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Philippe Decrauzat : « L’observateur est toujours au centre de mes dispositifs. »

Largement inspiré par l'art optique, l'art cinétique mais aussi le constructivisme, l'artiste suisse Philippe Decrauzat cherche à déstabiliser notre perception de l’espace avec ses œuvres abstraites et hypnotiques. De la peinture au dessin, en passant par la sculpture ou l’installation, il mobilise des phénomènes optiques qui interrogent autant l’auteur que le statut de l’image. Rencontre.

± 5 min

Né en 1974 à Lausanne, où il a co-fondé la galerie Circuit, Philippe Decrauzat exploite le champ de l’abstraction. Peinture poussée hors du cadre avec ses toiles coupées, films ou encore sculptures et installations, il s’intéresse à cette relation directe, mais équivoque, qu’entretiennent l’art optique, l’esprit, et souvent le corps, du spectateur. La peinture et le film chez Philippe Decrauzat instaurent un rapport critique avec l’histoire du modernisme en établissant un jeu visuel et référentiel avec certaines stratégies perceptives propres aux avant-gardes historiques et aux pratiques expérimentales, élargissant ses sources à des domaines aussi divers que le graphisme, la musique ou la science-fiction. Son œuvre mobilise des phénomènes optiques qui interrogent autant l’auteur que le statut de l’image. Leur rapport complexe au temps et à l’espace – devenu dilaté, comprimé ou cyclique – en perturbe ainsi l’appréhension. Pour le prix Marcel Duchamp, Philippe Decrauzat propose deux espaces distincts et complémentaires. Des « shaped canvas » et une « boucle » cinématographique relaient l’expérience spatio-temporelle du corps dans l’exposition. Entretien.


Parlez-nous de l’œuvre que vous présentez pour le prix Marcel Duchamp ?

Philippe Decrauzat — Il s’agit d’une proposition double, qui s’articule autour de la présentation de peintures et d’un film. J’ai divisé l’espace pour créer une circulation et mettre en relation deux régimes de monstration différents. Un espace blanc ; le white cube reçoit des images fixes. Une séquence de quatre peintures découpées, des « shaped canvas » qui se développent de manière centrifuge ou centripète. Elles partagent, à chaque fois, un tracé blanc sur fond noir décrivant une trajectoire, possiblement la nôtre. Une circulation dans le format de la peinture comme dérive oculaire. Le regard est contraint, il effectue cette lecture, pris dans une boucle de feedback, sans fin, entre les pleins et les vides. Un rapport optique qui est une proposition, celle pour l’œil de parcourir une surface découpée à l’extrême, une sorte de travelling qui convoque une histoire des formes; labyrinthes, spirales, ornements…


Par un couloir, on accède à un espace noir, une black box qui déploie des images fixes mises en mouvement par un montage au rythme progressif. Des détails de surfaces marbrées filmés en 16mm se succèdent et se combinent par effets d’accumulations et de superpositions. Le film s’intitule Replica et les marbrures proviennent de la réplique du Pavillon Mies van der Rohe réalisé pour l’Exposition internationale de Barcelone en 1929 et reconstruit dans les années 1980, d’après des images d’archives fortement retouchées. La projection, démultipliée horizontalement par deux miroirs ouverts à 60 degrés, montre une architecture négative dont la structure en triptyque produit un effet de symétrie axiale qui amplifie l’apparition de formes organiques, à l’image du test de Rorschach. La projection renvoie à une forme d’intériorité où le corps semble convoqué alors que la circulation des images et leur médiatisation procède à un effacement de l’original au profit de son double spectral. 


En quoi votre travail pourrait-il être politique ? 
Philippe Decrauzat — 
Je ne pense pas pouvoir répondre à cette question. Mais ça me permet de préciser que, en ce qui me concerne, je m’attache à faire et montrer des images, créer des situations, souvent par une expérience sensible qui se préoccupe de perceptions et d’espaces, de mouvements et d’arrêts. L’observateur ou l'observatrice est toujours au centre de ces dispositifs, c’est à lui-elle que je m’adresse.

 

Je m’attache à faire et montrer des images, créer des situations, souvent par une expérience sensible qui se préoccupe de perceptions et d’espaces, de mouvements et d’arrêts.

Phlippe Decrauzat

 

Pour l’exposition au Centre, je trouvais important d’avoir une trajectoire qui produise un aller-retour et de ce fait de passer deux fois au même endroit. En retournant sur nos pas après avoir vu le film, même brièvement, les images de marbre viennent contaminer les peintures shaped canvas ou alors c’est peut-être le contraire qui s’opère. Les images se chargent mutuellement d’expériences mais aussi de fiction par l’intermédiaire du corps. Dedans, dehors, une expérience en modifie une autre à la manière d’une interférence qui se propage. Une distance se crée, un retard, delay s’installe. Je pense souvent à cettre phrase de Ballard « Fiction is a branch of neurology: the scenarios of nerve and blood vessels are the written mythologies of memory and desire. » 

 

Comment êtes-vous devenu artiste ? 
Philippe Decrauzat — 
C’est en entrant aux Beaux-Arts de Lausanne que le travail a vraiment commencé. Très rapidement avec un petit groupe d’amies nous avons organisé différentes structures artistiques indépendantes, tout d’abord une petite vitrine qui s’appelait EXIT (du nom d’une peinture d’Olivier Mosset, ndlr) et ensuite Circuit, un espace d’art actif à Lausanne depuis plus de vingt ans. D’ailleurs, il y a en ce moment une très belle exposition rétrospective de l’artiste conceptuel américain Robert Barry organisée par Mathieu Copeland. Je crois que l’énergie du collectif m’a permis de devenir artiste car il s’agissait de construire son travail et le lieu de son exercice, tout en rencontrant et montrant d’autres artistes, d’autres pratiques. Une situation d’immersion dans des questions d’ordre artistiques mais aussi une volonté d’être toujours en résonance avec le monde autour de nous. 

 

Je crois que l’énergie du collectif m’a permis de devenir artiste car il s’agissait de construire son travail et le lieu de son exercice, tout en rencontrant et montrant d’autres artistes, d’autres pratiques.

Philippe Decrauzat

 

Comment travaillez-vous aujourd’hui ? 
Philippe Decrauzat — 
Je vis et travaille à Paris depuis dix ans. J’ai un atelier à Pantin qui est un lieu organisé autour de la peinture. Je travaille avec une petite équipe dans une ambiance baignée de musique. Les films se font ailleurs, dans un autre petit lieu, entouré de livres. 

 

En quoi croyez-vous ? 
Philippe Decrauzat — 
Et vous, en quoi croyez-vous ? ◼

Prix Marcel Duchamp 2022 - Les nommés
Giulia Andreani, Iván Argote, Mimosa Échard, Philippe Decrauzat

Du 5 octobre 2022 au 2 janvier 2023 
Galerie 4, niveau 1

 

Crée en 2000 en partenariat avec l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français), le prix Marcel Duchamp a pour ambition de distinguer les artistes les plus représentatifs de leur génération et de promouvoir à l’international la diversité des pratiques aujourd’hui à l’œuvre en France. Un jury international proclamera le lauréat le 17 octobre 2022.