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Le jour où... Iannis Xenakis a investi le Centre Pompidou pour un son et lumière

De mai 1978 à janvier 1979, le compositeur Iannis Xenakis a présenté La Légende d'Eer, une œuvre électroacoustique en son et lumière dans son Diatope, une drôle de structure érigée sur la Piazza du Centre Pompidou. Retour sur cette performance artistique multimédia avant-gardiste, à l'heure où une autre célèbre création de Xenakis, Le Polytope de Cluny, est rejouée à l'Ircam, institut de recherche musicale, dans le cadre de son festival ManiFeste.

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En 1978, le président du Centre Pompidou Robert Bordaz commande au compositeur et architecte grec Iannis Xenakis un projet dans la lignée de son Polytope de Cluny. Joué de 1972 à 1974 dans les anciens thermes romains de Cluny à Paris, ce formidable spectacle immersif de sons et lumières, quintessence de la création xenakienne, avait rassemblé plus de deux cent mille spectateurs. 

 

Pour le Centre Pompidou, Xenakis propose d'abord un concept inouï : il veut relier les monuments de Paris et le tout jeune bâtiment de Beaubourg par un immense réseau de lasers, tout en diffusant de la musique par les sirènes d’alerte de la ville de Paris… Refus des autorités. Après plusieurs propositions plus fantasques les unes que les autres (dont une sorte de toile d'araignée lumineuse et sonore dominant la place), il dessine finalement un pavillon autonome, qui pourrait voyager à travers le monde, le Diatope, « geste de lumière et de son » comme le promet l'affiche de l'événement.

Celui-ci s'inspire largement du pavillon Philips, construction temporaire conçue par Le Corbusier pour la marque néerlandaise lors de l’exposition universelle de 1958 à Bruxelles, et sur laquelle Xenakis a travaillé. Son ambition pour le Diatope et sa pièce électroacoustique La Légende d'Eer, il la résume ainsi dans Le Monde en juin 1978 : « Moi, j'ai voulu traiter des abîmes qui nous entourent et parmi lesquels nous vivons. Les plus formidables sont ceux de notre destinée de la vie ou de la mort, des univers visibles ou invisibles. Les signes que nous envoient ces abîmes sont faits aussi de lumières et de sons, qui suscitent les deux principaux sens que nous possédons. »

 

[ Avec La Légende d'Eer ] j'ai voulu traiter des abîmes qui nous entourent et parmi lesquels nous vivons. Les plus formidables sont ceux de notre destinée de la vie ou de la mort, des univers visibles ou invisibles. Les signes que nous envoient ces abîmes sont faits aussi de lumières et de sons, qui suscitent les deux principaux sens que nous possédons.

Iannis Xenakis

Composé de deux arcs en acier de vingt mètres de hauteur qui soutiennent trois paraboloïdes hyperboliques maintenus par un réseau de câbles d’acier, ce Diatope est un drôle d'oiseau, comme posé sur la Piazza du Centre Pompidou. Sa coque est recouverte d'une toile rouge translucide. Au sol, des carreaux de verre, et sur les côtés, des colonnes portant quatre cents miroirs réfléchissants et pivotants. Des centaines de flashs électroniques sont fixés aux câbles de la structure du pavillon. Trois fois par jour, les spectateurs peuvent s'immerger dans l'univers de Xenakis : la diffusion de La Légende d’Eer, entièrement automatisée, dure quarante-six minutes. Spatialisé, le son sort par huit haut-parleurs disposés dans l’enceinte du Diatope. Le spectacle est hallucinant, comme le rapporte le journaliste du Monde : « L'amateur qui vient passer cinquante minutes sous cette tente après son travail éprouvera le même éblouissement qu'à Cluny devant ces jeux renouvelés de galaxies tournoyantes, d'étoiles éclatant au vingt-cinquième de seconde, de géométrie en lasers rouges et verts courant sur les parois courbes de l'édifice, accompagnés de musiques lourdes, matérielles ou, au contraire, fantastiques, gémissantes, terrifiantes, d'une sorte de lyrisme implacable ou parfois d'un humour énorme. »

 

Pendant plus de six mois, près de dix mille spectateurs parisiens vont expérimenter le Diatope, qui partira ensuite s'installer à Bonn en Allemagne, à partir de mai 1979. Si le projet devait à l'origine voyager à travers le monde, le coût de l'ensemble ainsi que des difficultés techniques signeront l'arrêt du Diatope. La musique seule survivra : La Légende d’Eer est encore aujourd’hui l’un des chefs-d’œuvre de la musique électroacoustique.

Iannis Xenakis composera cinq Polytopes (du grec poly, plusieurs et topos, lieux), qui contribueront à sa renommée internationale. Avec à chaque fois, une débauche de sons et de lumières : le premier eut lieu à Montréal en 1967, lors de l'Exposition universelle. En 1971, pour le Polytope de Persépolis, Xenakis investit les ruines de l’antique capitale iranienne, la couvrant de rayons lasers, et faisant allumer de grands feux sur la colline. Pour celui de Mycènes en 1978, il se réapproprie les montagnes de la cité préhellénique, façon land art, où selon ses mots, « des torches électriques dessinent dans les champs ou sur la montagne des tracés lumineux qui se confondent la nuit avec les constellations célestes » (Xenakis dans Les Polytopes, 1978).

 

J’ai assisté à des bombardements, c’était quelque chose d’extraordinaire, de remarquable ! Sans parler des projecteurs de la DCA, à cette époque-là il n’y avait pas de radars, qui faisaient un ballet remarquable dans le ciel. Puis les explosions, plus… tout cela formait un spectacle fantastique, qu'on n’a jamais l’occasion de voir en temps de paix. 

Iannis Xenakis

 

Aux origines de la musique de Xenakis, fondée sur des systèmes mathématiques comme la théorie des probabilités notamment, il y a le trauma de la guerre. Lorsque les troupes allemandes quittent la Grèce, le gouvernement soutenu par le Royaume-Uni et les États-Unis s'oppose aux branches armées du Parti communiste. En 1945, lors d'affrontements, le jeune étudiant Xenakis reçoit un éclat d’obus britannique en plein visage. Il perdra un œil et la moitié de sa mâchoire : « J’ai assisté à des bombardements, c’était quelque chose d’extraordinaire, de remarquable ! Sans parler des projecteurs de la DCA, à cette époque-là il n’y avait pas de radars, qui faisaient un ballet remarquable dans le ciel. Puis les explosions, plus…  tout cela formait un spectacle fantastique, qu'on n’a jamais l’occasion de voir en temps de paix », déclarait le compositeur. Condamné à mort par contumace pour terrorisme politique, Iannis Xenakis s'exile en 1947. Il se réfugie alors en France, où il deviendra collaborateur du Corbusier, en tant qu'ingénieur. Il sera naturalisé en 1965. Disparu en 2001, il aurait eu cent ans en 2022. ◼