Roue de bicyclette
1913/1964
Marcel Duchamp
Quand j’ai mis une roue de bicyclette sur un tabouret la fourche en bas, il n’y avait aucune idée de readymade ni même de quelque chose d’autre, c’était simplement une distraction.1
L’objet est simple : une roue de vélo, sans pneu, montée à l’envers sur un tabouret. Duchamp aime regarder la roue tourner, non pour son utilité, mais pour le plaisir visuel du mouvement, proche d’une sorte de distraction hypnotique.
Le caractère ludique d’une telle entreprise, comme il l’exprime lui-même, laisse supposer un jeu avant la formulation de toute théorie : « Voir cette roue tourner était très apaisant, très réconfortant […]. Je prenais plaisir à la regarder, tout comme je prends plaisir à regarder les flammes dansant dans une cheminée. » (Entretien avec Pierre Cabanne, Paris, Somogy Éditions d’art, 1995)
En isolant deux objets industriels et en les associant de façon absurde, il retire à chacun sa fonction première et invite le spectateur à les regarder autrement. Ce geste banal devient chez lui une expérience artistique qui ouvre la voie à la première série de ses readymades.
En août 1915, Duchamp quitte la France pour les États-Unis et laisse les deux pièces derrière-lui. C’est à New York qu'il formule l’idée selon laquelle un objet devient une œuvre d’art à partir d’un critère d’« indifférence visuelle, en même temps que sur l’absence totale de bon ou de mauvais goût » .
Roue de bicyclette marque l’apparition d’une nouvelle manière de penser l’œuvre d’art, fondée non plus sur le savoir-faire manuel, mais sur le choix de l’artiste et le déplacement d’un objet ordinaire vers le champ esthétique.
Comme rattrapée par le « rétinien » que cette nouvelle catégorie d’œuvres vise à dépasser, la Roue de Bicyclette a été lue par certains critiques comme une tentative de « démultiplication » propre à la peinture cubiste et le prototype des machines optiques qui préoccuperont Duchamp dans les années 1920 et 1930, notamment la Rotative plaques verre, et les Rotoreliefs.
Créée à Paris en 1913, l’œuvre originale, aujourd’hui disparue, a été reprise et rééditée en plusieurs versions, notamment dans les années 1960. C’est d’après des photographies historiques que Duchamp autorise et signe l’édition d’une série de huit répliques de sa Roue de bicyclette, assemblées par la galerie Arturo Schwarz en 1964 et dont l’exemplaire du Musée national d’art moderne constitue la 6e version.
1 Pierre Cabanne, Entretiens avec Marcel Duchamp, 1966
Pour aller plus loin
Podcast
La Roue de bicyclette, 1913/1964
Émission Un podcast, une œuvre, produite par le Centre Pompidou, 2019
Saison Art et consommation
Durée : 21 minutes