Skip to main content

Dans « la Vallée », jardin secret de l’artiste Fabrice Hyber

Figure majeure de l’art contemporain, Fabrice Hyber propose dans son travail une exploration continue du vivant, envisagé comme un champ de forces, de circulations et de transformations. À l’occasion du festival Hors Pistes / Hors Champs, l’artiste ouvre pour la première fois au grand public, en Vendée, son territoire artistique et naturel, baptisé « la Vallée ». Rencontre avec l’artiste en son domaine.

± 7 min

Dans le vaste panorama de l’art contemporain français, il n’y a qu’un Fabrice Hyber (né en 1961) pour interrompre une séance photographique lorsqu’il entend le cri d’un oiseau : « Tiens, un pouillot véloce. » Au cœur de sa « Vallée », en Vendée (entre Mareuil-sur-Lay-Dissais et Château-Guibert pour être très précis), il n’est aucune espèce végétale ou animale qu’il ne puisse identifier ou dater. Il faut dire qu’il est ici en maître de céans ; c’est sur l’ancienne ferme de ses parents, des communistes vendéens, qu’il a commencé à semer, à partir de ses 16 ans, différentes essences d’arbres. Un cormier, d’abord. Puis trois cent mille graines au fil du temps, d’où ont germé une centaine de milliers d’arbres, répartis dans un vallon d’une centaine d’hectares irrigué par la Doulaye.

Un artiste semeur

Du vert partout, tendre comme les jeunes pousses printanières (sa signature), mais aussi plus sombre, plus vif, acidulé… ou tout cela à la fois, comme les éclats de ce peuplier tremble sous la brise, à la bordure d’une clairière poétiquement nommée le champ de la Lune. C’est là qu’à 20 ans, installé sous un chêne (dont la branche principale est aujourd’hui foudroyée), le jeune homme a peint notre satellite naturel, une nuit durant, au fil de sa course.

 

Plus qu’une couleur, le vert est un principe actif qui renvoie à tout ce qui pousse, circule et se transforme.

 

Plus qu’une couleur, le vert est un principe actif qui renvoie à tout ce qui pousse, circule et se transforme. L’Homme de Bessines (1991-1997) en est une image emblématique : ce petit personnage vert, fontaine reliée au réseau d’eau, fait circuler le vivant dans l’espace public. Chez Hyber, le vert n’est pas une simple couleur de surface ; il devient le signe d’un corps poreux, traversé par l’eau, relié au paysage et aux cycles naturels. Deux hommes verts accueillent d’ailleurs les passants à l’entrée de son domicile.

 

Même la mort, pour moi, c’est joyeux.

Fabrice Hyber

 

La Vallée représente une source inépuisable d’inspiration pour l’artiste-semeur, lauréat du Lion d’or à la Biennale de Venise en 1997, élu en 2018 à l’Académie des beaux-arts, également agriculteur, passionné de sciences et indécrottable optimiste du vivant. « Même la mort, pour moi, c’est joyeux », badine-t-il au détour d’une conversation. Qu’un terrain agricole dédié à la culture intensive du maïs soit à vendre ? Alors il l’achète, le sème et le rend à la nature. Que l’on passe devant une mégabassine ? Alors il peste. Un jour, la Vallée s’étendra peut-être jusqu’à l’Atlantique, à une trentaine de kilomètres à l’ouest. « Moins peut-être si on compte sur les bouleversements climatiques et la hausse du niveau des eaux », observe-t-il.

La Vallée, « c’est l’endroit vers où tout coule », selon Fabrice Hyber, où le « V » initial agit comme un entonnoir. Cette œuvre d’une vie (y aurait-il chez Hyber quelque chose du facteur Cheval ?) est un laboratoire vivant où l’artiste peut mettre à l’épreuve ses idées sur l’art, le paysage et l’éducation. « J’apprends en faisant », dit-il. Lorsqu’il travaille à une toile, il ne sait pas toujours où il va. Le tableau devient alors un espace de recherche où surgissent des questions, des doutes ; chercheurs·cheuses, entrepreneurs·neuses, philosophes et anthropologues s’en mêlent alors, nourrissant de féconds échanges.

 

Ainsi, dans sa série des Peintures homéopathiques, conçues comme des amalgames, la toile devient littéralement une surface de pensée. Dans Peinture homéopathique no 10 (Guerre désirée) (1983-1996), l’artiste pose la question de la gestion des conflits géopolitiques. Dessins, photocopies, photographies, annotations et fragments documentaires composent un espace de recherche visible, où l’œuvre ne livre pas une réponse définitive mais expose les étapes, les bifurcations et les hypothèses d’une réflexion en cours.

Un goût de l’absurde

Chez Hyber, les tableaux restent en permanence ouverts. Jamais tout à fait finis, ils continuent de mûrir, leurs matériaux d’évoluer. À 19 ans déjà, l’artiste avait tenté de mesurer la beauté : un carré d’un mètre sur un mètre entièrement recouvert de rouge à lèvres. Toujours pas sèche, l’œuvre est devenue un monochrome vivant. Il n’est pas rare non plus qu’il intervienne sur des tableaux déjà exposés : « Ça m’arrive quelquefois de reprendre de vieux tableaux et de les continuer. Ils ont été exposés, mais je les transforme, je les continue. » Remettre en jeu, toujours.

 

Jeux de mots, aussi : le Ted Hyber (1998), cet ours vert d’une dizaine de mètres de haut, compte parmi les Hyber héros. Chez Hyber, l’humour est omniprésent. Quelques instants passés en sa présence ont tôt fait de trahir son goût pour l’espièglerie et l’absurde. L’art ne saurait être grave et surplombant, il ne peut être tout à fait sérieux, ainsi qu’en témoignent ses Prototypes d’objets en fonctionnement (POF). En nous invitant à regarder autrement les artefacts les plus familiers, ces détournements déplacent nos habitudes et nous poussent à réfléchir à ce que nous croyions déjà connaître.

Son POF no 65, Ballon carré (2001), est un ballon de foot… cubique. L’artiste conserve la promesse du jeu, mais sabote sa mécanique. Son POF no 87, Voiture à double tranchant (1997), reprend le même principe ; c’est une sculpture constituée de l’assemblage de deux parties avant d’un même modèle de voiture. Une automobile désespérément statique, donc. Un comble pour cet amateur de rallye…

 

Lorsqu’il évoque, au détour d’une conversation, son souhait de construire une hypothétique base d’atterrissage pour de non moins hypothétiques extraterrestres, on ferait tout aussi bien de le prendre au sérieux… Car n’est-ce pas à lui qu’on doit Le Plus Gros Savon du monde (1992) ? Un savon de vingt-deux tonnes, moulé dans une benne, un temps dans le Guinness des records. Un objet banal, intime et domestique devenu monument industriel et gag d’échelle, que l’on peut voir à la Vallée, à quelques jets de pierre du champ de la Lune.

La Vallée, un lieu pour les artistes

La Vallée, c’est aussi et surtout un endroit de transmission, de culture et d’expérimentation. Une résidence accueille des artistes venus d’autres forêts du monde. Après Joseca Yanomami, artiste yanomami du Brésil, en 2025, elle reçoit en 2026 Agatoak Ronny Kowspi et Robin Chiphowka Kowspi, deux artistes kwoma de Papouasie-Nouvelle-Guinée. On y croise aussi des chercheur·euses en lien avec l’Office national des forêts ou l’Office français de la biodiversité. Ces résidences prolongent l’intuition d’Hyber : faire de la Vallée un lieu de dialogue entre paysages, cultures, savoirs et imaginaires du vivant.

 

La Vallée, c’est aussi et surtout un endroit de transmission, de culture et d’expérimentation. Une résidence accueille des artistes venus d’autres forêts du monde.

 

Quant aux enfants des environs, ils viennent en voisin·es avec leurs instituteur·ices. Chez Fabrice Hyber, l’éducation ne passe pas par un savoir imposé, mais par l’expérience directe. La Vallée est pensée comme un lieu où l’on apprend en regardant, en marchant, en observant l’eau, les arbres, les graines, les animaux et les œuvres. « On peut tout apprendre dans une flaque d’eau », résume l’artiste. Le moindre détail du paysage peut ouvrir sur une compréhension plus vaste du monde.

 

S’il n’y a pas eu de grande rétrospective qui lui soit consacrée à Beaubourg, alors c’est le Centre Pompidou qui s’invite chez Hyber avec le festival Hors Pistes / Hors Champs. Comme un clin d’œil pour celui qui peut évoquer, tout en mangeant une crêpe au kamok, la liqueur de café vendéenne, la longue liste d’œuvres qui l’ont marqué au sein de la collection permanente : Plight (1985) de Joseph Beuys, SE 71, L’Arbre, grande éponge bleue (1962) d’Yves Klein, quelques papiers découpés d’Henri Matisse, Le Salon d’Agam, ou encore Le Jardin d’hiver (1968-1970) de Jean Dubuffet…

Hyberactif

Ce fin connaisseur de l’institution entend bien profiter du festival pour ouvrir à toustes la Vallée et la constellation de lieux qu’elle englobe. L’homme déborde de projets et d’énergie : outre une œuvre pour la collection du Centre Pompidou (Le Jardin Binus, en cours de réalisation), il travaille sur une fresque monumentale pour l’église Notre-Dame-de-la-Nativité, ainsi que sur des vitraux et du mobilier. Et prépare aussi un musée réunissant une collection d’outils agraires dans un ancien hangar agricole, une école dans l’ancienne ferme de ses parents, un restaurant au cœur de halles désaffectées, un autre musée, un cinéma… Pas étonnant qu’il ait besoin de sept ateliers pour tout mener de front. Et il ne serait pas nécessaire de trop pousser cet Hyberactif pour qu’il se lance dans l’élevage de Maraîchines : race bovine ancienne du Marais poitevin et de Vendée, envoyée jusqu’en Inde. Un détour presque hybérien, entre terroir vendéen, circulation du vivant et imaginaire de la vache sacrée. ◼