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Fresh Widow

1920/1964

Marcel Duchamp

En somme, l’acte créateur n’est pas accompli par l’artiste seul ; le spectateur met l’œuvre en contact avec le monde extérieur en déchiffrant et en interprétant ses qualités profondes, et ajoute ainsi sa propre contribution à l’acte créateur.1

À la différence des readymades comme Porte-bouteilles (1914) ou Fontaine (1917), Fresh Widow est un objet que Duchamp n’a pas acheté dans un magasin mais dont il a commandé la fabrication à un artisan. « Ce modèle réduit d’une fenêtre à la française fut exécuté par un menuisier new-yorkais en 1920. Pour le terminer, je remplaçai les vitres par des carreaux de cuir, dont j’exigeai qu’ils fussent cirés chaque jour comme des chaussures. Cette “French Window“ fut baptisée “Fresh Widow“ (…), calembour assez évident. »1
Le titre témoigne du goût de l’artiste pour les jeux de mots. À deux battants, la fenêtre à la française, French Window, devient par l’élision du n dans chacun des termes, une « Veuve fraiche » ou récente, Fresh Widow. Plusieurs questions se posent : faut-il y lire un jeu de mots au sujet du nom des fenêtres coulissantes américaines appelées à « guillotine », guillotine elle-même surnommée la « Veuve » en France ? S’agit-il d’un écho aux nombreuses veuves françaises suite à la Première Guerre mondiale ? Comme toujours chez Duchamp, les interprétations sont multiples. Par cette fenêtre aux vitres devenues opaques, il signifie aussi et surtout la fin de la représentation. Il tourne le dos au postulat émis par Leon Battista Alberti, théoricien de l’art de la Renaissance, qui, dans son traité De pictura de 1435, pose les bases de la perspective euclidienne et définit la peinture comme une fenêtre ouverte sur le monde. Duchamp ferme la fenêtre. L’inscription « Copyright Rrose Sélavy, 1920 » sur le socle amplifie la remise en question de la compréhension classique de l’art. Cette première signature de l’avatar féminin de l’artiste engage, en effet, en plus de la réalisation par un tiers, une interrogation sur l’identité même de l’auteur.

 

Extrait d'une conférence en anglais de Marcel Duchamp intitulée  «The Creative Act », prononcée en avril 1957 devant l’American Federation of Arts à Houston, au Texas. Publiée dans The Writings of Marcel Duchamp, éd. Michel Sanouillet et Elmer Peterson, New York, 1973, pp. 139-140.