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Eva Fuková, Promenade à Quoque, 1973 - repro

« Ni cygne ni lune », la face cachée des avant-gardes tchèques

Dialogue entre photographies, peintures et sculptures d’artistes tchèques de l’après-guerre, la collection de Claude et Henri de Saint Pierre, actuellement exposée au Musée, dévoile un fragment encore mal connu de l'avant-garde européenne. Comment s’est constituée cette étonnante collection ? Réponse avec Claude de Saint Pierre, collectionneuse passionnée et guidée par la « déraison ».

± 12 min

Claude et Henri de Saint Pierre découvrent l’art tchèque de l’après-guerre dans les années 1990. Ils se prennent de passion pour cette scène artistique riche, mais restée locale. « La différence. La fraîcheur. Ce qui était caché. Une beauté autre. », voilà ce qui les séduit et les conduit, au gré des rencontres, à constituer une collection privée unique, conservée à Paris. Cet ensemble d'œuvres, où photographie et peinture se côtoient de manière inédite, a rejoint les collections du Musée national d’art moderne en 2019 et se donne actuellement à voir, à travers l'œuvre d’une vingtaine d’artistes, dans l’exposition « Ni cygne ni lune ». En février dernier, la collectionneuse s’entretenait avec la commissaire Karolina Ziebinska-Lewandowska pour raconter l’histoire de cette aventure humaine et artistique, qui trouve sa raison d’être dans sa déraison.

Vous avez la plus belle collection d’art tchèque de l’après-guerre à Paris. Vous êtes français, vous n’avez pas d’origines tchèques, comment cela s’est-il fait ? 

Claude de Saint Pierre – La plus belle ? Elle a été surtout une extraordinaire et émouvante aventure humaine. Nous avons commencé nos voyages en République tchèque en 1994, peu après la chute du Mur. La libre circulation des individus était à nouveau possible, les relations économiques se développaient entre les pays occidentaux, l’Europe centrale et l’Europe de l’Est. J’accompagnais mon mari dans ses déplacements professionnels et lors de nos moments de liberté nous visitions le pays dont nous ne savions pas encore qu’il allait prendre une telle place dans notre vie. La collection est née dans ce contexte de découverte, d’enthousiasme et de reconstruction qui était propre à l’époque. Et aussi d’absurdité. Lors d’un discours à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, le Président Vaclav Havel avait expliqué avec humour qu’au cours de sa vie il était toujours tombé sur des personnes raisonnables qui, au nom de la raison, se mettaient à lui expliquer raisonnablement qu’il devait aussi faire preuve de raison, en renonçant aux considérations excentriques. Heureusement, il avait été déraisonnable. Nous n’avions aucune raison de faire cette collection. Nous n’y pensions pas. Du point de vue de notre entourage, c’était excentrique et déraisonnable… 

 

La collection est née dans ce contexte de découverte, d’enthousiasme et de reconstruction qui était propre à l’époque. Et aussi d’absurdité.

Claude de Saint Pierre

 

Comment vous êtes-vous retrouvés en République tchèque, ce n’était plus la Tchécoslovaquie ? 

CSP – Mon mari travaillait comme ingénieur-conseil pour des fonderies et des forges industrielles en Moravie et en Silésie. Les usines étaient disséminées un peu partout, autour des villes et dans la campagne. Les ouvriers arrivaient à pied ou à bicyclette, tiraient l’établi au soleil aux beaux jours, les fosses avec le métal en fusion étaient encore au niveau du sol. Malgré la dureté des temps, les pièces fabriquées étaient d’une qualité telle qu’elles n’avaient pas besoin d’être contrôlées à leur réception. Pendant nos moments de liberté, nous avons beaucoup circulé à pied à Brno et à Prague, car il y avait quantité d’« antikvariats » (livres anciens) intéressants. Nous avons découvert des livres d’avant-garde des années 1920 et 1930, destinés à la grande diffusion, avec des jaquettes illustrées et des ex-libris étonnants. André Breton et le surréalisme étaient très présents.

 

Au même moment, Robert Fleck, historien de l’art, directeur à l’École des beaux-arts de Nantes, nous proposait d’accueillir chez nous en Bretagne pendant l’été 1997 des élèves d’Europe centrale en résidence d’artistes. Nous avons intégré leurs créations à la visite de la demeure familiale, le château de Beaumanoir, un monument classé ouvert au public. Ivan Kafka, un artiste conceptuel vivant à Prague, représentait alors la République tchèque à la Biennale de Venise. Nous l’avons invité à réaliser une installation. Une interprète l’accompagnait. Cette installation s’appelait L’Espace de la liberté (et de l’abattement) – Prostov volnosti (i skleslosti). Il s’agissait de cinquante manches à air montées sur cinquante mâts de six mètres de haut installés dans la cour du château. Avant de venir chez nous à Beaumanoir, cette installation avait été faite en 1994 dans le parc du château de Melnik, en Bohême, appartenant à la famille Lobkowicz. Après nous, elle a été réalisée en 1998 à bord d’une barge sur le Danube, à Linz, en Autriche. 

 

Chaque été pendant plus de dix ans, des amis intéressés par notre démarche nous prêtaient pour l’ouverture au public des œuvres contemporaines importantes : une cuisine communautaire d’Ilya Kabakov fut ainsi installée dans l’ancienne cuisine, un portrait de Leo Castelli par Andy Warhol dans la salle à manger, des Statements de Lawrence Weiner sur les vitres des fenêtres du vestibule, ou encore les Escrimeuses de Germaine Richier dans la salle des gardes. Cy Twombly était au salon.

Vous avez donc eu une saison tchèque à Beaumanoir ? 

CSP – Oui. Nous étions de plus en plus attirés par l’art tchèque contemporain. La photographie abstraite des années 1960 et 1970 n’avait pas d’équivalent en France, nous semblait-il. Notre premier achat a été néanmoins, en vente publique, en République tchèque, une toile de Vaclav Boštík. Il n’y avait pas de tableau de conversion de la monnaie, ni d’explication en anglais dans les rares catalogues. Nous avons ensuite acheté deux autres toiles de Boštík en galerie, dont l’une à Zdenek Sklenar qui nous a fait découvrir par la suite Karel Malich, Stanislav Kolíbal, Bohuslav Reynek, Milan Knížák. D’autres encore. Nous avons pu rencontrer des artistes. La petite-fille de Reynek nous a proposé des clichés-verre de 1952. Avant de découvrir ceux-ci dans le manoir familial à Petrkov, nous étions allés déposer des fleurs au cimetière sur la tombe de cet illustre poète et graveur… Maintenant, pourquoi avoir choisi ces œuvres-là plutôt que d’autres ? Plus nous avancions et plus les « trous » dans la collection nous apparaissaient. 

 

Par quoi vos choix étaient-ils guidés ? 

CSP – Le hasard, souvent. Nous avons beaucoup progressé et appris en poussant les portes et en allant au café. Nous avons trouvé des interlocuteurs patients qui ne s’étonnaient plus de rien. Ils nous ont révélé avec beaucoup de profondeur notre ignorance. Les livres d’art et les monographies étaient abondantes dans les librairies, mais elles étaient rédigées en langue tchèque. En France, il n’y avait rien sur les artistes que nous collectionnions. Le hasard d’une salle de ventes proche du café Slavia nous a fait découvrir les photographies de théâtre de Josef Koudelka, d’avant son départ en exil en 1968. Il a expliqué à leur propos : « Bougeant au milieu des acteurs sur le plateau, j’étais capable de prendre la même scène, à de multiples reprises, mais différemment. Cela m’a appris à tirer le meilleur parti d’une situation donnée, et j’ai continué à appliquer cette méthode à mon travail en général. » (Josef Koudelka, L’Épreuve totalitaire, essai de Jean-Pierre Montier, 2004). En retournant les tirages nous avons vu le nom du théâtre : Divadlo za branou [Théâtre derrière le rideau]. On y jouait Shakespeare, Alfred de Musset, Arthur Schnitzler. Nous avons même retrouvé des photographies de Château en Suède de Françoise Sagan, avant que les représentations ne soient interdites et les théâtres fermés. 

 

Nous intéresser uniquement à la peinture ou à la photographie, ou bien à la sculpture ou à l’art abstrait ou conceptuel, ne nous paraissait pas rendre compte de la réalité artistique de cette époque.

Claude de Saint Pierre

 

Qui vous a inspiré cette mixité de médiums, si caractéristique dans votre collection ? La peinture et la photographie s’y mélangent, ce qui est généralement rare pour une collection privée. 

CSP – Avec le recul, nous nous rendons compte que cette mixité nous a été dictée par les artistes eux-mêmes. Grâce aux photographies de Jan Svoboda nous avons découvert l’atelier du sculpteur Stanislav Kolíbal. Nous avons pu remonter à l’une de ses sculptures de 1968, Corps d’une petite feuille morte, que nous avons achetée. Nous avons appris entre-temps que les photos prises par Svoboda de l’atelier de Kolíbal étaient importantes, certaines sculptures avaient été détruites. Nous avons découvert le peintre et sculpteur Jan Křížek grâce à ses liens amicaux avec Vaclav Boštík. Les collages et objets de Jiří Kolář nous ont menés aux photogrammes de Belá Kolářová. Enfin, il y avait les groupes d’artistes travaillant en usine, comme le DOFO autour d’Ivo Přeček. D’autres, comme Čestimir Krátký, avaient eu plusieurs vies. Nous intéresser uniquement à la peinture ou à la photographie, ou bien à la sculpture ou à l’art abstrait ou conceptuel, ne nous paraissait pas rendre compte de la réalité artistique de cette époque.

Mais la proximité visuelle que vous avez retrouvée entre le photographe Čestimir Krátký et le peintre Vaclav Boštík ne sont pas des rapprochements habituels ? 

CSP – Je dirais que si nous rapprochons sur nos murs les artistes au milieu desquels nous vivons, cela échappe à toute narration. Nous ne prétendons pas retrouver quoi que ce soit. Nous faisons plutôt des « collages » qui nous conviennent. Nous cherchons. Nous changeons d’accrochage. Cela ne s’explique pas. Nous n’avons pas de programme artistique. Nous découvrons. Peut-être pourrions-nous citer un artiste longtemps méconnu, le peintre et sculpteur Jan Křížek, qui disait : « Chez moi, l’homme ne doit jamais disparaître ». C’est très inspirant. 

 

Nous ne prétendons pas retrouver quoi que ce soit. Nous faisons plutôt des “collages” qui nous conviennent. Nous cherchons. Nous changeons d’accrochage. Cela ne s’explique pas. Nous n’avons pas de programme artistique. Nous découvrons.

Claude de Saint Pierre

 

Mais c’est un dialogue très enrichissant qui est même aujourd’hui rarement établi dans l’histoire de l’art et c’est formidable que vous ayez eu cette intuition. 

CSP – Merci ! Certaines photographies nous semblaient vivre très bien près d’une œuvre peinte ou d’une sculpture. C’était aussi une façon de tricher avec le mur. Dans un lieu habité, souvent les styles se mélangent. Il est impossible de prévoir ce que sera l’art dans cinquante ans. Ni ce qu’aura retenu l’Histoire. Ou même s’il y aura encore des musées et de l’art. « Je suis persuadé que l’époque de la grande culture européenne touche à sa fin » déclarait Vaclav Boštík en 1967. Un peu plus tard, en 1980, il ajoutait : « J’essaie de remplacer les relations compliquées actuelles par des relations simples et pures que je ressens au commencement de toutes les grandes périodes culturelles ». Nous avons cherché ces relations simples et pures entre les œuvres.

 

Votre collection s’est constituée principalement autour de l’abstraction. Cependant Milan Knížák, artiste conceptuel, Eva Fuková, photographe de la néo-avant-garde ou encore Krištof Kintera, un artiste d’une génération plus jeune, y figurent ?

CSP – Dans une situation politique oppressive, l’abstraction et le conceptuel étaient une manière d’exprimer une différence et un ailleurs. Les artistes assuraient leur pain quotidien en exerçant une profession et quand ils étaient privés de travail, comme Bohuslav Reynek, ils payaient d’une vie misérable le prix de leur différence. Les artistes abstraits de la collection sont en majorité des photographes. Ces photographes travaillaient en noir et blanc, faisaient des tirages remarquables, uniques ou à très peu d’exemplaires. Ils n’étaient pas ou peu exposés. Beaucoup de négatifs ont été saisis ou perdus. 

 

Dans une situation politique oppressive, l’abstraction et le conceptuel étaient une manière d’exprimer une différence et un ailleurs.

Claude de Saint Pierre

 

Parce qu’il représentait le mouvement Fluxus à l’Est, Milan Knížák nous a interpellés. Il a fondé son propre groupe qui devient Aktual en 1965. Ses actions annoncent Mai 68 en France et les rencontres globales sur le Net. Nous avons pu acquérir le second Manifeste d’Aktual de mai 1965. Eva Fuková nous a plu par son regard féminin au second degré. Quant à Krištof Kintera, représentant talentueux de la jeune génération, nous avons eu le plaisir de voir l’exposition que le Rudolfinum lui a consacrée et avons décidé sur-le-champ d’acquérir un Nervous Tree. Son œuvre qui utilise le mouvement et le son semble ludique mais est complexe. Elle questionne le rôle de l’individu dans le monde global.

Vous avez aussi dans votre collection un certain nombre d’œuvres de Jan Svoboda qui n’était pas du tout connu à l’étranger mais qui commence à avoir une certaine reconnaissance et avait ce lien intéressant avec le sculpteur Stanislav Kolibal dont vous possédez également une sculpture. Comment s’est faite cette découverte ? 

CSP – Nous avons acquis des photos de Svoboda chez divers collectionneurs, dont Zdenek Primus, historien de l’art. Svoboda est mort en 1989, au moment où il aurait pu enfin être exposé. Admirateur de Sudek, il était dépouillé de son romantisme. Il a profondément souffert de son isolement. La photographie selon lui ne devait pas être reproductible. Elle devait être unique comme le tableau. Signée côté face. Avoir une épaisseur. Un système propre d’accrochage. La photographie de la table exposée répond à ces impératifs. Elle fait partie d’une série commencée en 1970, conférant à une simple table des rôles innombrables. Il a posé le problème de l’aura qui entoure l’œuvre, selon Walter Benjamin. Y a-t-il perte de l’aura, s’il y a reproduction ? 

 

Face au soft power, aux liens entre art et géopolitique, aux statistiques du marché, au niveau de notoriété amplifié par les réseaux sociaux, nous avons appris à voir différemment. Nous avons agi librement. 

Claude de Saint Pierre

 

Mis à part le fait que la scène tchèque était une terre inconnue, qu’est-ce qui vous a séduit dans cet art de la période de l’après-guerre ? 

CSP – La différence. La fraîcheur. Ce qui était caché. Une beauté autre. Face au soft power, aux liens entre art et géopolitique, aux statistiques du marché, au niveau de notoriété amplifié par les réseaux sociaux, nous avons appris à voir différemment. Nous avons agi librement. ◼

La salle Focus, au cœur du Musée

 

Située au cœur des collections du Musée national d’art moderne, la salle Focus met à l’honneur depuis 2015 des artistes modernes et contemporains de toutes disciplines, à partir d’œuvres marquantes entrées dans les collections sous forme de dons récents. Après Barnett Newman, Chen Zhen, Hubert Damisch, Jos Houweling et plus récemment Yuan Jai, le Centre Pompidou présente en ce moment la donation d’Henri et Claude de Saint Pierre, une quarantaine d’œuvres offertes au Musée, complétée de quelques autres issues de leur collection.

Note

Entretien tiré du catalogue d'exposition Ni cygne ni lune. Œuvres tchèques (1950-2014) de la collection de Claude et Henri de Saint Pierre, éditions du Centre Pompidou, éditions Dilecta, Paris, 2020.

Commissariat de l'exposition

 

Karolina Ziebinska-Lewandowska

Conservatrice au Musée national d’art moderne, Cabinet de la photographie

Julie Jones

Attachée de conservation au Musée national d’art moderne, Cabinet de la photographie

Céline Makragic

Attachée de collection au Musée national d’art moderne