
Céline Sciamma : « Le musée est en travaux, moi aussi ! »
De son premier film, Naissance des pieuvres (2007), réalisé à partir de son scénario de diplôme de la Fémis, à ce dernier film, Céline Sciamma a développé une mise en scène faisant la place aux personnages féminins, lesbiens et queer. Avec douceur et exigence, elle a rendu visibles leurs récits et leurs existences dans le cinéma français à travers ses propres longs métrages, cinq à ce jour, et des scénarios écrits pour d’autres, André Téchiné, Claude Barras et Noémie Merlant notamment. Céline Sciamma trace depuis plusieurs années une voie singulière, désormais à distance de l’industrie, d’où elle réalise des images avec ses moyens propres, enseigne et réfléchit plus que jamais à ce que le cinéma peut désormais, dans cette réalité en permanente recomposition.
Céline Sciamma a développé une mise en scène faisant la place aux personnages féminins, lesbiens et queer. Avec douceur et exigence, elle a rendu visibles leurs récits et leurs existences dans le cinéma français.
À partir du 3 juin prochain, Céline Sciamma est l’invitée du Centre Pompidou pour une rétrospective événement. Elle y accompagne chacun de ses films (dont certains, Tomboy et Girlhood, dans des remontages jamais vus), présente un film inédit dans la collection « Où en êtes-vous ? », partage des séances avec les artistes qui lui sont les plus chères (parmi lesquelles l’actrice Adèle Haenel ou encore la réalisatrice Cheryl Dunye). Et donne une conférence inédite sur une histoire transféministe du cinéma. Rencontre*.
Après plusieurs années de retrait et de travail plus discret, qu’est-ce qui vous a amenée à accepter aujourd’hui l’invitation du Centre Pompidou ?
Céline Sciamma — Aujourd’hui, je travaille effectivement plutôt dans le secret, sans projet de film, au sens classique du terme, c’est-à-dire sans projet de long métrage de fiction produit dans le cadre de l’industrie. J’ai décidé il y a plusieurs années de faire une pause, donc j’enseigne, principalement dans les écoles de cinéma en Europe. En parallèle, je fabrique des archives, je fais mes propres images et je réfléchis. Dans une écologie personnelle, c’était un bon moment pour faire la synthèse de ces années de réflexion et de pratique. La réflexion que je mène porte beaucoup sur la place du cinéma au cœur de l’histoire de l’art, dans le paysage culturel contemporain. Le musée est un lieu qui m’attire et dans lequel, modestement, je pense que cette pensée inachevée peut ouvrir un espace, trouver une place. Cette invitation est donc un mouvement rétrospectif global, avec un focus particulier sur ces cinq dernières années, durant lesquelles je suis restée silencieuse.
Jusqu’alors, qu’est-ce que représentait pour vous le Centre Pompidou ?
CS — J’ai vraiment l’âge du Centre Pompidou ! Je suis née en même temps que lui, à trente kilomètres de là. Le Musée national d’art moderne, qu’il abrite, est le musée où je suis le plus allée dans ma vie, notamment en tant qu'enfant, dans un quartier desservi par le RER, la destination première quand on allait « sur Paris ». Le musée est en travaux, moi aussi ! Plus sérieusement, on a le même âge et on est tous deux en transition entre deux siècles. Il y a comme une intimité avec ce musée, avec ses idées. J’ai eu la curiosité de faire des recherches sur les premières expositions ici, au moment de l'ouverture, et c'est très poétique, elles interrogent notamment la place des enfants dans l'espace public, les enfants dans la ville, envisagent les gares comme des tours de Babel. J'ai grandi dans une ville nouvelle, je continue de me déplacer exclusivement en train, autant d’idées du passé avec lesquelles on a grandi. Que vont-elles devenir dans le moment culturel que nous traversons ? Pour moi, ces questions sont primordiales et le musée continue de les incarner aujourd'hui, y compris dans son absence.
J’ai vraiment l’âge du Centre Pompidou ! Je suis née en même temps que lui, à trente kilomètres de là. Le Musée national d’art moderne, qu’il abrite, est le musée où je suis le plus allée dans ma vie, notamment en tant qu'enfant.
Céline Sciamma
À cette occasion, vous réalisez un nouveau film, Tutti frutti, dans la collection « Où en êtes-vous ? », pouvez-vous nous parler de sa fabrication ?
CS — Tutti Frutti est fait de façon extrêmement honnête, c'est le parcours quasiment chronologique des images que j'ai faites, seule, depuis que je me suis équipée avec ma propre caméra, mes outils de composition musicale et de montage, il y a quatre ans. Les mêmes outils qui se sont démocratisés dans la société par ailleurs. C'est donc la fin d'un privilège technique dont je bénéficie moi-même. Le film est pensé dans le cadre du musée, avec une liberté totale, d’autant plus qu’il est fabriqué avec un très petit budget. C'est une équation qui m'intéresse. Entrant au musée, il fait entrer avec lui certaines images, certaines camarades, d'autres artistes. À l’occasion de la traversée de ces images, j’interroge ce qu'elles racontent, la façon dont le geste du montage les harmonise, enfin ce qu'elles peuvent révéler, des limites, des possibles, voire même d'un certain pouvoir. Une pratique « soliste » du cinéma en quelques sorte. Je le découvre moi-même, au gré du montage qui est toujours en cours. J’ai une véritable curiosité pour ce que sera le film à la fin.
Vous remontez également deux de vos films, quelle est la signification de ce geste pour vous ?
CS — J'ai remonté seule Tomboy et Bande de filles. Le geste de remontage est sacré lorsqu’il est fait par l'auteure ; il devient sacrilège lorsqu’il est fait par l’intelligence artificielle, comme c’est le cas ces temps-ci. En tant que mouvement intellectuel, en lien avec les possibilités plastiques et la vie des œuvres dans le temps, ce geste me semble assez naturel à penser, extrêmement simple à réaliser et surtout très plaisant. Je n’ai ajouté aucun rush, je n’ai fait que soustraire. Tomboy comporte deux minutes et demie de moins dans cette nouvelle version, Bande de filles, vingt-cinq minutes. Ce sont deux expériences très différentes mais fondées sur un principe commun : enlever les éléments avec lesquels je n'étais plus d'accord, qui m'étaient désagréables, en prenant en compte l'impact social des films, les retours d'expérience des spectateurs. Ces deux films sont nés au moment de l'essor de Twitter, moment où une sorte de démocratisation de la critique est survenue. Beaucoup de retours passionnants me sont arrivés sur ces films par ce biais, je souhaite aujourd’hui les prendre en compte. Par ailleurs, je ne l’imaginais pas en réalisant le film, mais Tomboy est depuis plusieurs années présent dans des dispositifs scolaires. Des gens qui ont vingt ans aujourd'hui me disent qu'ils l'ont vu il y a dix ans et qu'il a changé leur vie. J’ai donc décidé de le rendre le plus compatible possible avec un public enfantin. Ça, c'était le premier geste. Ensuite, j’ai voulu le rendre encore plus inclusif, peut-être plus souple, en tout cas plus tendre.
J'ai remonté seule Tomboy et Bande de filles. Le geste de remontage est sacré lorsqu’il est fait par l'auteure ; il devient sacrilège lorsqu’il est fait par l’intelligence artificielle.
Céline Sciamma
Bande de filles s'engageait frontalement dans un mode de narration très traditionnelle, lorgnant du côté du cinéma de genre, à ce titre le film interagissait avec les questions de la violence, de la violence intrafamiliale, de la délinquance, une dynamique qui est vraiment un langage de cinéma dont je me suis par la suite totalement débarrassée. Ici, je vais au bout de cette idée et c'est passionnant de voir comme les films respirent différemment. C’était un désir que j'avais depuis quelques temps, cette invitation m’a donné l'occasion de réaliser ce geste.
Entre pratique solitaire, exposition de soi et dialogue avec une histoire transféministe du cinéma, que cherchez-vous à rendre visible ou à déplacer ?
CS — Les œuvres qui m'ont le plus émue ces dernières années provenaient du passé. En ne faisant pas vraiment de films, mon grand bonheur a été de programmer le travail des autres, d’en parler. Bien des réponses à des questions que je me pose sur le cinéma trouvent leur place dans des gestes qui appartiennent à une histoire alternative, c'est à celle-ci que j'ai envie d'appartenir. Elle mérite d’être étudiée, inventée comme en archéologie, en trouvant des trucs ! Ensuite, il faut la transmettre, c'est-à-dire la connaître et l'aimer. Bien des espoirs que j'ai pour ce langage viennent justement de cette face B, globalement composée d’avant-gardes successives.
Ces figures seront évidemment convoquées dans la conférence que je donnerai le 13 juin prochain. Il s’agira de rendre intime cette histoire du cinéma, il n’y a pas de première dans l'imaginaire, tout le monde a déjà eu les idées, ou les aurait eues. Il s’agit donc de faire en sorte que des images, des idées, des artistes, des techniciennes se tiennent la main à travers le temps. Une chronologie sensible sans gagnantes dans un geste de montage que je vais tenter de faire : regarder ces images ensemble, et regarder ce qu’elles produisent.
Bien des réponses à des questions que je me pose sur le cinéma trouvent leur place dans des gestes qui appartiennent à une histoire alternative, c'est à celle-ci que j'ai envie d'appartenir.
Céline Sciamma
Au-delà du fait de « faire du cinéma », comment envisagez-vous ses puissances — poétiques, politiques, sensibles — et les formes qu’il reste encore à inventer ?
CS — Pour moi, l'espoir est très grand, notamment parce que le cinéma est un art jeune, qui a connu plutôt des formes impersonnelles de lui-même, comme toute personne du 20e siècle, donc il en a sous le coude ! Il reste beaucoup à découvrir sur ses potentiels, y compris magiques. Il pourrait notamment développer une approche plus spirituelle de ses propres outils, de leurs impacts. La démocratisation de ceux-ci nous permet d’envisager des démarches plus surréalistes que naturalistes. Il y a tout un champ de formes à explorer, moins narratives notamment, qui me rendent extrêmement curieuse.
Il a beaucoup été question de la poésie durant la préparation de cet événement, quelle est votre intuition sur les liens qu’entretiennent la poésie et le cinéma ?
CS — Quand on parle d'espoir pour ce langage, c'est évidemment un espoir poétique. La poésie, c'est proposer une expérience sensible à travers un langage. Il s’agit d’un mouvement de l'âme, qui résoudrait les contradictions entre vitalité, sentiments et perte. Puisqu'il voyage dans le temps, puisqu'il est lui-même un mouvement, le cinéma me semble extrêmement compétent pour figurer un mouvement de l'âme. Le philosophe Gilles Deleuze n’a pas dit autre chose d’ailleurs en évoquant la capacité du cinéma à dissocier l'image et le son, on est alors face à des temporalités augmentées, des sensations augmentées, dans une approche spirituelle du cinéma. Tant qu'il s'agira de raconter les histoires de personnages, on n'explorera pas cette facette. Et c'est très bien, par ailleurs, les histoires avec les personnages.
Puisqu'il voyage dans le temps, puisqu'il est lui-même un mouvement, le cinéma me semble extrêmement compétent pour figurer un mouvement de l'âme.
Céline Sciamma
Mais c'est comme si on ne devait danser que sur des chansons dont on écoutait les paroles, alors qu'on peut être bouleversé par une musique sans paroles. Où est le jazz du cinéma ?! C’est un art de seulement cent vingt ans, un art de la musicalité, donc on peut bénéficier des questions de la musique et des questions de la poésie. Et c’est pour cela qu'on se pose les unes et les autres avec modestie et appétit. Ça aurait pu être le titre de cette rétrospective ! ◼









