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Soucoupe volante, œuf géant... Les Centre Pompidou auxquels vous avez échappé !

En 1971, Renzo Piano et Richard Rogers remportaient le concours international pour le projet architectural du futur Centre Pompidou. Au total, ce sont 681 dossiers qui furent envoyés au jury. Fantasques, irréalisables, poétiques ou même complètement ratés, ces projets alternatifs révèlent les courants contraires qui animent à l'époque la discipline. À l'occasion de « Concours Beaubourg 1971. Une mutation de l'architecture », une exposition à l’Académie d’architecture de Paris, décodage de certaines des plus spectaculaires propositions françaises, de Jean Nouvel à Claude Parent.

± 8 min

Au moment de lancer le grand concours d’architecture du plateau Beaubourg, à la fin de l'année 1970, le président Georges Pompidou avait été clair : il fallait que les talents émergents du monde entier puissent proposer leur planche, et que le concours ne soit pas réservé aux seules grandes agences.

 

En 1971, ce sont donc plus de 681 projets qui furent envoyés du monde entier (de l’Argentine au Japon en passant par les États-Unis) pour être départagés par un jury présidé par l’illustre architecte et designer Jean Prouvé. Fantasques, irréalisables, poétiques, passionnants ou même complètement ratés, ces projets alternatifs pour le Centre Pompidou révèlent surtout les courants contraires qui animent l’architecture dans les années 1970.

 

Fantasques, irréalisables, poétiques, passionnants ou même complètement ratés, ces projets alternatifs pour le Centre Pompidou révèlent surtout les courants contraires qui animent l’architecture dans les années 1970.

 

Pour découvrir une partie des projets « perdants », rendez-vous à l’Académie d’architecture (Paris) pour l’exposition « Concours Beaubourg 1971 : Une mutation de l’architecture ». Grâce à une centaine de documents d’archives inédits – dessins, photographies, maquettes, etc. –, l’exposition, coproduite par l’Académie d’architecture et le Centre Pompidou (avec le soutien de l’École nationale supérieure d’architecture de Saint-Étienne) permet de découvrir une quarantaine de projets présentés au concours et des dessins inédits issus des archives de l’Académie d’architecture. Et montre comment la jeune équipe lauréate a remis en question l’architecture classique des lieux culturels parisiens, mais aussi le métier d’architecte, en composant une équipe multidisciplinaire visant à réunir architecture, ingénierie, construction et haute technologie dans le sillage du soi-disant « Total Design ».

 

Retour sur quelques-uns de ces projets spectaculaires mais non sélectionnés avec Boris Hamzeian, du service architecture du Centre Pompidou. Il est co-commissaire de l’exposition, enseignant à l’Ensase et auteur de plusieurs ouvrages de référence sur l’architecture du Centre Pompidou.

Le + appétissant : l'œuf d’André Bruyère

Le projet 

Un œuf gigantesque, posé sur un socle de trois étages.

 

Les influences 

Alors, l’œuf ou la poule ? On a désormais la réponse : l’œuf n’est pas arrivé premier au concours pour le plateau Beaubourg. Personnalité inclassable, l’architecte et décorateur André Bruyère (1912-1998) a toujours eu un faible pour ce qui est ovoïdal. La coquille contient toutes les courbes en elle, et sa forme parfaite, qui n’est ni féminine ni masculine, est pour lui un objet philosophiquement indépassable.

 

L’anecdote 

Le jury avait déclaré avoir rejeté les projets relevant du grand « geste architectural » et éludant les questions urbaines. Il semble que l’œuf d’André Bruyère, qui fait incontestablement partie de cette catégorie, ait bénéficié d’un petit traitement de faveur de Jean Prouvé (avec qui il avait travaillé sur des projets similaires), président du jury, qui se décida à le faire passer au second tour des délibérations. La tour ovoïdale, retoquée à Beaubourg, sera reproposée par Bruyère dans d’autres concours à New York, Hong Kong ou sur le port de Marseille, sans succès.

 

La tour ovoïdale, retoquée à Beaubourg, sera reproposée par André Bruyère dans d’autres concours à New York, Hong Kong ou sur le port de Marseille, sans succès.

 

L’avis de l’historien Boris Hamzeian
« C’est une forme assez gratuite, qui n’est pas vraiment pensée pour répondre à la commande ! Ce qui est intéressant, c’est que la prouesse technique qu’il vise permet d’obtenir un grand espace sans cloison, mais il s’aperçoit qu’il ne peut pas tout mettre dans son œuf : il lui ajoute un socle de trois étages et quatre sous-sols pour réussir à loger l’ensemble des espaces. »

Le + pharaonique : la pyramide boisée de Claude Parent

Le projet 

Une double pyramide. L’une, visible, recouverte d’une forêt épaisse, se dresse comme un tumulus funéraire en plein Paris. L’autre est creusée dans le sol de la capitale, comme une empreinte complémentaire.

 

Les influences 

L’œuvre de Claude Parent (1923-2016) est indissociable de son binôme, le philosophe Paul Virilio. Ensemble, ils théorisent la « fonction oblique », lettre d’amour aux surfaces en pente que l’on retrouve sur les faces de la pyramide, et étudient les bunkers en béton du mur de l’Atlantique, dont on retrouve ici les évocations brutalistes. Le musée se fait forteresse mésopotamienne, au risque de donner à cette ziggourat futuriste un aspect plus funéraire que muséal.

 

Une partie des planches de Claude Parent a été perdue à la suite d’un dégât des eaux dans les années 1980. 

 

L’anecdote 

Une partie des planches du concours a été perdue à la suite d’un dégât des eaux dans les années 1980. Ces dessins préparatoires sont tirés des archives des ayants droit de l’architecte, et permettent de redécouvrir ce projet fascinant que l’on croyait perdu !

 

L’avis de l'historien Boris Hamzeian
« C’est une proposition magnifique ! Ça me rappelle le mausolée de l'empereur Auguste à Rome. Ce qui est très intéressant, c’est la présence de la végétation sur la pyramide, quasiment absente des propositions au concours, et qui deviendra une question énorme sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. »

 

Le + futuriste : la soucoupe volante de Luc Zavaroni

Le projet 

Un organe suspendu, posé sur trois piliers, à plus de 50 mètres de hauteur.

 

Les influences

La tendance « space age », dans laquelle s’inscrit ce projet, émerge dans les années 1960. Pendant une vingtaine d’années, les designers et architectes s’approprient des formes géométriques simples évoquant les fusées spatiales et les technologies extraterrestres des bandes dessinées. Omniprésentes dans la production de l’époque, ces formes sont parfois considérées comme une réponse ironique et inconsciente à la menace atomique, en pleine guerre froide. Le musée suspendu de Luc Zavaroni (né en 1942) tel un zeppelin martien, se dresse au milieu de la Ville Lumière comme une présence joyeuse et gentiment lunaire.

 

L’anecdote

Luc Zavaroni est formé aux Beaux-Arts de Paris, dans l’atelier de son père Othello Zavaroni, qui enseignait dans une tradition académique plutôt conservatrice. Ce projet très utopique, probablement irréalisable d’un point de vue structurel, semble avoir été soumis avant tout comme une « architecture de papier ». La planche fournie indique d’ailleurs à peine comment l’espace est organisé, ce qui était pourtant obligatoire.

 

L’avis de l’historien Boris Hamzeian
« On voit que la perspective axonométrique n’a pas été colorée comme le règlement l’exigeait, peut-être par manque de temps, ce qui aurait été disqualifiant : pas de regrets à avoir ! Le projet a été très vite écarté par le jury, mais je le trouve très attachant. Il y a une vraie jeunesse, presque une naïveté, très touchante. »

Le + prometteur : le projet de l'étudiant Jean Nouvel

Le projet 

Un nœud de galeries tentaculaires, qui s’étale sur le plateau Beaubourg dans toutes les directions, y compris en hauteur.

 

Les influences 

Le projet de Jean Nouvel (né en 1945) et François Seigneur (avec lequel il ouvrira sa première agence en 1970) est provocateur. L’ensemble du musée est composé de galeries classiques, comme celles du Louvre, spectaculairement distordues de manière presque monstrueuse. L’archétype de la galerie poussiéreuse est totalement subverti. Ils vont plus loin que Le Corbusier, qui avait quelques années plus tôt proposé un projet de musée sans fin, dont la galerie unique se développait en spirale infinie et continue. Conscients ou non, ils vont plus loin encore, proposant une structure chaotique qui constitue le chaînon manquant entre un ruban de Möbius et le bas-relief abstrait.

 

L’anecdote 

Rodrigue, dans Le Cid de Pierre Corneille, rappelait : « Aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre des années. » Leçon bien apprise par Jean Nouvel, qui s’associe avec l’architecte François Seigneur alors qu’il n’a pas encore obtenu son diplôme d’architecte ! Les planches sont dessinées par François Seigneur (plus âgé et déjà inscrit à l’Ordre des architectes), mais on retrouve l’esprit joueur et provocateur de Jean Nouvel, qui signera dans sa prolifique carrière de nombreux musées – de l’Institut du monde arabe à Paris (1987, avec Architecture-Studio) au Musée national du Qatar à Doha (2016).

 

L’avis de l’historien Boris Hamzeian
« C’est un projet qui n’a absolument pas retenu l’attention des membres du jury ! Pourtant, il a de vraies qualités qui le distinguent. Il y a d’autres futurs très grands architectes qui ont candidaté très jeunes, comme Rem Koolhaas par exemple, avec un projet lui aussi très surprenant… »

Le + sculptural : le projet « beaux-arts » du duo Andrault & Parat

Le projet 

Un ensemble très impressionnant, avec deux ailes latérales (dont l’une accueille la Bibliothèque publique d’information), qui libèrent l’espace sur la place.

 

Les influences 

Fondateurs de l’agence ANPAR, Michel Andrault (1926-2020) et Pierre Parat (1928-2019) traversent les années 1970 et 1980 avec une veine graphique très singulière, qui contraste avec la production de l’époque. Sous l’influence formelle du maître américain Louis Kahn, la proposition du duo est un astucieux jeu de portants et de portés, qui confère une légèreté étonnante à l’ensemble. Leur proposition, qui respecte parfaitement le règlement du concours, donne une place particulière au hall, ici sous forme d’une sphère monumentale qui irrigue l’ensemble du bâtiment et contient déjà des espaces d’exposition.

 

Sous l’influence formelle du maître américain Louis Kahn, la proposition du duo est un astucieux jeu de portants et de portés, qui confère une légèreté étonnante à l’ensemble.

 

L’anecdote 

Bons élèves, et surtout à la tête d’une très grande agence (ANPAR) au sommet de sa gloire, Michel Andrault et Pierre Parat s’offrent le luxe d’ajouter un schéma de circulation, ce qui n’était pas obligatoire !

 

L’avis de l’historien Boris Hamzeian
« On a retrouvé un classeur énorme de tracés préparatoires pour la réponse au concours d’Andrault et Parat : on observe tout le cheminement intellectuel qui a été le leur lors de ce concours, avec des variations formelles impressionnantes avant de se stabiliser autour de ces deux ailes ! »

Le + ressemblant au projet lauréat : la plateforme d’Henry Pottier

Le projet 

Une structure principale en treillis métallique, supportée par quelques grandes tours, dans laquelle sont glissés des modules indépendants. Le tout est surplombé par une tour d’une centaine de mètres de haut, accueillant un restaurant panoramique.

 

Les influences 

Sur le papier, la copie d’Henry Pottier (1912-2000) est parfaite. On retrouve la structure métallique et une conception générale qui rappelle le « Fun Palace », célèbre projet utopique de l’architecte Cedric Price, également l’une des sources d’inspiration du projet lauréat. S’y ajoute une conception presque métaboliste de l’ensemble, avec des modules préfabriqués dont les extrémités seraient décorées par des artistes. Henry Pottier, spécialiste de la grande hauteur, ajoute même une tour panoramique qui dépasse le « vélum » parisien, comme Georges Pompidou l’appelait de ses vœux !

 

Il était de notoriété publique que le président Georges Pompidou aimait la grande hauteur. Il était revenu émerveillé de ses voyages à Moscou, où il avait vu les gratte-ciels staliniens des Sept Sœurs, ou à Manhattan.

Boris Hamzeian, historien

 

L’anecdote 

Bien ciblé et pertinent, le projet d’Henry Pottier avait tout pour plaire, mais c’est finalement celui de l’équipe dirigée par Renzo Piano et Richard Rogers, avec les ingénieurs d’Arup & Partners, qui l’emporte. Les deux projets présentent tant de similitudes que Pottier enverra de nombreuses lettres aux organisateurs du concours pour se plaindre de ne pas avoir été sélectionné. Mauvais joueur ?

 

L’avis de l’historien Boris Hamzeian
« Il était de notoriété publique que le président Georges Pompidou aimait la grande hauteur. Il était revenu émerveillé de ses voyages à Moscou, où il avait vu les gratte-ciels staliniens des Sept Sœurs, ou à Manhattan. Avoir une tour panoramique de ce type, en plein cœur de Paris, c’était le goût présidentiel ! » ◼