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« L'âge est-il politique ? » : conversation avec la sociologue Juliette Rennes

« Âge biologique », « âge social », « âgisme » : en quel sens l’âge est-il politique ? Telle est la question à laquelle tente de répondre la sociologue Juliette Rennes. Conversation éclairante avec Mathieu Potte-Bonneville, en prélude à la journée Âge et arts du dimanche 30 janvier dans le cadre du festival Hors Pistes, consacré cette année à l’âge des images.

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Ce fut l’une des images saisissantes de la présidence Trump : Jane Fonda, 81 ans, levant semaine après semaine ses poignets menottés pour avoir participé à Washington aux mobilisations sur le changement climatique. Tout en manifestant contre l’inaction des gouvernements, l’actrice témoignait en acte de ce que les personnes âgées n’étaient pas vouées à regarder de haut un mouvement largement porté par de plus jeunes qu’elles.

 

Mais en quel sens l’âge est-il politique ? En prélude à la journée Âge et arts qu'elle coordonne le 30 janvier dans le cadre du festival Hors Pistes consacré à l’âge des images, conversation avec la sociologue Juliette Rennes, directrice d’étude à l’École des hautes études en sciences sociales et chercheuse au Centre d’études des mouvements sociaux. De l’impressionnante Encyclopédie critique du genre qu’elle a dirigée à l’étude des mobilisations anti-âgistes, rencontre avec une chercheuse attachée à comprendre comment se sont instaurés ces profonds partages qui traversent nos sociétés, et quelles formes prend aujourd’hui leur remise en cause.

 

Mathieu Potte-Bonneville— La pandémie de covid-19 a compliqué le rapport entre les générations : d’un côté, les personnes âgées ont connu durant le premier confinement des formes de relégation très dures ; dans le même temps, on a pu avoir le sentiment que les jeunes générations étaient sacrifiées au profit de la santé de leurs aînés. Comment percevez-vous cette exacerbation des tensions liées à l’âge dans cette période ?


Juliette Rennes L’expérience des contraintes sanitaires, depuis près de deux ans, est bien sûr très inégale selon l’âge. On l’a beaucoup dit : l’impossibilité de fréquenter certains lieux de sociabilité, de faire des rencontres amicales et amoureuses, d’exercer toute une série de « petits boulots » qui n’avaient plus lieu d’être pendant les confinements, l’impossibilité, parfois, de quitter sa famille d’origine à l’âge où on souhaite s’en émanciper, tous ces empêchements ont pesé de manière particulièrement forte sur les jeunes adultes ; elle les a parfois maintenus dans une forme d’enfance prolongée et contrainte. Mais ces empêchements révèlent aussi une déficience des politiques publiques en faveur de la jeunesse qui préexiste au covid. C’est d’ailleurs ce que montre le livre récent Une jeunesse sacrifiée ? (dirigé par Tom Chevalier et Patricia Loncle, PUF, 2021) qui pointe le fait que les mesures de soutien économique à l’autonomisation de la jeunesse sont très limitées en France, où l’État providence cible surtout la famille, contrairement à d’autres pays européens.

 

La période covid a aussi mis en lumière l’insuffisance des politiques en faveur du grand âge, avec la suppression des lits dans les hôpitaux publics au cours des dernières décennies.

Juliette Rennes


Dans le même temps, la période covid a aussi mis en lumière l’insuffisance des politiques en faveur du grand âge, avec la suppression des lits dans les hôpitaux publics au cours des dernières décennies et la gestion à moindre coût de la grande vieillesse dans les Ehpads (établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes). La loi « grand âge et autonomie » aurait pu amorcer une nouvelle dynamique, mais elle vient d’être enterrée par le gouvernement. Bref, plutôt qu’un privilège accordé à la vieillesse au détriment des jeunes, la crise de la covid a révélé les carences des politiques sociales envers les adultes les plus jeunes et les plus âgés. Depuis un an, c’est surtout l’âge comme outil de gestion sanitaire, notamment pour organiser l’ordre des vaccinations, qui a été mis en avant par le gouvernement.


Vous venez d’évoquer la manière dont l’action publique s’appuie sur les différences d’âge. En quoi selon vous cette gestion politique contribue-t-elle à définir le sens que nous donnons à l’âge en société ?


Juliette Rennes Depuis deux siècles, l’âge est peu à peu devenu une catégorie centrale d’action publique. En France, ce processus a commencé avec l’enregistrement des nouveau-nés à l’état civil au 18e siècle, puis s’est développé avec l’instauration des seuils de majorité pénale, civile, politique, le service militaire pour les hommes, la scolarisation et les systèmes de retraites. L’école, organisée par classe d’âge pendant au moins les quinze premières années de nos vies, joue un rôle déterminant dans le fait que l’on se définisse et que l’on s’identifie très fortement à notre année de naissance, et que celle-ci compte autant dans notre sociabilité.


Ce rôle de l’âge dans les politiques publiques a transformé subjectivement le rapport que nous avons au temps : pendant longtemps les gens ne connaissaient pas précisément leur âge, et seules les élites fêtaient leur anniversaire ! Mais quand on parle d’âge, il n’est pas seulement question du nombre d’années qui nous sépare de notre naissance. Avant que la date de naissance ne devienne un instrument de politique publique, il existait d’autres significations du mot « âge » ; elles sont encore courantes aujourd’hui. Quand on appréhende l’âge d’un point de vue sociologique, ces autres sens sont également intéressants à explorer.


Depuis Marx, on sait bien que les conditions sociales de vie ont un effet sur le vieillissement.

Juliette Rennes


D’abord, il y a l’âge au sens de « stade de la vie ». Lorsqu’on parle d’une personne entre deux âges, on ne veut pas dire qu’elle a 47 ans et demi, mais qu’elle est entre deux stades du parcours de vie, la jeunesse et la vieillesse. Ce sens-là de la notion d’âge (que l’on retrouve dans « l’âge adulte », « le troisième âge », « le quatrième âge »…) est encore très prégnant, et il est intéressant de comprendre comment ces stades de la vie se sont recomposés au fil des siècles. Dans nos sociétés, le passage à l’âge adulte implique une série d’étapes qu’on est censé franchir (le fait d’obtenir un diplôme, un emploi, de décohabiter d’avec sa famille d’origine, d’entrer dans une conjugalité, de devenir parent…). On peut ne pas vouloir « cocher les cases » et refuser certaines de ces étapes, mais souvent ne pas les franchir n’est pas un choix. Les jeunes, même diplômés, accèdent de plus en plus difficilement au marché de l’emploi et du même coup, à tout ce qui va généralement avec : l’autonomie vis-à-vis des parents, la conjugalité… Une partie des jeunes de milieu populaire, ceux et celles qui ne peuvent se faire aider par leur famille pour accéder à une autonomie financière ou un logement, se retrouvent ainsi maintenus dans une jeunesse contrainte : le jeune âge n’est pas toujours valorisé lorsqu’il est la marque d’une absence de statut.

 

Sens politique donné à la date de naissance, normes liées aux âges de la vie… diriez-vous que tout cela se superpose à « l’âge de nos artères », à la dimension biologique de l’âge ?


Juliette Rennes Au contraire, il n’y a pas d’un côté l’âge biologique qui serait en deçà du social, puis de l’autre des normes, des conventions, des politiques de l’âge : l’âge dit biologique ou physiologique est entièrement marqué par des rapports sociaux ! C’est le troisième sens du mot « âge », qui fait référence ni à un nombre d’années, ni à une période de la vie, mais au processus de vieillissement corporel. Depuis les études de Marx et les enquêtes ouvrières du 19e siècle, on sait bien que les conditions sociales de vie, de travail, d’alimentation, de logement ont des effets sur la croissance et le vieillissement biologique des corps. Appartenir à une classe privilégiée, c’est être plus jeune plus longtemps parce que l’usure du corps est moins marquée par l’expérience de travaux pénibles. De même, on sait que si les femmes ont une plus grande espérance de vie, c’est très largement lié à leurs pratiques sociales, au fait qu’elles se préoccupent davantage de leur corps et de leur santé : leur alimentation est moins grasse, elles consomment moins d’alcool, suivent davantage les recommandations des médecins, ont statistiquement moins de comportements à risques, ce qui induit moins de morts précoces. Il y a ainsi toute une socialisation qui explique l’écart d’âge d’espérance de vie entre les sexes, qui d’ailleurs tend à diminuer, parce que les conduites masculines se rapprochent de celles des femmes. Le vieillissement corporel et la longévité sont donc des éléments que la sociologie et l’histoire peuvent éclairer, et non pas seulement les sciences biomédicales.

 

De l’Encyclopédie critique du genre que vous avez coordonnée à vos travaux actuels sur l’âge, comment décririez-vous la trajectoire de votre recherche ?


Juliette Rennes L’un des éléments qui m’a conduite du genre à l’âge, c’est que je me suis demandé jusqu’où l’analogie pouvait être opérante, jusqu’à quel point on pouvait penser l’âge en comparaison avec le genre. Quand j’ai commencé à travailler, à partir de ma thèse, sur l’histoire des luttes féministes pour accéder aux professions traditionnellement masculines au cours des 19e et 20e siècles, je me suis beaucoup intéressée aux usages de la formule « sans distinction » de la Déclaration des droits de l’homme : les féministes du 19e siècle s’appuyaient sur ce texte pour réclamer un « sans distinction de sexe ». Par la suite, ce même « sans distinction » a été mobilisé dans d’autres revendications d’égalité : entre les étrangers et les nationaux, entre les couples de sexe différent et de même sexe qui réclamaient un sans distinction de nationalité, de sexualité, en faisant notamment référence aux luttes féministes antérieures.

Sous l’angle de ces analogies, la question de l’âge représente un défi. D’un côté, dès la fin des années 1960 aux États-Unis, donc très peu de temps après qu’on a mis en cause l’illégitimité des discriminations fondées sur le genre et la race au travail, on a ajouté l’âge : il s’agissait de lutter contre les discriminations subies par les plus de 40 ans pour trouver un emploi ou progresser professionnellement. Des mouvements, qui commençaient à s’appeler « anti-âgistes » dans les années 1970 faisaient référence au féminisme, à l’antiracisme. Mais on voit bien que l’analogie a aussi des limites : avec l’âge, la norme égalitaire du « sans distinction » entre parfois en tension avec une exigence de protection de la vulnérabilité. Par exemple, on peut défendre le droit d’avoir des rapports sexuels et de se marier avec quiconque sans distinction de sexe, de nationalité, d’orientation sexuelle sans pour autant réclamer un « sans distinction d’âge » en matière de sexualité et de mariage. Cette réclamation irait même à l’encontre de l’évolution du droit en matière de consentement sexuel des mineurs, une évolution qui est fondée sur l’idée qu’un grand écart d’âge peut être une source de domination. Ce qui m’intéresse, c’est cette tension entre d’un côté des domaines où on défend des distinctions d’âge pour lutter contre diverses formes de vulnérabilités et de dominations et, de l’autre, des domaines où on lutte pour abolir des distinctions d’âge vues comme discriminatoires.


Dès les années 1970, l’anti-âgisme devient un mot d’ordre politique.

Juliette Rennes


Ce qui vous conduit des études de genre à la question de l’âge, c’est donc cette forme de diffusion et de comparaison d’une revendication d’égalité à l’autre ?

 

Juliette Rennes Pas seulement. La généalogie des mouvements anti-âgistes contemporains renvoie également de manière plus directe à l’histoire du féminisme, pas uniquement du fait d’une analogie entre le genre et l’âge, mais aussi en raison de leur intersection. Dès les années 1970, les féministes ont problématisé le fait que les femmes et les hommes étaient inégaux face à l’avancée en âge. Non pas tant pour des raisons biologiques que du fait de la perception différentielle du vieillissement féminin et masculin et du « jeunisme » qui pèse plus fortement sur les femmes ; un jeunisme qui va de pair avec une érotisation de la femme « plus jeune » et la norme de l’écart d’âge dans les couples hétérosexuels. Cela vaut dans les relations de séduction, les rencontres amoureuses, etc., comme dans le monde du travail où, finalement, dans beaucoup de métiers de représentation (que ce soit en bas ou en haut de la pyramide, des hôtesses d’accueil aux comédiennes de cinéma), le capital corporel des femmes est soumis à une « obsolescence programmée » plus virulente que celui des hommes.


À ce sujet, beaucoup de choses avaient déjà été dites par les féministes des années 1970, y compris sur le stigmate de la femme ménopausée. Mais ces discours ont été peu diffusés, parce que le MLF (Mouvement de libération des femmes) était d’abord un mouvement de jeunes qui parlaient de leurs propres préoccupations : la contraception, l’avortement, la double journée, le partage des tâches domestiques, l’égalité de salaire, les violences sexuelles (qui touchent davantage les femmes jeunes). La génération des femmes plus âgées était alors peu présente dans les mouvements féministes. Depuis cette période, les femmes de la génération MLF ont vieilli et ont aussi mobilisé leur socialisation militante pour analyser leur propre avancée en âge. C’est l’un des éléments qui ont permis de faire surgir cette question aujourd’hui dans le débat public, de façon convergente avec d’autres mouvements militants, eux aussi issus de la génération 68 : les initiatives anti-âgistes sont aussi liées au secteur de l’économie sociale et solidaire, de l’éducation populaire, de l’autogestion ou de la lutte contre les discriminations. En décembre, Grey Pride, l’association gay autour de la vieillesse, a inauguré à Paris un label pour la création d’habitats partagés.


À propos de l’irruption de ces questions d’âge dans les mouvements féministes, vous évoquez parfois l’enjeu et les difficultés de voir se constituer un « nous », à la fois égalitaire et inclusif : d’un côté, le désir de se rassembler entre membres d’une même classe d’âge, de l’autre, celui d’ouvrir et de faire sauter ce verrou et cette séparation. Diriez-vous que l’âge est la fois ce qui réunit et ce qui sépare ?


Juliette Rennes Ce n’est pas un défi propre aux communautés d’âge. Il est important que les personnes qui sont vues ou se définissent comme vieilles disent elles-mêmes ce dont elles ont envie, comme dans toutes les luttes. Mais parallèlement, parmi ces mouvements anti-âgistes, il y a des initiatives pour créer des espaces intergénérationnels afin de transformer les relations entre les âges. On sait que la segmentation par âge contribue à l’âgisme, en induisant une forme d’altérité plus forte entre des groupes d’âge qui ont peu d’expériences en commun. L’école, la formation, les loisirs sont si segmentés par âge que la plupart des personnes n’ont pas de relations d’amitié avec des personnes plus jeunes ou plus âgées, hormis celles de leur propre famille, ce qui n’est pas forcément le meilleur endroit pour nouer des amitiés, des alliances.


Si l’enjeu est de créer de nouveaux modes de relation, quel rôle la création artistique peut-elle jouer ? Selon vous, les artistes participent-ils aujourd’hui à documenter et à nourrir cette réflexion politique sur les contestations de l’âgisme ?


Juliette Rennes De manière générale, la culture visuelle et le spectacle vivant tendent, encore aujourd’hui, à magnifier la jeunesse corporelle, mais plusieurs œuvres récentes explorent de façon nouvelle l’avancée en âge : elles font surgir sur scène, dans le cadre photographique, filmique ou dans un tableau, des corps vieillissants, sans reconduire la hiérarchie qui les infériorise par rapport à la norme du corps jeune. Des femmes artistes de la génération MLF ont aussi mené de telles explorations. Cela passe parfois par l’autoportrait, par exemple en se montrant nue, comme l’avait fait la peintre Alice Neel en 1980 : la vieille femme nue, c’est un peu l’ultime tabou dans l’histoire des arts visuels, tellement c’est une figure antagoniste avec le modèle du nu féminin en peinture et au cinéma… Par ailleurs, de plus en plus de scénarios de films et de séries posent la question du désir avec l’avancée en âge. Bien sûr, cela reste encore marginal, mais incontestablement le vieil âge est moins invisible. Dans la journée proposée au Centre Pompidou, intervient notamment la danseuse et chorégraphe Cécile Proust, qui coordonne un projet de recherche sur « ce que l’âge apporte à la danse » auquel je participe. Depuis plusieurs mois, Cécile Proust s’entretient avec de nombreux artistes qui ont continué à danser tout en étant catégorisés comme vieilles et vieux ; avec eux et elles, l’idée est d’explorer ce que cette contrainte de l’âge permet d’exprimer de nouveau, d’émouvant, de dérangeant, sur le rythme, le mouvement ou l’expérience du temps. ◼

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