoon et Dog Star Man, dont je ne savais absolument pas quoi faire [deux classiques du cinéma expérimental, le premier réalisé par Maya Deren et Alexander Hammid en 1943, le second par Stan Brakhage, en plusieurs parties, de 1961 à 1964, ndlr]. J’ai commencé à travailler au service courrier de la chaîne de télévision WGBH et je faisais quelques ménages. Je sortais voir des groupes jouer. Et j’ai connu mon premier hiver. Tout était nouveau et exaltant.

 

J’ai tourné quelques films en Super 8 avant de devenir étudiante à temps complet à l’École du musée des beaux-arts. C’était essentiellement une école de dessin et de peinture. Il y avait peut-être huit étudiants qui faisaient des films. Et pas de cinéma narratif. J’ai suivi un cours sur la politique chez Fassbinder et un cours consacré au cinéma indien. Après l’école, je sautais sur mon vélo pour aller au Brattle Theater à Cambridge, où j’ai découvert Buñuel, la Nouvelle Vague et beaucoup de films noirs américains. En 1988, je me suis finalement installée à New York, où j’ai décroché un petit job à la billetterie du Whitney Museum. » 

First Cow, making-of

 

« First Cow est tiré du roman The Half-Life de Jon Raymond, une histoire qui s’étend sur quatre décennies et qui fait des allers-retours entre le début des années 1800 et le temps présent. Le film, lui, nous fait vivre seulement quelques semaines en 1820. Le défi a consisté à réunir les motifs principaux du livre de Jon dans un laps de temps aussi court. Nous nous sommes servis de l’arrivée de la vache et du vol de son lait pour construire l’histoire de Cookie et de King-Lu autour. Dans le roman, Cookie s’embarque dans une entreprise beaucoup plus élaborée. La partie contemporaine de l’histoire a donné son prologue au film. Le fleuve Columbia est le fil qui nous conduit dans cet endroit particulier, qui est aujourd’hui l’Oregon.

 

Le film s’ouvre sur un plan d’une immense barge qui remonte le fleuve de nos jours. Ensuite, nous voyons comment ce même fleuve, dans les années 1800, servait déjà d’autoroute commerciale. La Columbia River est toujours présente dans le film – elle coule près du comptoir commercial de la Royal Western Pacific, c’est là que Cookie et King-Lu pêchent leur dîner. Le plan d’ouverture, dans lequel la barge traverse l’écran, montre le temps au sens historique du terme, l’avancée du capitalisme (on entend le trafic aérien et l’autoroute au loin), mais il raconte aussi un temps à bien plus petite échelle – celui d’une fille qui passe sa matinée sur les rives du fleuve. 

 

Quand j’ai réfléchi à la façon dont je souhaitais filmer First Cow, je suis revenue à la trilogie d’Apu [La Complainte du sentier, 1955, L’Invaincu, 1956, Le Monde d’Apu, 1959, de Satyajit Ray, ndlr] – que j’avais découverte plus jeune dans le cours consacré au cinéma indien dont je vous ai parlé – où tout le monde est assis à terre et la caméra basse, près du sol. Cookie est une personne terre-à-terre, qui attend peu de choses du monde. On le voit traire la vache sur son petit trépied, tandis que King-Lu, qui nourrit de grands projets et rêve d’une vie meilleure, est perché sur son arbre, comme une chouette. Une fois encore, nous nous sommes servis du format carré, plus étroit que les formats rectangulaires courants. Ça nous paraissait adapté à la vie paysanne de Cookie et de King-Lu. Le directeur de la photographie, Chris Blauvelt, et moi avons décidé aussi de nous limiter à des mouvements de caméra sobres, de simples panoramiques lorsque nous filmions Cookie et King-Lu. Mais dans la maison extravagante du Chief Factor, un homme riche, la caméra bouge de manière bien plus élaborée et expressive. »  

L'Oregon comme décor 

 

« Pour certains films, ça commence avec le lieu même. Par exemple, nous avions très envie de tourner dans des parties du haut désert de l’Oregon que nous avions découvertes pendant les repérages de Wendy et Lucy. Jon Raymon [écrivain, coscénariste des films de Kelly Reichardt, ndlr] avait cette idée en tête quand il est tombé sur l’histoire de La Dernière Piste, la véritable histoire, celle de la caravane de deux cents chariots. Il a alors créé quelques personnages et un récit, avec seulement trois chariots. L’économie de l’histoire que nous tentons de raconter a tendance à refléter nos budgets de production. »  

 

Alice Neel, une influence

 

« J’aimerais beaucoup voir l'exposition prévue au Centre Pompidou [“Alice Neel, un regard engagé”, en 2022, ndlr]. Je me suis beaucoup référée à ses peintures lors du tournage de Certaines femmes. Alice Neel s’intéressait aux gens ordinaires, pas aux héros ni aux célébrités, et certainement pas aux riches. Elle peignait des personnes ignorées, ou du moins des personnes qui suscitaient rarement l’intérêt, sauf bien lavées et présentées comme il se doit, instrumentalisées ou idéalisées dans un certain sens – les mères aiment toujours être des mères, il y a de la tendresse dans la pauvreté, les ivrognes sont drôles… ce genre de choses.

 

Alice Neel s’intéressait aux gens ordinaires, pas aux héros ni aux célébrités, et certainement pas aux riches. Elle peignait des personnes ignorées, ou du moins des personnes qui suscitaient rarement l’intérêt.

Kelly Reichardt

 

Elle traduit énormément de choses dans le langage corporel de ses sujets, dans leur posture, leur regard ; l’épuisement, la lassitude, la colère, l’interrogation, l’ennui, la curiosité, la douleur, l’humour – le tout avec si peu d’outils, un simple pinceau – c’est assez incroyable. »

Le rythme comme geste politique ?

 

« Le cinéma américain adore les héros. Si vous faites un western américain depuis n’importe quel point de vue autre que celui de l’homme blanc, on l’interprète comme une déclaration politique. C’est étrange, parce que le postulat de départ du western, c’est précisément la découverte d’un nouveau territoire, où les règles ne sont pas encore fixées, où l’organisation du pouvoir n’est pas établie – c’est la création d’un nouveau monde. Mais dans les faits, ça devient une expansion de l’ancien monde. Le rythme, s’il est plus lent, est également considéré comme un geste politique... 

 

Le cinéma américain adore les héros. Si vous faites un western américain depuis n’importe quel point de vue autre que celui de l’homme blanc, on l’interprète comme une déclaration politique. C’est étrange, parce que le postulat de départ du western, c’est précisément la découverte d’un nouveau territoire.

Kelly Reichardt

 

Parce qu’il va à l’encontre du rythme de nos sociétés de consommation et de divertissement. Le monde de l’Internet ne nous incite pas à regarder quoi que ce soit de trop près ni trop longtemps. Le simple fait de résister à cette imposition de la vitesse au film donne le sentiment de travailler contre un système qui voudrait vous faire faire autre chose. Mais je n’ai jamais rien créé dans le but d’envoyer un quelconque message. J’aime me concentrer sur les personnages et sur l’histoire. Aller plus lentement, c’est mon rythme naturel. » ◼