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Portrait de l'écrivaine Geneviève Brisac

Geneviève Brisac : « Certaines révolutions se passent des armes. Celles des femmes en particulier »

Écrivaine, Geneviève Brisac est l'invitée du cycle exclusivement en ligne « Le féminisme n’a jamais tué personne » organisé par la Bibliothèque publique d’informations (Bpi), le 22 février prochain. Rencontre avec une femme de lettres passionnée, admirative autant de Virginia Woolf ou Flannery O'Connor que du renouveau de la flamme féministe.

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Pour Geneviève Brisac, la littérature n'a pas de comptes à rendre. Elle est une femme, elle est une écrivaine, et parce qu’elle s’est toujours insurgée contre l’injustice, la violence, les inégalités, elle est « forcément féministe ». De ses romans-récits comme Petite (1994), Week-end de chasse à la mère (prix Femina 1996), Une année avec mon père (2010), à ses essais – Loin du Paradis, Flannery O’Connor (1991), V.W. : le mélange des genres (2004, co-écrit avec Agnès Desarthe), autour de l’écrivaine Virginia Woolf –, Geneviève Brisac ne cesse toutefois de réinterroger la place des femmes dans la littérature.

 

Dans Sisyphe est une femme (2019), elle propose une réflexion autour de la création littéraire des femmes et montre en quoi l’invisibilisation des artistes femmes reste une problématique terriblement actuelle. En analysant l’état du monde des lettres, livré au marketing et au toujours plus de buzz, et en y opposant les écrits de quinze écrivaines, d’Alice Munro à Natalia Ginzburg, en passant par Christiane Rochefort ou Ludmila Oulitskaïa, elle dégage autant de styles narratifs que de manières d'appréhender le processus de l'écriture et de la vie ordinaire. Soucieuse de transmission, Geneviève Brisac écrit aussi des livres pour enfants, comme la série Olga, qui met en scène une petite fille rebelle et idéaliste, et réalise des portraits d’écrivaines (Anna Akhmatova, Sylvia Townsend Warner, Natalia Ginzburg) pour France Culture. Le 22 février, elle est invitée, aux côtés de quatre autres intervenantes, à parler pendant treize minutes de ce que représente, pour elle, le « féminisme ». Rencontre avec une écrivaine engagée, passionnée d’art autant que de littérature.

Invitée par la Bpi, vous prenez la parole en tant qu’écrivaine mais aussi en tant que féministe. Que représente pour vous ce cycle de rencontres autour des luttes féministes ?

 

Geneviève Brisac – J'adore le titre du cycle, « Le féminisme n'a jamais tué personne », et c'est la raison première de mon acceptation. C’est une formule saisissante : d’abord, elle est très drôle, et puis elle frappe par sa justesse. D’ailleurs, je pense que si l’on étudie n’importe quel « isme », on constate qu’aucun d’entre eux ne peut se réclamer de n’avoir tué personne : le capitalisme, le socialisme, le communisme. Il y a toujours eu des morts à la clé. Ce titre me rappelle une déclaration d'un mollah qui disait – en substance – nous ne renoncerons jamais à dominer les femmes. Pour que les choses changent, il faudrait qu'elles prennent les armes et cela n'arrivera jamais ; et il riait. Il se trompait, certaines révolutions se passent des armes. Celles des femmes en particulier. Elles arrivent sans qu'on les ait vues venir. Et elles changent les mentalités, les préjugés, les façons de faire, de vivre, d'aimer… J'aime et j’admire par ailleurs les travaux de nombre des intervenantes et suis heureuse d'en discuter avec elles !

 

Certaines révolutions se passent des armes. Celles des femmes en particulier. Elles arrivent sans qu'on les ait vues venir. Et elles changent les mentalités, les préjugés, les façons de faire, de vivre, d'aimer…

Geneviève Brisac

 

La littérature n'a pas de comptes à rendre : j'écris les romans que j'écris sans me soucier de didactisme, de messages qui sont, pour citer Proust, comme l'étiquette laissée sur un cadeau. Je les écris cependant en étant qui je suis, et ne saurais prétendre être une autre personne. Comme je suis depuis toujours révoltée par l'injustice, les privilèges, les humiliations, les inégalités, la violence des plus forts, je suis… forcément féministe.

 

En tant qu’essayiste, vous vous attachez à remettre à l’honneur des femmes écrivaines oubliées. Avec Sisyphe est une femme (2019), vous montrez que l’invisibilisation des artistes femmes est un symptôme encore et toujours actuel, puisqu’elles restent « oubliées, effacées encore et encore ».

 

GB – Parce que je suis écrivaine et non philosophe, j'aime les détails, les mots entendus et jamais oubliés, les scènes enfouies, les histoires. Aussi sont-ce les mécanismes concrets de l'invisibilisation qui me passionnent. Les calomnies contre Marguerite Duras ou Virginia Woolf, contre Christiane Rochefort par exemple. La disparition de Flannery O'Connor quand William Faulkner est encensé… à juste titre d'ailleurs ! Mais aussi le contenu de leurs livres, considérés comme ennuyeux par Vladimir Nabokov et tant d'autres. Leur manière, notre manière, le pas de côté, l'ironie, l'humour, la satire, cette vertu des opprimés.

 

Parce que je suis écrivaine et non philosophe, j'aime les détails, les mots entendus et jamais oubliés, les scènes enfouies, les histoires.

Geneviève Brisac

 

Vous écrivez également pour la jeunesse. Pensez-vous que c’est là aussi que peuvent se jouer, ou se dénouer, certains mécanismes ?

 

GB – Oui, bien sûr. Les habitudes mentales et les représentations s'installent d'abord chez les enfants. J'adore raconter des histoires de petites filles insolentes, par exemple, et ne m'en lasserai jamais. Sans didactisme, justement, le grand travers du début du 21e siècle ! C'est la fantaisie, le rire, l'inattendu qui m'importent. Oui, provoquer l’éclat de rire.

Quelle est votre relation au Centre Pompidou ?

 

GB – En 1982, j’avais été chargée par le Monde des livres de faire une enquête sur le navire, le « paquebot », comme on disait à l’époque. Le seul problème, c’est que tout le monde était en grève. J’avais essayé de rencontrer tous les services. C’était très rigolo ce paquebot en grève et en plein travaux ; dans mon souvenir, il y avait des poubelles partout ! Je me rappelle avoir eu l’impression de descendre dans des cales de bateau…

 

Ensuite, je suis venue à beaucoup de rencontres. La première, c’était avec l’écrivain Salman Rushdie, dans le cadre des « Revues parlées », dirigées par Marianne Alphant et Roger Rotmann. Salman Rushdie était en pleine fatwa, juste après la publication de ses Versets sataniques (1988), donc c’était très sécurisé. Il y avait des attentats à ce moment-là, mais on n’avait pas les mêmes habitudes qu’aujourd’hui ; à l’époque, ça frappait beaucoup une sécurité renforcée. Aujourd’hui, on ne s’en rend même plus compte.

 

Au Centre Pompidou, j’ai participé à une lecture intégrale de À la recherche du temps perdu. La salle était plongée dans le noir. On y entrait tout doucement, puis on venait lire, tour à tour, à la lumière d’une petite lampe.

Geneviève Brisac

 

J’ai aussi participé à une lecture intégrale de À la recherche du temps perdu, avec quarante ou cinquante autres écrivains. La salle était plongée dans le noir. On y entrait tout doucement, puis on venait lire, tour à tour, à la lumière d’une petite lampe. Comme c’était par ordre alphabétique, on ne choisissait pas le passage qu’on allait lire, les différents souffles s’enchaînaient.

 

Et puis, j’ai des souvenirs en tant que visiteuse… Un souvenir en particulier me revient. Mon père se mourrait, c’était en 2008, et je l'ai emmené voir l'exposition sur Giacometti. J’avais obtenu un laissez-passer pour visiter l’expo un mardi, seule avec lui. Chaque seconde de cette visite s'est inscrite dans ma mémoire. Je la retrace d’ailleurs dans Une année avec mon père (2010), ce roman-récit dans lequel je raconte la dernière année de sa vie.

 

 

Avez-vous une œuvre, une pièce, un endroit fétiche au Centre Pompidou ?

 

GB – La Bpi, où j'ai tant travaillé… J’y suis beaucoup allée, l’été surtout, quand j'étais journaliste au Monde des livres. François Bott, qui dirigeait alors le journal, me confiait souvent des enquêtes. À l'époque il n'y avait pas Internet ! Sinon, j’adore les œuvres d’Annette Messager, et de Natalia Gontcharova. Un dessin en particulier, Un rayon de soleil sur les bords de la Seine, m’émeut infiniment.

J’adore aussi Jackson Pollock, devant qui j’ai éprouvé le syndrome de Stendhal… mémorable. Et puis, j’ai une admiration immense pour Boltanski.

Geneviève Brisac

 

J’adore aussi Jackson Pollock, devant qui j’ai éprouvé le syndrome de Stendhal… mémorable. Et puis, j’ai une admiration immense pour Boltanski. Je pourrais paradoxalement signer ces mots : « Ce que je cherche à montrer, c’était une réalité collective, pas ma réalité. Je n’ai jamais parlé de moi-même. […] Ma vie n’apparaît pas dans mon travail, et il n’y a qu’une seule œuvre où il y a une photographie de mon père et de ma mère. Et je dis toujours que c’est le rêve d’un artiste de ne plus avoir de visage et de n’être que le désir des autres. Donc, il y a évidemment dans la vie d’un artiste, la destruction de lui-même en tant qu’individu pour le remplacer avec une image collective. J’aime dire qu’on a un miroir à la place du visage. […] » C’est si profondément vrai, et à rebours des pratiques culturelles actuelles.

 

 

En octobre 2019, vous déclariez : « Pour une écrivaine, la possibilité d'émouvoir instantanément de manière physique et violente est enviable, là se niche la supériorité de la peinture et de la musique sur la littérature. »

 

GB – Virginia Woolf disait déjà ça à propos de sa sœur Vanessa : Vanessa peint, et moi je cours derrière. J’aime la peinture, l’émotion qu’on ressent devant un tableau. Ce n’est pas garanti, ce n’est pas systématique, mais ça peut être un événement bouleversant. Woolf ne parle cependant pas de la musique. J’envie énormément les musiciens de pouvoir transmettre des émotions aussi fortes, aussi puissantes, à travers leur art. Évidemment, c’est ce qui arrive à travers la littérature aussi, mais il faut y accéder. Et comme en ce moment, nous vivons dans une époque de déperdition de la capacité de lecture… C’est quelque chose que disait déjà Virginia Woolf malheureusement. Les gens apprennent à lire, sont beaucoup plus alphabétisés qu’il y a cent ans.  En revanche, le temps passé à lire, et surtout la façon de lire, a beaucoup changé. Aujourd’hui, la plupart des gens, quand ils lisent un roman, si ce n’est pas immédiatement facile, disent : « j’ai pas accroché », « je ne suis pas rentré dedans ». Mais ce n’est pas une question d’accroche !  Dire : « je n’ai pas accroché à Proust », c’est comme dire « je n’ai pas accroché à Bach », c’est du gâchis. ◼