
Gérard Zlotykamien, le trait fantôme
Une petite rue parisienne. Un homme en costume marron élimé se tient devant le rideau métallique d’une boutique. Dans une main, il tient un attaché-case ; dans l’autre, une bombe aérosol. D’un geste sûr, il trace les contours d’une silhouette fantomatique et minimaliste : un rond pour la tête, deux points pour les yeux, un ovale pour une bouche d’où sort un cri inaudible et une simple ligne pour le corps. Déconcertant, tant on est loin des clichés des jeunes taggeurs en sweat-basket. L’attaché-case ? Il est là pour détourner l’attention des policiers (et passer selon les mots de l’artiste pour quelqu’un de « sérieux »). Il contient également un pyjama — au cas où il se ferait embarquer et placer en garde à vue.
Dès 1963, « Zloty », comme on l’appelle, a fait ses premiers pas dans la rue, déjà avec ces figures emblématiques, alors nommées « personnages disparus ».
Cette photographie date de 1984. Gérard Zlotykamien n’en est pourtant pas à ses débuts. Dans les années 1960, les graffeurs n’ont pas encore apposé leurs « blazes» sur les métros new-yorkais, ni Ernest Pignon-Ernest créé ses premières œuvres in situ sur le plateau d’Albion, révolté contre le projet de base atomique dans les Cévennes que l’artiste peint déjà dans la rue. Dès 1963, « Zloty », comme on l’appelle, a fait ses premiers pas dans la rue, déjà avec ces figures emblématiques, alors nommées « personnages disparus ».
Au Centre Pompidou, une œuvre éphémère
Plus de soixante ans plus tard, alors qu’il est resté à distance du marché de l’art, des institutions et du système, l’artiste franchit une étape symbolique forte : il s’attaque en toute discrétion aux murs du Musée national d’art moderne, au cœur de Beaubourg. Mais cette fois-ci, il a laissé tomber le costume : plus besoin de passer inaperçu. Aux quatrième et cinquième niveaux d’un Centre Pompidou entièrement vide car fermé pour travaux, il a eu carte blanche en ce mois de juillet 2026. Il est accompagné par Sophie Duplaix, conservatrice en chef des collections contemporaines au Musée national d’art moderne et responsable du nouveau fonds d’art urbain enrichi récemment par huit œuvres de l’artiste. Mais lorsque le musée rouvrira en 2030, « ses silhouettes fantomatiques auront disparu », partage la galerie Mathgoth, à Paris, qui représente l’artiste. « Personne ne les aura vues. Elles n’auront jamais été présentées au public. Seules quelques photos et rares vidéos en garderont la trace. Une intervention en parfaite résonance avec une œuvre qui, depuis plus de soixante ans, explore la trace, l’effacement et la disparition. »
Ce n’est pas un hasard si Gérard Zlotykamien a baptisé dès 1970 ses créatures « les éphémères ». Il ne les a pas peintes non plus n’importe où : dans des endroits voués à la destruction.
Ce n’est donc pas un hasard si Gérard Zlotykamien a baptisé dès 1970 ses créatures « les éphémères ». Il ne les a pas peintes non plus n’importe où : dans des endroits voués à la destruction, que ce soient des bâtiments en chantier, des terrains vagues, un abattoir désaffecté, mais aussi sur des matelas d’une usine abandonnée, des palissades ou des matériaux jetés mis au rebut dans la rue. Autant d’espaces à Paris, Berlin, Ulm, Johannesbourg… Il y a deux exceptions cependant : dans le 13e arrondissement parisien en 2019 et à Argenteuil en 2021, où il s’est attaqué à deux fresques de plus de vingt mètres de haut. Il n’a pas été rattrapé par les sirènes de la renommée, ni pris par la folie des grandeurs ou un désir de consécration. Il a accepté ces projets juste pour que les autres — et les enfants notamment — puissent se les approprier, « comme lorsque vous fredonnez un air de musique, vous ne vous préoccupez pas de qui l’a créé, elle sort sans calcul », partage-t-il lors de notre rencontre.


Marqué par la Shoah
Pour comprendre ce qui se cache derrière les éphémères, il faut revenir à l’histoire de Gérard Zlotykamien. Né en 1940 dans une famille juive d’origine polonaise, il échappe de peu à la mort, comme le relate Mathilde Jourdain, sa galeriste. « À 2 ans, alors que sa famille essaie de s’enfuir, ils sont tous arrêtés et lui est placé avec son cousin dans un centre de rétention pour mineurs, première étape avant d’être envoyé dans les camps. Or, l’éditeur Bernard Grasset, avec lequel travaille sa mère, réussit à le faire libérer. Il passera toute la guerre dans une famille d’accueil, où il est maltraité, et retrouvera ses parents à la Libération. Le reste de sa famille est en revanche morte dans les camps. »
Né en 1940 dans une famille juive d’origine polonaise, Gérard Zlotykamien échappe de peu à la mort.
Un drame dont on ne parlait pas à la maison, auquel il a donné corps à travers ces silhouettes noires et qui le hante toujours. Il est allé jusqu’à brûler des toiles et enfermer les cendres dans des pots de confiture, ou effacer ses personnages peints sur des palissades. La portée de l’œuvre change totalement dès lors qu’on met l’histoire en perspective, comme c’est le cas de l’ensemble de quatre sacs en toile de jute (1984) — acquis par le Musée national d’art moderne —, comme l’explique Sophie Duplaix. « Un des membres de sa famille était assis sur un sac dans un camp, et il s’était rendu compte qu’il y avait à l’intérieur des restes humains. » La référence peut être plus directe, à l’image de son exposition « Le tri » qui s’est tenue à la galerie Incognito en 2025. Dans une mini-poubelle peinte, il a glissé un petit « livre » d’une page et frappé d’une seule ligne : « Le tri oscille entre la sélection naturelle et la solution finale. » Il explique : « Dans votre vie, vous faites des tris dans tout, dans vos amis, dans votre quotidien, dans les études, même un musée fait des sélections dans ce qu’il achète. Et aujourd’hui, vous pouvez modifier l’embryon en faisant une sélection parce que vous avez un désir : la finalité est d’avoir un enfant aux yeux bleus par exemple. Certains ont essayé de le faire entre 1940 et 1945 à Auschwitz et ils ont fait des millions de morts. »
Ses silhouettes-signature qu’il démultiplie de façon obsessionnelle sont à la fois un hommage à toutes ces victimes de la Shoah et à toutes celles que la folie humaine a balayées.
Hommage à toutes les victimes des guerres
Ainsi, ses silhouettes-signature qu’il démultiplie de façon obsessionnelle sont à la fois un hommage à toutes ces victimes de la Shoah et à toutes celles que la folie humaine a balayées, effacées : à Hiroshima en 1945, où des corps soufflés par l’explosion de la bombe atomique n’ont laissé qu’une ombre noire sur les murs ; au Vietnam en 1972, où l’horreur des frappes américaines au napalm s’est condensée dans l’image de la jeune fille nue hurlant de douleur car brûlée par « l’agent orange »… Et dans toutes les tragédies qui se sont succédé aux 20e et 21e siècles. Zloty opère un déplacement et ces « éphémères » deviennent à la fois des symboles universels, des synecdoques, mais aussi des motifs allégoriques affiliés aux « vanités » de l’histoire de l’art. Il rappelle l’inévitable destinée de tout individu par le choix même du nom « éphémère », renvoyant à ces petits insectes qui ne vivent qu’une journée. Si cette lecture est très orientée, lui répond bien souvent par un « je ne sais pas » lorsqu’on lui demande ce qu’il veut dire — affirmation qui est toujours un point de départ pour développer une réflexion sur la société, la vie, l’individu, la condition humaine.
Artiste autodidacte
Mauvais élève, il adore dessiner et traîner à Saint-Germain-des-Prés. « À 15 ou 16 ans, la rue m’intéressait. J’habitais à côté de Montparnasse et j’allais tout le temps rue de Seine, rue des Beaux-Arts et j’aimais regarder les vitrines des galeries », se souvient-il. Jusqu’à ce qu’une rencontre fondamentale change tout : sa mère lui présente Yves Klein en 1954, qui vient de publier Les Fondements du Judo aux éditions Grasset. Il est le judoka le plus gradé d’Europe, tout juste rentré du Japon auréolé d’un 4e dan.
Une rencontre fondamentale change tout : sa mère lui présente Yves Klein en 1954, qui vient de publier Les Fondements du Judo aux éditions Grasset.
Entre décembre 1955 et octobre 1957, Zloty suit ses cours à l’American Center de Paris, boulevard Raspail, mais leur relation va bien plus loin, au point que Klein lui offrira son kimono lorsqu’il décidera d’arrêter le judo pour se consacrer à l’art. « Ils partent en 2 CV avec Rotraut (Uecker, la compagne de Klein, ndlr) pour trouver un atelier en banlieue parisienne, échangent beaucoup sur la peinture… Zloty va comprendre qu’il peut y avoir une vraie recherche et un vrai message derrière un travail pictural », pointe Mathilde Jourdain. « Il lui apprend l’importance du geste juste, la précision et la concentration. »
À 15 ou 16 ans, la rue m’intéressait. J’habitais à côté de Montparnasse et j’allais tout le temps rue de Seine, rue des Beaux-Arts et j’aimais regarder les vitrines des galeries.
Gérard Zlotykamien
À cette époque, il utilise une poire à lavement (avant d’adopter la bombe aérosol) qu’il remplit d’encre ou de peinture. Il faut être rapide et précis. C’est avec cet outil peu commun qu’il réalisera La Ronde macabre, une toile de 6,4 mètres sur 3,60, exposée lors de la troisième Biennale de Paris en 1963 et acquise par l’État. Il y participe avec les membres du groupe L’Abattoir auquel il appartient, Eduardo Arroyo, Mark Biass, Mark Brusse, Jorge Camacho, Pierre Pinoncelli. Or, la censure frappe l’œuvre d’Arroyo Les quatre dictateurs éventrés, dépeignant Hitler, Mussolini, Salazar et Franco. Or, ces deux derniers étaient toujours en vie. Pour contenir les protestations du gouvernement espagnol, André Malraux, président de la Biennale, ordonne une censure de l’œuvre, ce qui provoque la colère de Zloty et sa décision de couper les ponts avec le monde de l’art et d’investir la rue.
Sans concession
« Zloty est sans concession, sans compromis, c’est pourquoi il représente la liberté pour moi », reconnaît le quinquagénaire Julien Malland, aka Seth. « Je l’ai découvert dans les années 2000 en tombant sur une photo. Nous étions dans le graffiti avec l’attitude hip-hop, et dans ce milieu, il contrastait avec le reste du mouvement. Il intriguait aussi par sa manière de s’exprimer, tout comme par le fait qu’il était là depuis longtemps. Il a marqué beaucoup d’artistes. » Mais ce qui intrigue, c’est que, bien que pionnier, il n’est pas connu du grand public, uniquement du milieu spécialisé. « En discutant avec beaucoup d’artistes urbains, le nom de Zlotykamien revenait comme la figure de référence, alors que pour beaucoup de gens du milieu de l’art, ce nom ne résonne pas du tout », constate Sophie Duplaix. « Il a toujours été très solitaire, poursuit Mathilde Jourdain. Il n’est jamais allé aux soirées ou aux vernissages, se contentant d’être dans son atelier et d’enchaîner les boulots alimentaires pour continuer à peindre en atelier et dans la rue. Il y avait d’excellentes relations avec les artistes Miss.Tic, Jef Aérosol, Jean Faucheur ou la créatrice de mode agnès b., mais ne les cherchait pas plus que ça. »
En discutant avec beaucoup d’artistes urbains, le nom de Zlotykamien revenait comme la figure de référence, alors que pour beaucoup de gens du milieu de l’art, ce nom ne résonne pas du tout.
Sophie Duplaix, conservatrice en chef des collections contemporaines, Musée national d'art moderne
Pour lui, l’essentiel a toujours été de travailler, de recommencer sans cesse, pour « s’améliorer », revendique-t-il, car le meilleur tableau sera le prochain, celui à venir. Gérard Zlotykamien a été nommé chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres en septembre 2015 — devenant le premier artiste urbain à recevoir cette distinction — et officier de l’ordre des Arts et des Lettres en 2023 — des honneurs et une reconnaissance qui ne changent rien à sa quête d’absolu. ◼
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Gérard Zlotykamien devant l'une de ses fresques boulevard Raspail à Paris en 1977.
Toutes les images © Archives Éliane et Gérard Zlotykamien
Courtesy Galerie Mathgoth, Paris













