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Paul Cox, l'intelligence de la main

Peintre, illustrateur, scénographe, Paul Cox est l'homme qui a signé l'identité visuelle archi vitaminée de mille formes, le centre d'art destiné aux enfants installé à Clermont-Ferrand. Rencontre avec un infatigable curieux qui, à 62 ans et depuis sa Bourgogne d'adoption, déborde de projets.

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Ce lundi, Paul Cox, 62 ans, a fait une entorse au rituel quotidien qu’il s’impose avec plaisir. Habituellement, il sanctuarise une à deux heures pour pratiquer le dessin d’observation, le plus souvent en extérieur. L’artiste aux multiples terrains de jeu (peinture, illustration, affiche, livre pour enfants, scénographie, installation…) prend alors le crayon ou le pinceau comme d’autres font leur gymnastique ou attrapent leur brosse à dent. Ce petit exercice hygiénique permet d’entretenir la forme, de garder l'œil frais et de faire le point sur le travail à accomplir.

Seulement voilà, ce lundi, Paul Cox n’a pas le temps de prendre l’air. Installé dans son atelier, en Bourgogne, il doit boucler les deux derniers volumes d’un projet de livres pour la jeunesse destiné à un éditeur japonais (parution en France à venir). Son défi du jour : représenter le dieu Ōkuninushi et, surtout, ses quatre-vingt frères qui conspirent pour tuer leur cadet. « J’illustre des mythes fondateurs du Japon, parfois terriblement violents. Des histoires inconnues en France mais aussi là-bas. Après la Seconde Guerre mondiale, le monde de l'édition a décidé de ne plus enseigner aux enfants cette mythologie jugée trop nationaliste. C’est un peu comme si on avait soudain occulté les récits d’Homère dans la culture occidentale. » Ces « chroniques du monde ancien », baptisées Kojiki, racontent les divinités, la création du ciel et de la terre, la naissance des îles et l’histoire de la famille impériale. Rien que ça.

 

Aucun peintre n’échappe à l’influence de l’art japonais. J’ai ainsi fait quelques emprunts graphiques comme la forme des nuages, des dégradés…

Paul Cox

 

Le Français est très fier d’avoir été choisi, lui l’étranger, pour illustrer ce monument de la littérature japonaise. Comment expliquer un tel honneur ? Dans les années 1980, ses ouvrages pour enfants, mais pas infantiles, ont été traduits dans l’archipel et ont remporté un vif succès. Un agent local lui a obtenu des commandes pour des magazines et des annonceurs. Depuis, sa production nippone n’a jamais cessé, d'où son lien si particulier avec le pays du Soleil-Levant. « Aucun peintre n’échappe à l’influence de l’art japonais. J’ai ainsi fait quelques emprunts graphiques comme la forme des nuages, des dégradés… Puis, ma famille est hollandaise. On le sait peu, mais les Pays-Bas et le Japon ont noué des liens très forts. Au 17e siècle, les Néerlandais étaient les seuls occidentaux autorisés à commercer avec l’empire car ils n’avaient pas la volonté d’imposer leur religion. Cette relation a perduré au fil du temps. Ainsi, chez ma grand-mère hollandaise, le Japon était présent de manière naturelle. J’ai toujours un peu baigné dans cette culture. J’ai donc été touché quand j'ai perçu l'enthousiasme des lecteurs là-bas. J’y vois la reconnaissance d’un écho lointain. »

 

Quand il ne voyage pas à travers le monde, le peintre en crée ex nihilo. En 2005, il installe l’exposition-atelier « Jeu de construction » au Centre Pompidou. Le visiteur, petit ou grand, est alors invité à manipuler sur de vastes tables des milliers d’éléments en bois ou en mousses colorées pour construire édifices, routes, villes et ponts. Touche-à-tout aussi curieux qu’ingénieux, cet intarissable créatif aborde tous ses projets avec le même appétit. Qu’il s'agisse d'imaginer les décors et les costumes d’une chorégraphie de Benjamin Millepied, de concevoir l'identité visuelle de mille formes, le centre d'initiation à l’art à Clermont-Ferrand destiné aux 0-6 ans, ou de réaliser les affiches de la saison d’un opéra, Cox trouve toujours un plaisir fou à résoudre graphiquement les commandes qu’on lui soumet. S’il avance en zig zag, l’artiste maintient toujours son cap. « La peinture est mon activité centrale. C’est pour elle que je pratique toutes les autres, elle est le lieu de la recherche qui irrigue les autres médiums. » 

Son père était un pianiste talentueux. Belge, né en Hollande entre les deux guerres, il a rejoint Paris pour suivre l'enseignement musical de Nadia Boulanger. Sa mère était pianiste elle aussi. Le plus naturel était que Paul Cox suive la même voie. Il commence le violon très tôt, tout en développant un intérêt pour la peinture. À chaque anniversaire, le père offre à ses enfants une partition composée à leur attention. Un jour, le petit Paul, âgé de 8 ans, décide de lui rendre la pareille. Son cadeau, baptisé La tempête, inspiré d'Antonio Vivaldi, reproduit les gammes montantes et descendantes chères à l’Italien. L’apprenti se dit que la beauté visuelle de la page compensera les défauts de l’arrangement. Une fois déchiffré au clavier par son destinataire, le résultat se révèle catastrophique. Paul Cox confie que ce moment de gêne familial lui a au moins permis de clarifier les choses. Il continuera à pratiquer le violon, mais sa vocation est de devenir peintre. « Il y a beaucoup de correspondances entre la composition musicale et la peinture. La musique est ma plus grande source d’inspiration. Pour moi, la peinture idéale serait une symphonie avec des formes qui se répondent, une mélodie, une ligne de basse… » Un de ses musiciens préférés est Franz Schubert, qu’il associe à la couleur rouge. Sa favorite est le vert. Ce qui lui pose certains problèmes quand il confectionne des programmes pour le théâtre. Le vert ayant la réputation de porter malheur sur scène. « Le couple rouge-vert est le plus riche de la palette chromatique. Il allie l'organique et le végétal, le chaud et le froid. C’est une polarité particulièrement équilibrée. »

 

Il y a beaucoup de correspondances entre la composition musicale et la peinture. La musique est ma plus grande source d’inspiration. Pour moi, la peinture idéale serait une symphonie avec des formes qui se répondent, une mélodie, une ligne de basse…

Paul Cox

 

Pendant son enfance, Paul Cox passe ses vacances d’été dans le centre des Pays-Bas dans une maison proche du musée Kröller-Müller où il découvre émerveillé Vincent Van Gogh, les impressionnistes, Piet Mondrian. Son œil commence à s'exercer. À Paris, la famille tire le diable par la queue. Pour subvenir aux besoins du foyer, le père rédige des critiques d’expositions dans des revues d’art. Le jeune Paul développe très vite une curiosité pour les différents courants artistiques qu’il découvre dans les catalogues d’art qui arrivent à la maison. Il a un coup de foudre pour une reproduction de Pierre Alechinsky. Il tombe, fasciné, sur le mouvement CoBrA apparu entre 1948 et 1951. À 12 ans, en quatrième, il décide de rédiger un mémoire sur le sujet. Grâce à son oncle Jan, artiste peintre, l’adolescent fait la connaissance de Pierre Alechinsky dans son atelier. Une rencontre déterminante. « Ce retour au dessin d’enfant, aux arts populaires, à une écriture à la main, à la calligraphie, à une spontanéité… Le mouvement CoBrA m’a profondément formé. » On retrouve chez Paul Cox la même économie de moyens, la même grâce enfantine, la même exubérance de la couleur et du geste que chez ses aînés.

Échaudé par le sort de ses parents, le jeune homme constate rapidement qu’il ne gagnera pas sa vie en étant seulement peintre. Il réfléchit à un travail alimentaire qui lui permettrait de pratiquer sa passion. Il passe le concours de professeur d’anglais. Il enseigne pendant un an avant de se rendre compte qu’il n’est pas un atout pour l’Éducation nationale. Avec courage, il se lance en autodidacte dans la peinture. La solitude ne lui fait pas peur. Au contraire. Il apprend à développer sa propre méthode, avec minutie. « J’avais noté une jolie phrase de l’artiste Fabio Viscogliosi : "La chose la plus difficile c’est trier, décider, choisir". » Pour se faciliter la tâche pour chaque projet, Paul Cox écrit des idées sur des languettes, qu’il découpe, classe et colle. Il avance ainsi avec discipline. Il s’appuie notamment sur cette stratégie pour répondre à des commandes. Les limitations servent de catalyseur à son processus créatif. La contrainte est toujours positive. Lui vient à l’esprit l’image d’un tuyau dont le jet est plus puissant lorsqu'on en comprime l’ouverture avec le pouce.

 

Les limitations servent de catalyseur à son processus créatif. La contrainte est toujours positive. Lui vient à l’esprit l’image d’un tuyau dont le jet est plus puissant lorsqu'on en comprime l’ouverture avec le pouce.

 


Il y a un style Paul Cox. Un côté rugueux, fait main, vivant, vibrant. Chez lui, la simplicité est une vertu permanente. Son intuition est sa boussole. Il prend toujours soin de noter ses premières idées, fugaces, avant qu’elles ne s’échappent. Au fil du développement, le projet se complexifie pour finalement revenir à la fulgurance initiale. Comme si cet autodidacte devait prendre des détours pour s’assurer qu’il avait bien poinçonné le bon itinéraire. « Il y a le scrupule de foncer tête baissée dans quelque chose qui serait trop simple. Je suis un mauvais joueur d'échecs, j’ai du mal à raisonner. Je ne suis pas un artiste angoissé, il n’y a pas de pathos dans mes choix. Je suis guidé par la joie et le plaisir. » À l’écouter, Paul Cox semble un homme débordé mais… heureux. ◼

mille formes, le centre d'initiation à l'art pour les 0-6 ans

 

Ouvert de manière pérenne fin 2019, mille formes est un centre d’initiation à l’art pour les enfants de 0 à 6 ans, aménagé ans un ancien magasin en centre-ville de Clermont-Ferrand. Paul Cox en a signé l’identité visuelle, créant un alphabet de lettres et de formes. S’inspirant des principes de l’école du Bauhaus et des premières aires de jeux urbaines de l’architecte Aldo van Eycka, la designeuse Laure Jaffuel a imaginé l’aménagement de l’espace comme un terrain de jeu universel et accessible à tous.

 

En juillet 2017, la ville de Clermont-Ferrand et le Centre Pompidou signaient un contrat inédit de coopération afin de coconstruire mille formes. Cette démarche, unique en France et en Europe, a pour objectif de créer un véritable espace d’immersion dans la création artistique contemporaine, d’échanges entre les enfants, les familles et les professionnels, en plaçant le travail des artistes au cœur de ce projet.